‹ De la certitude:Chapitre 12 sur 20 · AU PRIX DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

AU PRIX DE PHILOSOPHIE

PROPOSÉ BI 1843 BT DÉCBRli BI Ittt

AU NOM DE LA SECTION Dl rHJLOSOPIUl.

Messieurs , dans votre séance publique du mai 1843, vous avez proposé, pour sujet du prix e philosophie à décerner en 1846, la Tliéorie de ; certitude; et vous avez en même temps publié 3 programme, auquel les concurrents ont dû se mmeltre pour embrasser dans toute son élendue, t traiter d une manière conforme à l'état actuel de { science, la question signalée à leurs recherches*

ui la distingue de tout ce qui n'est pas elle. Par

9 DE LA OHLTITUDB.

exemple, la certitude et la plus haute probabiliC ^ ne confondent-elles T

2®. Quelle est la faculté ou quelles sont les facnT— tés qui nous donnent la certitude? Si on admet qu'il y a plusieurs facultés de connaître, en exposer avec précision les différences.

'3^. De la vérité et de ses fondements. La vérité est*elle la réalilé elle-même, la nature des choses tombant sous la connaissance de Thomme, ou n'est-elle qu'une apparence, une conception arbitraire ou nécessaire de noire esprit?

4®. Exposer et discuter les plus célèbres opinions anciennes et modernes sur le problème de la certitude, et les suivre dans leurs conséquences théoriques et pratiques.

Soumettre à un examen critique et approfondi lês grands monuments du scepti isme, les ouvrages de Sextus, de Huet, de Hume et de KanU

5\ Rechercher quelles sont, malgré les attaques du scepticisme, les vérités certaines qui doivent subsister dans la philosophie de notre temps.

Un intérêt particulier s attache à ce concours: un intérêt d'autant plus vif qu'il a dû s y mêler jusqu*aujourd'htji une certaine inquiétude. Après avoir poussé pendant douze ans à Tétude de l'histoire la génération philosophique qui s'empresse autour

DB LA GJimTlTUDB. 3

^'elle, en la faisant passer suoeessivement par tout ^es grands monuments et }^ écoles les plus célèbres <le l'antiquité et des temps modernes, c'est la pre* mière fois que l'Académie a proposé une question de théorie, un sujet de philosophie proprement dite. Sans doute l'histoire n'est pas oubliée dans le programme qui vient de passer sous vos yeux; mais elle n'y tient évidemment que la seconde place ; elle y est subordonnée aux besoins et aux intérêts de la théorie : les droits de la certitude ne sauraient être complètement assurés tant qu'on n'a pas pris connaissance et qu'on n'a pas démontré la vanité des objections du scepticisme. Faut-il justifier l'Académie devant elle-même du plan qu'elle a suivi jusqu'à présent avec un si complet succès, et de la direction où elle a conduit les esprits? Après le triomphe, de la révolution cartésienne, laquelle a eu pour but et pour résultat Taffranchissement définitif de la raison moderne, la consécration de la méthode psychologique, c'est-à- ^ire de l'examen réQéchi de soi-même, comme la première, sinon comme la seule condition de la philosophie, on était tombé peu à peu dans le mé^ pris et par suite dans l'ignorance de tout ce qui vivait précédé cette révolution mémorable; elle- I3aême ne tarda pas à subir l'injustice dont elle avait

k DB LA CEBTITUDB.

donné Teiemple : Tx)cke fit un instant oublier Des^ cartes, comme Descartes çivait fait oublier Aristote ^ et un temps arriva où tous ces noms disparurent k la fois devant celui de Condillac. Ce n'est pas que les recherches historiques fussent étrangères à cette période de deux siècles: les vastes recueils de Bayle, de Stanley, de Brucker, et bien d'autres travaux d une moindre dimension, sont là pour protester du contraire ; mais, livrée à des érudits de profession, servant d'aliment à une curiosité sans but ou défigurée au profit d'un orgueil étroit, Vhistoire de la philosophie n'exerçait aucune influence réelle sur la philosophie elle-même , qui, à part quelques glorieuses exceptions, s'était arrêtée indécise entre le sensualisme et le scepticisme, entre Condillac et Hume. Que fallait-il faire pour l'arracher à cette situation et lui rendre le sentiment de sa grandeur, de sa liberté, au nom même de laquelle elle semblait se condamner à rester immobile? Il fallait la mettre en présence de ses propres œuvres, lui faire retrouver ses titres oubliés ou méconnus, introduire dans l'histoire la sévère méthode, et, si Von peut parler ainsi, le grave recueillement qu'impose à V esprit la méditation approfondie des problèmes philosophiques, et employer à la solution de ces problèmes toute la science,

