RUD
(SSV pages lii-4|o, écriture très-flne.)
Cepeti t écrit a, sur tous ceux dont nous vous avoni^^ entretenusjusqu'à présent,unesupériorité marquée.*-^ C'est presque tout le contraire de celui que nou^^ venons de quitter. Autant ce dernier est confus^ ambitieux, plein d'hypothèses, autant celui-ci «^ distingue par Vordre, la prudence, la sobriété dans les jugements. Sur les 237 pages dont il s» ^ compose, il en faut retrancher 73, c'est-à-dire prè^ d'un tiers, qui forment un appendice exclusive — ment consacré h la philosophie de Kant, Mais^ dans cet espace étroit, la question proposée pac^ TAcadémie est traitée tout entière , sous toutes faces, avec un bon sens, une netteté, une en quelque sorte toute pratique, et une honnétd^^
intention qui inspirent tout d'abord une véritable time. Ce sentiment s'accroît encore lorsqu'on éprend dans une note, vers la fin du mémoire, le ce travail est celui d'un prêtre , d'un ancien •ofesseur de théologie, qui, après avoir enseigné, ^ec l'assentiment de ses supérieurs, les principes lilosophiques de M. de Lamennais, quand M. de imennais n'en avait pas encore tiré lui-même les ^ritables conséquences s'est réconcilié peu à m , sans rien perdre des sentiments de son état, '^ec la raison, avec la philosophie, et, qui plus t, avec la philosophie de notre temps. Un fait lïeil n'aurait pas été remarqué il y a deux siècles, a siècle et demi, quand le clergé de France, ayant sa tête Bossuet et Fénelon, comptant dans ses :ngs Malebranche, Âmauld, Nicole, le P. André, oondait avec tant d'éclat et de génie la révolution rtésienne. Sauf deux exceptions, dont l'une appartient pas à l'Eglise et dont l'autre n'a pas osé. trahir avant la mort (nous parlons de Pascal et I Huet), on ne croyait pas alors que le scepticisme t le chemin de la foi , et l'on se gardait bien de ettre l'honneur, le salut de la religion dans abaissement de l'intelligence. En remontant en- «pe plus loin dans le passé, à cette époque où la n la plus naïve et la plus soumise suffisait à fous
les esprits, on voit le clergé donner lui-même TéveLl à la raison, et soumettre à son libre contrôle l^s questions les plus élevées de Tordre moral et relLgieux. Saint Anselme de Cantorbéry fut le prédécesseur de Descaries. Mais aujourd'hui, de la pari d'un prêtre, ce n'est pas une médiocre preuve
d'intelligence et de caractère que de ne pas coràdamner sans le connaître tout mouvement philo* sophique vraiment digne de ce nom , c'est-à-dire vraiment libre, et même de s'y associer ouvertement, quand il ne blesse nî ses croyances ni la dignité de sa position.
Toutes les qualités que nous venons de signaler peuvent exister parfaitement sans l'originalité; et, en effet, iln y a rien d'original dans cette composition. Ce qui en fait la base, c'est la philosophie du sens commun, fondée sur le respect des croyances naturelles du genre humain : c'est la philosophie écossaise tendant avec plus ou moins de succès à l'éclectisme. Quoique l'auteur avoue pour ses maîtres des écrivains plus récents et d'un tout autre caractère , on voit cependant que Reid est son véritable guide, et il n'hésite pas à le déclarer le plus sage de tous les philosophes modernes. Il montre aussi un goût très-décidé pour le système de Kant, lequel a été, de sa part, l'objet d'une se-
rieuse étude, et occupe, dans son mémoire , une place très-disproportionnée. Mais il est loin de regarder Kant comme un sceptique ; il fait, au contraire, tous ses efforts pour démontrer qu'il est resté dans les limites du sens commun et d'un sage dogmatisme. Toute cette théorie réduite à elle-même, séparée de l'analyse et de l'appréciation des opinions des autres, ne remplit pas plus de Quelques pages, et peut se résumer eh quelques lignes.