loute rexpérience qu'on rapporte de Thistoire explorée dans de telles conditions.Comment supposer, en effet, que l'esprit humain, dont la connaissance est l'objet propre de la philosophie, puisqu'elle contient la base et la seule garantie de toute autre connaissance, puisse atteindre son dernier développement dans l'espace étroit de la vie d'un homme, et se mesurer tout entier aux proportions qu'il a prises dans le foyer de notre conscience? Comment supposer que la raison, dans son entreprise la plus difficile et la plus hardie, celle de mettre à nu les derniers fondements du vrai, ne soit pas soumise €iux mêmes conditions que les autres forces de la Xiature humaine ; que les efforts des générations écoulées soient tout à fait perdus pour elle, et cju'elle n'ait pas ses monuments, sa tradition, son Iiistoire, aussi bien que l'art, larehgion, la société elle-même ? Le moyen que nous venons d'indiquer est précisément celui dont l'Académie a fait usage ; car ce n'est qu'après avoir tour à tour mis à l'élude, d'après un plan uniforme, d'accord avec les besoins de notre temps, la logique et la métaphysique d'Àristole, l'école d'Alexandrie, l'école cartésienne, la philosophie allemande, et après avoir provoqué siir ces divers sujets des ouvrages éminemment sérieux, qu'elle s'est décidée enfin à rappeler les

esprits vers les questions fondamentales de lai sdence, vers tin de ces problèmes qui ont exercé les méditations de tous nos devanci^^s, et qui, selon toute vraisemblance, occuperont encore nos da^ niers successeurs. Malgré la sage lenteur avec laquelle l'Académie est entrée dans cette voie, et les précautions qu'elle y a apportées, on pouvait craindre qu'elle ne fftt pas encouragée è poursuivre. Nous ne vivons pas h une époque qui se distingue précisément par la netteté et la vigueur des convictions : la philosophie ferait-elle exception k la règle commune , surtout si l'on songe à tous les assauts qui lui ont été livrés, dans ces derniers temps, à tous les efforts qui ont été faits pour loi enlever ou pour couvrir d'un jour odieux ses plus nobles résultats? L'histoire elle-même, sur laquelle on avait compté pour régénérer les esprits, n'au» rait-elle pas au contraire contribué à les affaiblir? N'aurait-elle pas étouffé l'originalité sous le poids de l'érudition, et fait évanouir un reste de confiance que la raison pouvait avoir en ses propres lumières en montrant l'instabilité des systèmes et l'égal succès avec lequel ils sont tour à tour atta* qués et défendus ? Enfin la question que vous avec choisie, les difficultés qu'elle présente natureMe* ment, et celles que vous y avez ajoutées par lotn

BS LA CSRTfnnOB. 7

programme pouvaient feire reculer sans honle les plus courageux et les mieux préparés à de pareils c^ombats. La théorie de la certitude, dans les conciliions où vous l'avez demandée, ne suppose rien XiQoins qu'une doctrine très-arrétée sur les points «s plus ardus de la science : elle nous en doit mon- Ter k la fois la base et le sommet ; le principe, qui oit être regardé comme le dernier retranchement e la raison humaine pressée par le doute , et ces ^Erésultats élevés, non moins nécessaires à l'Âme 'à rintelligence, qui sont le but et l'espérance e toute philosophie. Elle doit nous découvrir, si ^cela est possible à l'homme, le lien qui existe entre ^'être et la pensée, entre les conceptions de notre ^^"^sprit et la nature des choses. Après avoir démêlé par une analyse sévère, toujours pleine de difficultés, les opérations , les caraclères et les lois de la raison, il fsxA qu'elle nous dise encore d'où nous vient celte mwveilleuse puissance, et comment, de quel droit, identifiée comme elle l'est i notre propre si:d)8tance, elle nous révèle quelque chose qui existe hors de nous et au-dessus de nous ; elle doit aussi faire une large part à la critique et à 'histoire, en Croulant sous nos yeux tous les monuments et toutes les destinées du scepticisme, et en se dâfendant parla dialectique contre des dialecti-

8 DE kA CERTITUDE.

ciensaussi redoutables que Hume, i£nésidème,Kaof ^ sans parler des autres. Un tel sujet , nous le répé-^ tons, pouvait ne pas exciter un très-vif empressemenl. ^