Il faut établir d'abord une distinctioii très-nette entre la certitude et la vérité. La certitude est un îait de conscience, qu'il est impossible de ne pas admettre. Elle est simplement l'assentiment que nous donnons à certains jugements , un assentiment complet, qui ne laisse après lui ni hésitation ni trouble. Elle existe en nous, et non dans les choses ; elle marque une situation de notre âme, et non une qualité ou une situation des êtres. Il n'est aucune de nos facultés^ soit les sens, soit la conscience, soit la raison, qui soit privée de cette sanction intérieure. Mais il faut avoir une tout autre idée de la vérité. La vérité est indépendante de nous , elle est l'existence même et la nature des objets que nous croyons connaître. Notre esprit satisfait de lui-même, et sûr de n'avoir mé-
46 DE LA CEATITUDS.
connu aucune de ses conditions , reste encore h question de savoir si les choses qu'il aperçoit existent réellement et précisément telles qu'il les aperçoit. Quant à l'existence des choses, elle ne peut pas un seul instant être mise en doute; l'humanité entière y croit ; et cette croyance de ThuiOAnité , bien qu'elje ne puisse, en définitive, s'appuyer que sur elle-même, ou précisément parce qu'il est impossible d'en sortir, parce qu elle oon'stitue un acte de foi naturel et universel, est inébranlable à toutes les attaques du scepticisme. Nous sommes beaucoup moins heureux pour ce qui concerne la nature des êtres. Nous ne connais* sons en elle-même ni la cause ni la substance d'aucun phénomène, bien que nous soyons parfwtement sûrs que cette cause et cette substance existent, ou qu'il y a quelque chose de persistant et de réel au delà des apparences qui affectent nos sens. Bien plus, nous ne connaissons pas même toutes les qualités des êtres dont l'existence nous est le mieux démontrée et nous semble la plus accessible à notre conscience. Ainsi, d'après l'auteur, les idées que nous nous faisons de la nature et de l'essence de notre esprit sont des idées purement négatives- Nous ne sommes pas plus en état de dire ce que c'est que la matière; et relativement aux
DS LA CBATITUDE. ^7
propriétés de ces deux substances, notre science est entièrement bornée. Toutefois nous en savoos assez pour ne pas les confondre, soit dans la sphère de notre propre nature, soit dans la nature des êtres en général; et cest à la philosophie contemporaine qu'on attribue le mérite d'avoir le plus contribué à ce résultat, c'est-à-dire à la ruine du matérialisme. Nous sommes également sûrs de notre liberté et de la loi qui en doit régler l'usage» parce que ce sont des faits qui tombent immédiatement sous la conscience, et dont jious n'aurions aucune idée s'ils n'existaient pas. C'est là, sans aucune lacune importante, toute la doctrine de l'auteur. Elle ne méconnaît aucun des besoins pra* tiques de la vie, aucune des vérités consacrées par le sens commun ; mais elle ne donne pas la même satisfaction à l'esprit philosophique : toutes les ténèbres qui se mêlent à ces grands principes, elle les laisse subsister; toutes les questions qu'ils soulèvent, tant dans l'ordre logique (^ue dans l'ordre métaphysique, elle les passe sous silence ou les écarte comme insolubles, et, même dans le cercle très-étroit oii elle se confine, elle aurait pu être plus riche en développements, plus variée à la fois et plus profonde, sans être plus hardie : en un mot, c'est du bon sens ; ce n'est pas de la science.
hS DE LA CERTITUDE.
Reid et M. Jouffroy, dont raulorité est si souvent invoquée ici, sans aller plus loin pour le fond des choses, pour la solution des questions générales, ont montré une vigueur d'esprit, une profondeur et une finesse d'analyse, une fécondité d'aperçus qui auraient dû exercer sur l'auteur une influence plus sensible.