Toutes ces craintes, si motivées qu'elles parais sent, sont démenties par le résultat. Non, les études philosophiques n'ont point baissé en France, et la France n'a rien à envier , sous ce rapport , à quelque peuple que ce soit ; non. (et le contraire serait vraiment étrange), les esprits n'ont rien perdu de leur liberté et de leur vigueur dans ce long commerce qu'ils ont entretenu avec les plus illustres génies des temps passés. 11 y a quelque chose de plus consolant encore : les questions du moment, «. Ji agitées avec tant de bruit par les intérêls et passions contraires , n'ont pas fait oublier questions de tous les temps oii se trouvât en gagés les intérêts de l'âme, de la pensée, de dignité humaine. Ce concours, messieurs, en es' — t

une preuve éclatante. Votre section de philoso^

phie iist heureuse de vous dire que, depui^@ le rétaWissement de l'Académie, il n'y en a eu d'autre dont elle ait eu plus de motifs de féliciter. Il ne serait pas facile, dans des matière^^ aussi diverses et à des époques aussi éloignées unes des autres, de porter un jugement sur I4 t< leur relative des intelligences ; mais, pour les

^ultats qu'il a produits, Texcellent esprit qui y domine, les efforts de méditation et les connaissances solides dont il témoigne en général, on peut ^firmer sans crainte que le concours de 1846 ne le cède à aucun de ceux qui lont précédé, et il les surpasse tous par le nombre des concurrents.Vingt mémoires ont été présentés à Tépoque désignée par le programme. De ces vingt mémoires, dix au moins sont des travaux sérieux, dignes à différents titres de voire estime, et qui accusent dans des mesures diverses, soit une élude approfondie de rhisloire de la philosophie, soit une habitude réelle des méditations philosophiques : trois sont des ouvrages du plus grand mérite, et suffiraient à eux seuls pour remplir dignement votre attente. Ils^ ne sont pas moins remarquables par retendue que par la qualité et par le nombre : nous en citerons seulement deux, qui se composent, chacun à part, de deux énormes in-folîos formant ensemble près 1,000 et d& 1,800 pages. Un troisième, encore plus considérable, a 3 volumes in-folio, et offrirait certainement, s'il était livré à l'impression, la matière énorme de plus de 6 volumes ordinaires. Ces humbles, détails ne paraîtront pas indignes de l'Académie, si elle veut se rappeler qu'elle n'ayait accordé que deux ans pour sufOre à une pareille

f 9R ui cmmvBc

lAdii», Malgré le «ccret que ▼« fi#t)t quant aux personnes, et qui a été «ifm^'nt gardé par les oancorrenfs jugi^, on aperçoit cependant d'une raie l'origine de ces différents émts. Dem Yii'nnent Tisiblement de l'étranger; et, en nous M> tant de tous dire que ce ne sont pas les plus diev d(; vosfencouragemcnls, nous n'ayons pas bescHndTi- Joutor que le fait contraire n'eût pas été un érad pour votre justice. Un autre est sorti des rangs di cIfTgé; l'auteur lui-même nous apprend, dans une note, qu'il a enseigné pendant de longues années la théologie dans un des grands séminaires de France, et qu'avant de se déclarer pour les doctrines trèH-sensées qu'il professe aujourd'hui, il appartenait h l'école de M. de Lamennais, alors un des principaux organes de la réaction ultramontaine. Un ou deux peut-être, autant qu'on en p«it juger par certains détails de langage, parles habi- . tud(3s de l'esprit et Tensemble des idées, ont une origine universitaire ; tous les autres sont évidemment étrangers, sinon à l'influence, du moins à te discipline de notre enseignement public. S'il y a lieu de le regretter pour l'Université, il faut s'œ féliciter au contraire pour l'honneur de la philosophie; car c'est une preuve que ses destinées ne

VfE hk GSmTITUDB. 11

9L sont pas liées à celles d*un corps oa d'une institu-

«R tion de l'État, mais qu elle se suffit à elle-même,

ïït que la vie qu'elle respire lui appartient, que le

as culte dont elle jouit est un culte pur et désintéressé.