Malheureusement, il ne remplace pas par Téru- * dition ce qui lui manque du côté de l'origmalilé. L'exposition qu'il donne des principaux systèmes sur la certitude est très-insuffisante. Pour les phi — losophes de l'antiquité, il se borne à peu près à citer leurs noms. Platon même et Arislote n'obtiennent pas davantage. Il s'arrête beaucoup plus longtemps aux philosophes modernes, sans doute parce qu'il est plus à l'aise avec eux ; mais la manière dont il présente leurs opinions, quoique généralement exacte, est superficielle et commune. Les jugements qu'il en porte ont les mêmes qualités et les mêmes défauts que sa doctrine philosophique : ils sont justes, pleins de sens et d'une impartialité parfaite ; mais il leur manque la profondeur et la force. Nous signalerons particulièrement son appréciation de la philosophie cartésienne, dont on pourra se faire une idée par ces mots : « A Descartes appartient la gloire de ce mouvement philosophique
qui se prolonge encore, et que rien désormais ne saurait arrêter ni contrarier, parce qu'il est fondé sur le véritable esprit de la philosophie. » (P. 59.) H n y a pas moins de justesse et d'indépendance dans cette réflexion qu'il fait sur le livre de Huet : « Bien des croyants catholiques ont cru servir la toi chrétienne en cherchant, comme Huet, à afiai- Mir ou même à détruire l'autorité 3e la raison phibsophique. C'est notre conviction bien intime, [li'en attaquant la raison, ils attaquent par cela aémela foi religieuse. » (P. 81.) Ne lui demandez ^€is une critique régulière et scientifique du sceptiîsme ; la nature de ses idées ne lui permet pas de * entreprendre. En eflfet, le scepticisme, selon lui, ^e se réfute pas par dés arguments; car la raison ^Timaine une fois mise eu question, toute espèce le raisonnement devient un cercle vicieux. Il ne ^ réfute pas davantage par lui-même ou par la ontradiction qui a été de tout temps reprochée ^Xix pyrrhoniens, quand on comparait leur théoie avec leur conduite, leurs discours avec leurs acions : il n'est pas impossible que dans la sphère i^ la réflexion et de la science, en cherchant à se c^^ndre compte de ce que l'on sait avec une entière certitude, on arrive à douter de toutes choses, et ^ue, dans le mouvement ordinaire de la vie, on se
SO BB LA CntTlTUDB*
contente des apparences et de Topinion commune. Que faut*il donc opposer à cette doctrine désespé* rante ? Un simple fait : la foi du genre humain, la croyance universelle que notre raison ne nous trompe pas.
De tous les monuments du scepticisme sur les* quels devaient se porter surtout les efforts des cou» currents, il n'en est qu'un seul, la Critiquô de fa» raisonpure, qui soit ici l'objet d'une étude sérieuse « Mais, comme nouslavons déjà dit; l'auteur mécoi^:naît entièrement, sinon le sens immédiat, les conclu* sions apparentes, du moins l'esprit et la portée réritable de la doctrine de Kant. Aucun effort ne £m disparaître de ce système l'idéalisme qu'il avoue à chaque ligne; on ne détruira pas l'effet des fameuses antinomies et des objections radicalement sceptiques qu'il élève contre la Providence et la liberté, contre l'existence substantielle de l'âme, contre les preuves de l'existence de Dieu , contre tout ce que l'auteur du mémoire déclare être hors de doute et d'une évidence immédiate. En vain en appelle-t-on ici à la distinction de l'essence et de l'existence, en faisant remarquer que le fonda^ teur de la philosophie critique ne met nullement en question la réalité des êtres proprement dite, l'existence d'un monde spirituel et intelligible ,
mais qu'il nous refuse tout moyen de le connaître et d'entrer en communication avec lui. Cette dis- Unction» plus subtile que solide, ne remédie à rien ; car si je n'ai aucune idée de la nature de TAme, ni de la nature du corps , comment pourrai-je les distinguer l'un de l'autre ? Que , d'une part, j'ignore si le monde est éternel ou s'il a comniencé» s'il a des limites^ ou s'il n'en a pas , si tout s'y enchaîne d'une manière fatale ou selon les lois de l'intelligence; que, de l'autre, Dieu ne soît, dans le sens le plus absolu du mot, que l'inconnu; quels motifs me restera-t-il pour ne pas les confondre? Et en supposant que Dieu, comme le terme le plus élevé de la pensée, se distingue par là même de toute autre conception de notre intelligence, à quels titres, ne sachant rien de lui, ne sentant pas sa présence, ne soupçonnant aucun de ses attributs, pourrai-je reporter vers lui mon admiration et mon amour? Mais, pour rester dans la vérité, ce n'est pas là ce que Kant a voulu dire : ea nous montrant la foi de la raison humaine en un être infini comme un simple idéal, ce n'est pas seulement la nature de cet être qu'il place hors de . la portée de notre connaissance; il nous condamne, sur son existence même, à la plus radicale incertitude.' La même inc^itude s'étend sur notre pro-
S2 DE LA CBRTITUDB.