tç Quant aux différentes écoles qui se partagent

■k* aujourd'hui l'empire des intelligences, elles sont à

H peu près toutes représentées à ce concours, mais

^à dans des proportions et avec des forces bien iné-

rm

gales, comme si l'esprit d'unité et de discipline, si 5 ^ longtemps banni de la philosophie, était enfin sur ^ fe point d'y entrer, grâce à une vue plus étendue *! des choses et à un respect plus profond de la nature f humaine. Quelle que soit, au reste, la signification ^ de ce fait, c'est un hommage rendu à votre impar- I tîalité ; c'est Texpression imanime d'un sentiment qui ne fait pas moins d'honneur aux concurrents qu'à l'Académie. Qu'il nous soit permis d'ajouter, messieurs, que votre section de philosophie n'a rien négligé pour le justifier. Pendant trois mois ses réunions n*ont pas été interrompues ni détournées un seul instant de la tâche qui lui était confiée. Aussi n'y a-t-îl plus \m doute dans son esprit. Ses conclusions, comme les motifs qui les appuient, ont été admises à l'unanimité. H ne lui reste donc plus d'autre devoir à remplir que de vous expose» fidèlement les résultats de ses délibérations.

Les manuscrits qui lui ont été soumis se divisent en plusieurs classes. Il y en a d'abord dix qui se placent eux-mêmes hors du concours, soit parce qu'ils ne traitent pas la question proposée par TAcadémie, soit parce qu'ils la traitent d'une manière insuffisante : ce sont ceux qui ont été inscrits sous lesn^^ 1, 2, 3, 4, 5, 6. 9, 10, 11, 18. Il serait injuste, sans doute, de les mettre tous exactement sur la même ligne, et de les écarter au même titre. Il en est deux ou trois oîi nous aurions pu vous signaler, à défaut d'autres mérites, de louables efforts, des idées arrêtées et développées avec suite, quelque chose même qui ressemble à un système ; mais la force et la richesse du concours ne nous permettent pas de nous y arrêter plus longtemps. Au-dessus de ces dix mémoires, à une distance de plus en plus marquée, viennent se placer, au nombre de sept, ceux qui traitent sérieusement la question, sans arriver cependant à une solution assez nette et assez décisive ; qui satisfont dans des mesures diverses aux conditions de votre programme, sans réussir encore à les remplir. Enfin les trois qui restent font la force réelle et l'honneur du concours; c'est sur eux que nous appellerons particulièrement l'intérêt de l'Académie et les distinctions dont elle dispose. Nous allons essayer maintenant de vous

DB LA GEBTITUDE. 13

faire connaître, dans l'ordre de leur importance, en commençant par le plus faible, tous les mémoires qui appartiennent à ces deux dernières catégories.

Nunquam aliud natura , aliud sapientia dicit.

JUVIÉNAL.

(Sy4 paveft in-folio.)

Cet ouvrage ne laisse aucun doute sur son origine étrangère. C'est un des fruits, et disons-le surle-champ, un des fruits les moins heureux de celte philosophie ambitieuse qui a prévalu en Allemagne pendant ces trente dernières années, et sur laquelle on commence aujourd'hui à ouvrir les yeux. Sans sortir du cadre qui lui est tracé, l'auteur trouve le secret de nous exposer tout un système sur la nature et sur la vie; car, dans sa conviction, il n'y a pas deux sciences, l'une qui traite de l'esprit et l'autre de la matière ; mais rien n'existe dans le monde, rien du moins n'est accessible à notre intelligence qui ne soit purement matériel, et tout ce qui est matériel est animé ou vivant ; ce qui emporte avec soi l'intelligence et la sensibilité. Par conséquent il n y a pas d'autre philosophie que

ik DE LA C IK III CM L

réiude de la nature ; U théorie de la certitude n'eM

quune dépemiacce de la théwie de la vie; h science de la yie es4 la science uniferselle.

n est impossible de se tromper ici ; on Yoit, dès les premiers mots, à qui Ton a affaire. Effacer toute différence , nous ne disons pas seulement entre l'esprit et la matière, mais entre les phénomèoes spirituels et les phénomènes matériels, ceux qui nous apparaissent dans l'espace et ceux qui ont pour théâtre la conscience ou la raison, c'est se déclarer franchement matérialiste.

L'ault^ur du mémoire qui nous occupe en ce moment ne désavoue pas les conséquences de son principe. Ce que nous appelons la vie intellectuelle et morale n'est, d'après lui, qu'une face de la vie organique , qui se confond elle-même avec la vie générale de la nature. Pas d'autre inunortalité que celle des éléments dont notre corps se compose, et qui, rendus à la liberté, pourront former entre eux des combinaisons, c'est-à- dire des existences nouvelles. Aucune différence entre la raison et les seas, entre la volonté et les passions, que pourtant ou s'efforce de soumettre à Ton ne sait quelle morale fondée sur l'amour et le bonheur universel ; comme si, en l'absence du libre arbitre, toute idée de règle et de sagesse dans les actions n'était pas im non-

OB LA cntirruDi. IS

sens. Par une contradiction que rien ne justifie et qui est un véritable hors-d œuvre dans ses idées, l'auteur reconnaît en dehors et au-dessus du monde Texistence d*un dieu immatériel, mais dont nous ne savons absolument rien, ni ce qui! est, ni 08 qu'il n'est pas; avec lequel Thumanité n'a rien de commun et qui Q*exerce aucune influence sur lu marche de la nature.

Au matérialisme , qui fait le fond et comme la substance de cette doctrine, vient se joindre un autre élément, à savoir le vitalisme universel. Tout ce qui existe dans la nature, par conséquent la nature ene-méme prise dans son ensemble, depuis la timple molécule, depuis les éléments plus simplet «Qcore dont elle est formée, jusqu'aux animaux et è l'homme, est douée de vie, de sensibilité et d*iiitelligence, trois phénomènes parfaitement inséparables, sinon identiques. C'est cela précisément qui fait la certitude de nos connaissances ; car la connaissance, c'est-à-dire la perception immédiate des objets sensibles, étant une partie de la vie et k vie étant Tattribut commun de tout ce qui existe, ou plutôt l'existence elle^néme, le doute devient abeolument impossible. Les choses dont nous doutons, et avec raison, sont celles que la perception ne peut atteindre^ qui n'appartiennent pas à k

16 DE LA CKRTITDUE.

ture, les objets de pure spéculation, ou les esprits et les choses spirituelles.

Mais quelles sont les conditions, quels sont les procédés et les agents de cette vie générale qui contient en elle le principe de tous les phénomènes 7 Ici le système que nous exposons se présente soqs un aspect nouveau, celui d'un dualisme emprunté à la fois à la chimie et à l'histoire naturelle. Tous les êtres, c'est-à-dire tous les corps dont l'univers se compose, sont formés par la réunion de deux principes : d'un principe masculin, qui n'est pas autre chose que l'oxygène, et d'un principe féminin ou d'une base inconnue dans l'état présent de la science, mais que des expériences plus habiles ne tarderont pas à dégager. Ces deux principes sont des êtres animés, c'est-à-dire capables de sentir el de percevoir ; un amour irrésistible les entraîne l'un vers Vautre et les porte à se combiner; mais il ne leur est pas permis de persister dans ce premier état, et, qu'on nous permette cette expression autorisée par la nature du sujet, de s'endormir dans le repos vers lequel ils tendent naturellement. Un troisième principe, auquel on donne le nom d'éli' ment solairCy et dont la chaleur, la lumière, le magnétisme, l'électricité, ne sont que des modes différents, leur livre une guerre sans relâche» les

DE LA CBATITCDB. 17

forçant ou à se rapprocher davantage pour résister à son aclîon dissolvante, ou à se séparer pour donner naissance à des combinaisons nouvelles. Toules ks combinaisons possibles nous offirent les mêmes caractères et subissent les mêmes lois que leurs éléments ; elles appartiennent à un sexe ou h un autre, parce que tantôt c'est l'oxygène et tantôt la base qui domine en elles ; elles s'attirent les unes les autres avec une égale passion , et se séparent par la violence du même principe pour se retrouver ensuite sous des formes plus parfaites. C'est ce qui nous explique la variété, le mouvement et le progrès indéfini que nous admirons dans la nature. Aux atomes succèdent les molécules, aux molécules le gaz, les liquides, les solides, puis les êtres organisés , les plantes , les animaux , les hommes, et un jour viendra où l'organisation humaine sera dépassée à son tour par une combinaison plus savante. Ainsi l'amour et la haine, l'attraction et la répulsion , une sorte de polarité vivante et intelligente, telle est la loi de l'univers, k condition de toute existence et la cause de tous les phénomènes, soit ceux qu'on attribue à la matière, soit ceux qu'on rapporte à un principe supérieur.