pre existence ; car ce que j'appelle du nom de moi n'est d'abord» selon la doctrine du philosophe allemand, que l'unité de pensée et d'aperception, que la conscience qui enveloppe tous les phénomènes, et la lumière qui les rend visibles à l'esprit; mais celte conscience, cette pensée a-t-elle pour sujet un être réel, possédant substantiellement les mêmes.caractères, c'est-à-dire l'unité, la simplicité, l'identité? C'est ce que j'ignore absolument, et, si je le savais, la question de l'essence ou de la nature de l'âme se trouverait résolue sur-le-chanç; il n'y ^aurait plus lieu^de demander si elle est distincte ou nom de la matière. On dit aussi, pour justifier Kant de toute arrière-pensée de scepticisme, que la Critique de la raison pure ne contient que la moitié de son système ; que l'autre moitié est dans la Critique de la raison pratiqua, oîi il restitue tout ce qu'il a semblé nous ôter, ou plutôt oîi il éclaire , par la lumière de la foi , les ténèbres où nous laisse l'insuffisance de la raison. Mais qu'estce donc que celte foi philosophique et naturelle, sinon la raison même qu'on avait dépouillée, sous un autre nom, de ses principaux titres? Y a-t-il en nous deux raisons, dont l'une n'a de valeur qu'en métaphysique, et l'autre qu'en morale? Cela est impossible à concevoir. Le juge souverain en qui
je me confie pour faire régner Tharmonie entre la vertu et le bonheur, le rémunérateur infaillible du bien et du mal, en qui ma nature me force de croire au nom de la justice et de la règle du de- Yoir, est en même temps l'être des êtres, le principe nécessaire et la cause toute-puissante de tout ce qui existe. S'il n'est pas cela, il n'est pas ; et si tous ces attributs lui appartiennent, alors les notions de cause, d'être, de substance, se relèvent de rint^diction dont elles étaient frappées; alors, comme on Ta remarqué depuis longtemps, la contradiction est évidente entre les deux Critiques.
Si l'on prétend, avec l'auteur du mémoire, que la raison pratique de Kant n'a qu'une autorité subjective, qu'elle répond à un besoin de notre constitution, sans rien nous apprendre des choses en elles-mêmes^ où est donc son avantage sur la raison spéculative, et comment nous met-elle à l'abri du doute? N'est-ce pas aussi un besoin de notre constitution qui nous fait rechercher dans l'ordre métaphysique la cause première de tous les changements, la substance de tous les phénomènes et le sujet de notre propre conscience ? Nous avons cru devoir insister sur ce point, parce que nous avons déjà trouvé dans un autre mémoire, dans le Q^ 17, les mêmes efforts pour faire de Kant un
ih D£ JLA GBRTITUDE.
philosophe dogmatique; parce que, dans ce temps où tous les principes s'affaiblissent, oîi toutes les convictions s'énervent, oh les droits mêmes de la pensée sont remis en question, il importe qtiau moins en philosophie lautorité de la raison ne souffre aucune atteinte.
En somme, ce plaidoyer en faveur du prétendu dogmatisme de Kant n'est pas heureux. Uauteur a pris pour de la réserve un scepticisme d'autant plus dangereux qu'il sait se contenir, et qu'il fait la part, . même au prix d'une inconséquence, des plus im* périéuses exigences du sens commun. Tout le reste * (sa modestie est loin de le dissimuler) a été puisé à des sources bien connues, et les idées des autres, en passant par son esprit, n'ont reçu aucun développement nouveau. Le style est comme la pensée, sain, correct, clair, mais sans élévation et sans force. Ce travail est donc insuffisant dans toutes ses parties; mais les qualités qui le distinguent n'en subsitent pas moins, et le rendent digne de voos être signalé comme l'effort d'une âme honnête, d'un esprit droit et convaincu.
VK LA GnTITtrDI. 5&
ce La Yérité est comme un rayon de solefl. Si nous 9 flxooa ki yeoi iiir elle, elle neos éblouit et nous » ayeugle ; niais si nous ne considérons que les objets » qu'elle nous rend sensibles, elle éqlaire à la fois noire B eapiit et fécbaulli notr* oorar. »
BCRNAEDIN Dl SAOTT-PlSliaK.
(ftVS FMea ta-4<*» éeHtore ordUialre.)
Voici un mémoire qui, par le fi)ud et par la lorme, se place à un rang tout à fait à part. Sou» €6 double rapport, il est loin de mériter votre ap« probation, et dans son ensemble il parait moin9 avoir pour but de résoudre la question mise au concours que de la tourner légèrement en dérision, et de montrer la philosophie elle-même comme une science stérile et vaine, indigne da temps qu'elle dévore; mais on y trouve beaucoup d'es- INÎt, une érudition très-variée , qui embrasse aussi bien les lettres que la philosophie, une foule da flexions ingénieuses ou piquantes, quelques cri» tiques d'une valeur réelle, nous n'oserions pas dira d'une originalité incontestable, et un intérêt si bien soutenu qu'on ne peut »'m détacher sans se faira une certaine violence. C'est un dialogue entre deui: iMosophes, Tun sceptique, l'autre attaché k Tetv
56 DB LA GBBTITUM.
lectisme , et un jeune prince que son père, Fem — pereur de Panslavie, a remis enlre leurs mains ^ afin qu'ils lui enseignent d'après quels principes Ll devra un jour se gouverner lui-même et les autres^ . Le premier de ces principes est naturellement c^lui qui marque la différence de Terreur et de L« vérité ; car, si Ton ne sait pas distinguer ces deiuar choses, toute autre science devient impossible. C'est ainsi que sur cette scène élevée, et parmi . ces augustes personnages, on voit apparaître finalement le sujet du concours, c'est-à-dire le problème de la certitude. Il n'est pas besoin de faire remar* quer combien cette décoration frivole et le dialogue lui-même sont ici déplacés. Sans nous prononcer d'une manière absolue sur cette forme d'expo* sition , nous dirons qu'elle exige un grand nombre de qualités qui ne sont pas indispensables au philosophe. La philosophie, aujourd'hui plus que jamais, est, avant tout^ une science, et à ce titre elle ne doit s'adresser qu'à la raison. C'est au nom seul de la raison qu'elle agit aussi comme force morale sur les mœurs, sur les institutions publiques, sur les œuvres même de l'imagination; et son influence sera toujours^ d'autant plus féconde et plus sûre qu'elle s'élèvera plus haut dans la pure région des idées. D'ailleurs les personnages mis en scène dans
compositioû dont nous vous rendons compte t à la fois sans vérité et sans vie. Le prince n'a un rôle parement passif; il écoute, il fait des stious, et ce n'est qu'à la fin de la discussion 1 intenrient pour son compte, c'est-à-dire pour ompte de l'auteur, en congédiant très-dureit les deux philosophes, et en disant un éternel îu à leur science. Nous reviendrons sur cette clusion. L'éclectique est la victime de ce petit me ou le bouffon de cette comédie. La pédan- 3 la plus grotesque dans le maintien et dans le ;age> les idées communes, les assertions tran- Qtes et dénuées de preuves, un silence obstiné qu'on l'attaque, voilà quel est son lot. Ajoutons son éclectisme consiste à recueillir, comme au ird, dans la champ de l'histoire, les opinions les i diverses, étales exposer, ou plutôt à les livrer mes après les autres aux sarcasmes de son advere, sans montrer le lien qui les unit, ni le prin- ^ qui en fait la valeur, ni la cause qui les a fait Te. Au contraire, le sceptique, dans lequel on 3ulu faire revivre l'esprit, le langage et les urs du dernier siècle, est le personnage le plus msé. C'est lui qui, sur chaque point de la disnon, a toujours le dernier mot. En lui se renient toutes les qualités qu'on remarque dans
58 />B LÀ CBRTITDI^B.