Nous croyons inutile de discuter ce système, dont

18 DS LA CBATITUDB.

le moindre défaut est d'être étranger à la question, n a contre lui les sciences naturelles aussi bien que la philosophie, deux choses qui n'ont jamais été confondues impunément. H rappelle tout à fait Tenfance de Tesprit humain ; car , si au lieu de trois éléments vous en mettez quatre ; si vous rendez à la polarité ses anciens noms d'amitié et de discorde, TOUS aurez à peu près la doctrine d'Empé* docle. Mais il peut^senrir à nous éclairer sur la valeur de certaines prétentions, et sur les conséquences au moins indirectes de certains principes qui se sont produits dans la philosophie modernes sous un tout autre aspect. C'est pour ce motif quc= nous nous y sommes arrêtés aussi longtemps. L'au — teur du mémoire, par un sentiment qui l'honore^ ne veut pas qu'on puisse lui en attribuer l'invention— n en fait honneur à un philosophe allemand, notr^ contemporain, M. Henri Vogel, de Brunswick, et ne revendique pour lui-même que le mérite de l'avoir introduit en France, de l'avoir fait connaître à l'Académie en le traduisant dans notre langue et en le pliant aux exigences du programme. M. Henri Yogel, si nous en croyons son interprète et son fervent disciple, n'a pas encore dans le monde Tautorilé qu'il y exercera un jour : sa doctrine, publiée pour la première fois en 1845, n'a pas encore eu

* DB LA GEATITUDE. 10

le temps de conquérir les esprits ; mais les plus làautes destiiiées lui sont réservées, il sera le régénérateur de la philosophie, et par la philosophie, de toutes les sciences. Il est permis de chercher plus haut l'origine véritable de ces idées. On pourrait, sans injustice, en rendre responsable ceux qui les premiers, dans T histoire de la philosophie moderne, ont cherchée confondre les sciences les plus :^verses, nous voulons parler de la philosophie et cSes sciences naturelles; qui, plaçant leur génie auâessus des lois de la méthode, ne méprisant rien tant que les humbles lumières de la conscience, K]L'aspirant qu'à l'absolu, à l'être en soi, dégagé de tout voile, sont tombés, sinon par eux-mêmes, du moins par leur postérité intellectuelle, dans un grossier matérialisme. Et comment en serait-il arrivé autrement? La conscience et la liberté une fois déchues de leur rang et regardées l'ime et l'autre comme des effets éloignés d'un principe prétendu supérieur, l'homme et la nature se trouvent confondus dans ce principe indéfini, nécessairement aveugle et fatal comme la matière, s'il n'est pas la matière elle-même.

QucHque le système de M. Vogel soit véritablement la partie essentielle du mémoire n^ 20, il n'occupe guère cependant que le tiers de ce travail ;

les deux autres tiers sont consacrés à l'histoire ; et là, il faut le reconnaître, l'auteur fait preuve d une instruction étendue, variée, plus variée que profonde, sans être néanmoins superficielle. Les principaux systèmes de l'antiquité lui sont connus d'une manière qui n'est pas commune ; il les expose quelquefois d'après les sources, mais plus généra* lement d'après r Histoire de la philosophie de Hegel dont le mérite, comme on sait, ne consiste pas précisément dans l'exactitude. Ce qu'il dit de Sextus, quoique très-court, est d'un véritable intérêt. L'a — nalyse beaucoup plus étendue qu'il consacre hm Huet n'est pas moins estimable, mais le reste esl^ tout à fait insuffisant. Hume et Kant, sur lesquels il fallait particulièrement insister, obtiennent S peine quelques pages, et sont réfutés l'un et l'autre en quelques lignés. En général, ce qui manque l plus dans cette partie, sans contredit la meilleure , c'est la critique, c'est l'esprit philosophique. L'auteur croit avoir atteint son but quand il a montré en quoi les doctrines qu'il passe en revue s'éloignent ou s'approchent des principes de son maître. Nous lui conseillons de penser par lui-même et de ne pas aliéner plus longtemps son intelligence au profit d'un système qui n'a pas subi encore l'épreuve de la discussion et du temps.

DE LA CBKTITin>E. 81

(c II 7 a une force de yérité ioTindble à » toot le scepUcûme, etc. »

Pascal.

(990 pifet petit iB-foiio.)