Touvrage : lesprit, les jQnes observations, la cri que, dans la mesure et dans le sens oii l'aoteur conçoit, une culture littéraire trèsr variée et qui ne se trahit jamais que par des citations faites à propos , enfin une érudition philosophique que Von peut dire universelle, puisqu'elle n'oublie niuns^ tème ni un nom propre> depuis Torigine de la philosophie jusqu'à nos jours» mais qui, dans de pareilles proportions, et à cause de Tusage poor lequel elle a été amassée, devait manquer nécesMÎr rement de profondeur. Tel qu'il est, ce sceptique épicurien est beaucoup trop instruit, trop métaphj^ sicien, trop familiarisé avec les systèmes de l'Allemagne et de l'antiquité grecque, pour un hériti^ du dii-huitième siècle et de Voltaire ; il ne l'est pas assez au contraire s'il représente la science conr temporaine, et si les doutes qu'il élève de toute part en doivent être le dernier mot.
Dans un pareil cadre, le programme de TAcadé^ mie devait être mal à Taise ; et, en effet, il est loin d'être suivi avec une exactitude scrupuleuse. L'auteur fait successivement comparaître devant nous toutes les facultés de l'inlelligence humaine, tous les moyens intérieurs ou extérieurs avec lesqueb nous nous croycMos sùn d'atteindre à la vérité et iila certitude ; nous voulons dire les sens, la consciencet
SB LA CBBTITCDB. 58
la raison, les diverses espèces de raisonnement, le témoignage de nos semblables, le sens commun et même la révélation. Sur chacune de ces sources de connaissances, l'éclectique expose, avec la force de ^ logique que nous avons signalée toutàVheure, toutes les opinions anciennes et nouvelles, tous les systèmes d'autrefois et d'aujourd'hui, qui ont pour ca- - ractère commun le dogmatisme. Le sceptique prend ensuite la parole pour montrer la contradiction et -la vanité de ces systèmes, pour les combattre les uns par les autres et chacun à ^rt par lui*méme, jusqu'à ce qu'enfin la lutte s'engage entre l'ecleotisme et le scepticisme , et se termine par la victoire de ee dernier. Personne n'est épargné dans cette exécution générale ; tous sont obligés d'y passer, les vivants comme les morts, les présents comme les absents, les plus humbles comme les plus grands, et rien n'est plus curieux, quelquefois plus inconvenant que les noms qu'on met en présence les uns des autres. C'est en vain qu'on ^ chercherait ici une doctrine arrêtée , une théorie ^ ' ^ quelque nature qu'elle soit : il n'y a que de la * critique; et cette critique partielle, divisée, qui ne : donne que des jugements épars, ne suffit pas pour ^ un traité du scepticisme. Nous ferons la mêmeremar- . qaQ pour l'histoire. Quoique l'histoire de la philo-
Sophie constitue véritablement la partie essentielle de ce mémoire ; quoiqu'elle y règne en quelque sorte d'un bout à l'autre, elle n'y est cependant que par fragments et par lambeaux ; on n'y yoit aucun système exposé avec méthode, dans l'ensemble de ses principes et de ses conséquences. De plus, comme chaque système a naturellement la prétention de suffire à tout et d'offrir une explication complète de la nature intellectuelle et morale de Thomme ; comme il n'existe pas plusieurs systèmes particuliers sur chacune des facultés doat se compose notre intelligence, il en résulte qu'en faisant successivement le procès de ces facultés , et en les jugeant Tune après l'autre par les opinions qu'elles ont fait naître chez les philosophes, on est obligé de revenir fréquemment sur ses pas, et de reproduire à plusieurs reprises l'analyse des mêmes doctrines et l'expression des mêmes sentiments.
Pour donner une idée plus nette de la manière de l'auteur, de la nature et de la portée de son esprit, de la valeur de sa critique, nous allons résumer en quelques mots ce qu'il dit de la raison et de la connaissance humaine en général. C'est au reste eetle partie de son travail qui est la plus sérieuse et la plus remarquable. Il commence par établir,
ce qui a été dit fort longtemps avant lui, que k raison est à elle-même son propre juge, qu'elle n a pas d autre contrôle, pas d'autre critérium que le sien; que, par conséquent, la foi que nous avons en elle, ce que nous appelons la certitude, n'est qu'une foi aveugle, une foi de bûcheron ^ comme il la nomme, et que toutes les propositions où nous voyons des axiomes, des vérités premières, sont de pures et arbitraires hypothèses. C'est demander en d'autres termes que l'évidence soit autre chose que l'évidence, ou que la vérité se fasse reconnaître par un autre signe que par sa présence même. Il montre ensuite que les philosophes qui ont le plus accordé à la raison, qui en ont fait une faculté à part, et la plus élevée de l'intelligence humaine, sont loin de s'entendre sur sa nature, sa portée et son usage. Les uns, à l'exemple de Platon, la regardent comme la substance même des choses, et les idées qui en dérivent, comme des êtres réels, comme des existences indépendantes de notre esprit; les autres. Descartes à leur tête, mettent la raison dans l'homme, et font de toutes ses idées des notions innées à l'entendement. Il en est d'autres encore, Aristote et Kant, pour qui les idées de la raison ne sont plus que les formes et les lois générales de la pensée humaine. Mais tandis que
dans la doctrine d'Aristote ces formes n'existent et ne peuvent être conçues qu'autant cpi'elles s'appliquent à la sensation et aux choses sensibles, d'après Kant on les conçoit en elles-mêmes, notre esprit qui les tire de son propre fond en a la parfaite conscience et les distingue nettement des impressions de la sensibilité. Enfin à ces quatre théories principales viennent se rattacher le nomînalisme, le réalisme et le conceptualisme, qui ont si vivement agité et l'Église et l'école sous le règne de
la scolastique. Il faut reconnaître dans l'exposé de ces divers systèmes, dans la manière dont ils sont amenés, discutés et comparés les uns aux autres, beaucoup de facilité, de précision, d'aisance; on dirait volontiers de la grâce. Un lecteur un peu inexpérimenté pourrait croire, en se confiant à ses premières impressions, que la philosophie tout entière n est qu'un jeu ; qu'il ne faut pour y réussir et y marquer sa place que de l'esprit, et, pour la connaître, qu'une seule heure de loisir. Mais en y regardant de plus près, on voit que l'auteur ne s'est pénétré ni de la gravité des problèmes philosophiques, ni delà vraie signification, c'est-à-dire de toute la signification des solutions qu i en ont été données. Ses analyses, moins encore par l'étendue que par le choix des éléments qui y figurent, sont insuffisan-
tes, et sa critique manque de perlée. En eflfet, à Platon Use contente d'opposer les objeclionsd'Aristote, sans se demander si celui-ci n'a pas défiguré, n*a pas exagéré le système de Platon pour se donner Tavantage d'en triompher plus facilement. A Aristote, pour qui cependant il témoigne ici une certaine prédilection, il oppose toutes les conséquences yraîes ou fausses que les philosophes du moyen âge ont tirées 'de sa doctrine. Il combat Descartes avec les arguments de Locke contre la théorie des idées innées, sans examiner si l'auteur des Méditatiùns se trouve véritablement atteint par les objections de cette nature. Avec Kant, il se donne une tâche encore plus facile en lui attribuant des contradictions dont il est parfaitement innocent, et en citant contre lui quelques paroles assez piquantes de M. Deslutt de Tracy, mais qui ne sauraient tenir lieu d'une appréciation sérieuse. « Je vois bien, disait M. Destutt de Tracy, dans un travail communiqué à cette Académie même, sur le système du philosophe allemand, arrivé pour la première fois à sa connaissance par une traduction française du résumé de Kinker; je vois bien la matière et la forme, le blé qu'on moud et le moulin qui moud. Je vois encore la farine réelle qui provient du blé moulu par le moulin; mais jamais je ne
6k DE LA CERTITUDE.