Ce mémoire, si Ton en juge par rincorrection, la lenteur embarrassée, et quelquefois les bizarreries du style, doit avoir aussi une origine étrangère ; mais il est composé dans un tout autre esprit que le mémoire précédent, sans lui être beaucoup supérieur. Au lieu des aventureuses hypothèses, des affirmations tranchantes et absolues que nous avons rencontrées tout à l'heure, nous trouvons ici un embarras, une hésitation, une sorte de neutralité entre le scepticisme et le dogmatisme, qui, au fond, est un scepticisme très-réel , mais très-mconséquent. Voici quelle est en substance la pensée de Fauteur : Ce que les philosophes appellent Vôtre en soi , la vérité objective et absolue, n'est qu'une pure chimère, un nom inventé à plaisir, auquel notre esprit n'attache aucune idée. Dieu lui-même ne connaît rien de pareil ; car il ne lui est pas donné plus qu'à nous de s'élever en quelque sorte au-dessus de lui-même et de sa propre pensée. Hais

93 DE LA CEITITUDC.

il y a une autre espèce de vérité qu'il est impossible |« de ne pas admettre : c'est la vérité contingente et relative, c'esl-à-dire la conformité de nos jugements aux lois de notre intelligence. Quand nous afBrmons qu'une chose est vraie, cela ne veut pas dire que cette chose existe indépendamment du jugement que nous en portons, indépendamment de ridée qui nous la représente, mais* que cette idée, que ce jugement sont parfaitement d'accord avec les lois générales de notre constitution i]iteUe<>tuelle. Les lois de T intelligence, les {principes les plus essentiels et les plus impérieux de la raison m^ n'ont pas plus de portée que les autres lois de la^g^ nature. Si nécessaires qu'elles nous paraissent eA=^ qu'elles le soient réellement, dans notre coiiditioflK:=i présente, rien n'empêche que Dieu ne les dianger ; rien n'empêche que les vërilés les mii démontrées aujourd'hui , par exemple, ks axion^^^ et les propositions de géométrie, ne puissent de¥e^ — nir ou ne soient déjà aujourd'hui, pour des exis— tences qui nous sont inconnues, d'insignes erreues^ L'auteur du mémoire ne s'arrête pas là. Selon lui» nous ne possédons pas même le moyen de nous a^ aurer que ces lois équivoques ont été observées ou méconnues dans nos jugements ; c'est-à-dire qu'après avoir enfermé la vérité daos le eerde 4e la

9E LA CBBTITimE. tt

conscience, et l'avoir réduite à un fait purement relatif, il lui ôte Picore, dans ces étroites limites, le signe par lequel elle nous révèle sa présence. £n effett à on veut Yea croire, T évidence n'est pas du tout ce que pense le vulgaire des philosophes; elle n'est qu'un fait interne, d'une action très-variable, et qui a besoin lui-même d'être perçu et ^récié. Elle varie suivant les individus ; elle acoofflpagoe rUlusion et l'hallucination comme la vérité, et son seul emploi , si elle ea a un, c'est remploi tout négatif de nous Caire soupçonner l'erreur par son absence. La certitude n'est que le même tdlt sous un autre nom ; et l'on ne s'explique pas qu'après lui avoir attribué ce caractère, l'auteur se donne tant de peine pour ta distinguer encore de la probabilité.

La conséqu^ce immédiate , la conséquence avouée de ces principes, c'est que^ nous ne savons absolument rien des êtres, ni s'ils existent, ni s'ils n'existent pas, ni même s'ils sont possibles; car, d'après l'auteur du mémoire, c'est une contradiction de supposer que notre intelligence puisse coùr cevoir un objet distinct de ses propres idées. Demander s'il y aune âme, une personne humaine, indépendamment de la conscience qui enveloppe et qui édaire tous les phénomènes de l'intelligenee

Wk DB LA CKEUTUM.

et de la sensibilité ; demander s'il y a hors de nous, dans un temps et dans un espace réels, une nature physique/ indépendamment de nos perceptions; demander enfin s'il y a un Dieu, un Être infini, source commune des autres êtres, indépendaomtent de certaines lois de la raison qu'on est convenu d'appeler l'idée de substance, le rapport de causabilité, le principe des causes finales, c'est se poser des problèmes, non-seulement insolubles, mais en- «ère-nen. dépoorrùs de sens. Ce .piil y . d« s»prenant, c'est qu'en professant de pareilles doctrines, on puisse se croire à l'abri du scepticisme, et qu'on s'arroge le droit, comme on le fait ici, de combattre ce système sous toutes les' formes. Et que faut-il de plus pour être sceptique ? Tous ceux qui ont franchement revendiqué ce titre depuis Pyrrhon jusqu'à Sextus, depuis Sextus jusqu'à Hume , ont-ils jamais été plus loin ? Qui donc, parmi eux, a prétendu mettre en question, avec les êtres eux-mêmes, les apparences, c'est-à-dire les phénomènes du sens intime , les lois et les altérar tiens de la pensée?

Il est hors de doute que l'auteur de ce mémoire s'est inspiré de Kant ;' mais il est tout aussi évident qu'il ne l'a pas compris, et ne s'est pas mieux compris lui-même- Kant, cela est certain, a cherché à

n LA CERTITVDK. 3S

l'établir dans une position intermédiaire, et, si Von nous permet cette expression, dans un pays neutre, entre le scepticisme et le dogmatisme. A (juelle condition y a l-il réussi? A la condition d'être inconséquent, et de relever, au nom de la foi ou de la raison pratique, toutes les ruines qu'il avait :isdtes dans le champ de la raison spéculative. On |[>eut lui reprocher avec justice d'avoir manqué ou cle logique ou de courage, de n'avoir pas tiré de ses |)rincipes toutes les conséquences qu'ils renferaoient, d'avoir méconnu l'uoité de la raison en la divisant en deux moitiés, dont l'une affirme ce ^ue l'autre ignore ; mais, par le fait, il s'est arrêté où il voulait : il n'a jamais descendu la pente du scepticisme. Au contraire, l'auteur du mémoire, en enveloppant dans la même condamnation les vérités pratiques et les croyances spéculatives, le fait de la liberté, la règle du devoir aussi bien que l'existence de Dieu, de l'âme et de la nature, répudie cependant le titre de sceptique : ce n'.est plus là une erreur de doctrine, c'est un défaut de jugement. De plus, si dans les limites de la spéculation ou dans l'ordre métaphysique Kant a méconnu les droits, l'autorité suprême et la dignité de la raison, personne ne les a défendus mieux que lui dans TcMPdre psychologique; personne n'a établi une

96 BE LA CEETITUDE.

ligne de démarcation plus profonde entre la source de nos idées et celle de nos sensations, entre les résultats contingents de lexpérience et les principes nécessaires qu'ils supposent , qui sont les fondements invariables, universels, nonnsenlement de rintelligence humaine, mais de tonte intelligenee. C'est en cela que consiste la partie impérissable sa doctrine; c'est par là qu'il se distingue.

même qu'il doute, de tous les sceptiques qui Von^. précédé, et qu'il maintient entre lui .et Hume, l'idéalisme et le sensualisme, une infranchissriilf distance. L'auteur du mémoire, en se r^résentan: les principes de la raison comme des conditidBflKJ particulières de notre nature, comme des lois riables et temporaires auxquelles d'autres lois raient bien être substituées un jour, leur ôte là tout ce qui peut les distinguer de la sensation oi de l'expà'ience, c'est-à-dire leur existence mèw», et se montre sceptique dans le sens le plus'vulgaîre et le plus complet du mot. Mais, comme si ce n'était pas assez de professer en même temps le scqrti- ^ cisme et de le désavouer, il se contredit encore dans la raison qu'il en donne. Gomment &it-il, en effet, pour supposer que Dieu, par un acte de sa volonlé toute-puissante, pourrait changer les lois de l'iir tdligeace, lorsqu'il nous assure dans le même

H LA CERTmnHS. ST

instant que l'idée de Dieu, de Vètre en soi» est une idée étrangère et inaccessible à notre esprit ?

Dans ce mémoire, aussi bien que dans le mémoire précédant, l'histoire tient une plus grande place et vaut mieux que la théorie. Tous les systèmes y sont passés en revue, mais d'une manière très-inégale, et qui ne contribue pas beaucoup à éclairer la question ou à donner un caractère plus décidé à la pensée de Tauteur. Tantôt il se perd dans les détails, tantôt il se borne aux généralités les plus vagues, sans consulter en aucune façon Timportance relative des doctrines qu'il expose. H est évident que tout ce qu'il sait, il le dit, sans se^ montrer trop difficile suri'opportunité. Ainsi, pour en citer un exemple, il consacre une analyse démesurée, au système de Berkeley, qui n'intéresse qu'indirectement le sujet, et il passe assez légère ment sur Huet et sur Sextus, que les termes du programme signalaient particulièrement à son attenr taon. Aureste, nous nous hâtons d'ajouterque cette analyse de la théorie de Berkeley est un des meilleurs morceaux du mémoire. Après Berkeley, c'est Kant qui est traité avec le plus de soin ; et cela se conçoit avec l'intention de défendre la cause de Tî- 4éalisme. Cependant, comme on peut aisément le soupçonner par ce qui précède» la pensée môOM

Page 1