verrai une farine d'expérience provenant du bl^ seulement, une farine pure provenant du moulis tout seul. » (Mémoires de la classe des' sciences morales et politiques, tome IV, ancienne collection. ) 11 est vrai cependant que l'auteur du mémoire élève aussi contre la raison, considérée comme la faculté de connaître l'absolu, une diificulté générale à laquelle il ne voit pas de solution possible. Si l'absolu, dit-il, est quelque chose de réel, il ne peut pas demeurer en dehors de la con- . science sans demeurer en dehors de l'homme tout entier, ou sans lui rester étranger; mais la conscience ou le moi, dès qu'il intervient dans la connaissance de l'absolu, lui ôte nécessairement son caractère et l'assimile à notre propre nature. Cette objection n'est au fond qu'une expression affaiblie de la pensée de Kant, et l'on comprend d'autant moins le dédain avec lequel ce philosophe est traité.
On procède exactement de la même manière à l'égard des sens et de la conscience. Après avoir montré par l'histoire que les philosophes n'ont jamais pu se mettre d'accord, ni sur la nature, ni sur l'usage de ces facultés, ni même sur leur existence, on a recours à des arguments plus directs : on s'efforce de prouver, contre la véracité des sens,
0B LA GfiftIlIlDS. €5
<[u'il n'y a aucun rapport entre nos sensations et les objets matériek; et contre la Tmeité de la conscience, qu'Q est impossible h l'esprit d'être tout à la fois témoin et acteur, de déployer toutes ses forces et de rester au même instant oisif pour se r^arder fiiire.
La conclusion qui sort de cette discussion est parfaitement claire. La yoici, telle qu'elle est placée dans la bouche du prince, le personnage qui représente ici le bon sens : « Vous m'avez offert trois Sources d'évidence : les sens, la raison, la conscience. J ai ?u que les savants n'étaient d'accord i sur la valeur ni sur la nature d'aucune d'elles, a théorie n'a donc rien d'assuré, et la pratique
si bien plus chanceuse encore Les idées que
eus donnent ces sources peuvent donc être des il- •-Xisions, et les jugements qui en découlent des er- *>eurs. n ne reste pas même l'espoir de rectifier les ^ens par la raison, ou celle-ci par la conscience ; ^3ar, quand bien même ce ne serait pas cumuler ^rois sources d'égarement, ce serait comme vouloir Rectifier la vue par le goût, ou la raison platoni- <îienne par la raison kantienne. Passez donc à quelque chose de nouveau. »
Et que reste-t-il encore à faire à la suite de cetle sentence? Les sens, la conscience et la raison sont
66 DB LA CBETirmoï.
incontestablement les facultés premières de Fintelligence humaine, celles qui fournissent aux autres les matériaux sans lesquels elles ne pourraient s'exercer. Après les avoir destituées, comme il Ta fait, de leurs titres et de leur autorité, l'auteur pouvait se dispenser de faire la critique du raisonnement, de Tinduclion, du sens commun, pour lequel il témoigne un si altier dédain, en lui préférant, comme il dit, le sens dùtingué^ et en s'inscrivant en faux contre ce mot célèbre qui donne à Voltaire moins d'esprit qu'à tout le monde. Le sens commun n'est pas autre chose que la raison même, non la raison tout entière, mais dans les limites où elle est accessible et nécessaire à tous. Il aurait pu s'épargner aussi une très-longue dissertation sur les qualités premières et les qualités secondes des corps, à laquelle, après l'anathème prononcé contre les sens en général, il est impossible d'accorder le moindre intérêt. Mais la nature et la valeur de l'entendement humain une fois déterminées, il restait encore. à examiner, d'après les exigences du programme, ce qu'est la vérité en elle-même, ce qu'est l'être en soi ou les êtres à qui se rapportent nos croyances et nos actes. Cette partie du mémoire, qui aurait dû être la plus intéressante, est précisément la plus mal partagée