‹ De la certitude:Chapitre 16 sur 20 · L-.-K >îi - -tiL-ana · texte numérisé non relu

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elle a son domaine propre^ qui est TuniTersel» l'absolu , Tinfini. En dautl^es termes : toutes les idées dont l'expérience ne peut pas nous rendre oompte sont autant de manifestations et de faces différentes de l'infini. Ainsi Tidée d'espace se confond aTee celle de l'immensité ; l'idée de temps avec celle de l'éternité ; l'idée de substance nous représente l'être en soi « ce qui domine tous les autres êtres, et par conséquent n'a pas de bornes. Il en est de siême des idées de cause, d'unité« du bied^ du trai, du beau, que l'expérience ne peut ni eipli*» quer ni contenir. Pour être sûr que la raison ne nous trompe pas, il suCQt donc de savoir que Tinfini n'est pas seulement une idée« une pure con* eeption de notre intelligence, mais une existence rédle« ou plutôt la réalité même. C'est à ce ré^ suUat que l'auteur s'arrête, et^ pour l'établir, il ne se met pas en grands frais d* invention ; il se borne à reproduire sous une fof me diffuse l'argumentatioa de Descartes.

On le voit, celte théorie est sensée, généi*alement waie, du moins elle rencontrerait aujourd'hui peu de contradicteurs ; mais elle ne va pas au delà d'ud simple inventaire, ou, comme nousl'avons déjà dit^ d'une analyse psychologique des opérations et des facultés de l'intelligence. Toutes les questions d'un

iMnèK iMaJbiiste. Anaî,

iea»; c» k priodpe lie caasilîlè diBi ck iilièrif er eet Mdre de

Iwe eioire à d» lorc» didiiicici de soo à d» eufieMo dimiUa^ ridk». BeriKekjr, en regardant k CMUtte une Taine apparence, ne niait pas qm noi ientations aient une eanse ; mais 3 alkit droit k k eauie première» Cest k pen pris k même procédé qoi a eondoit an système des causes ocrasionndfei» dont k véritabk conséquence est que nous ne saf ons pas s'il y a des corps. Il en faut dire autant de k manière dont on démontre ici k Intimité de l'iDcluclion. Dire que Vinductioo repose sur cet axiome, qu'il y a un pka dans la nature, que tfius les phénomènes sont soumis à un ordre invariable, c'est un paralogisme s'il en fut ; car d*oii savons-nous que ce plan, que cet ordre existe? et si nous le savons, n'4>>st-ce pas précisément parce que l'induclion nous Ta appris? Sur ce point l'auteur du mémoire n^ 13 a fait preuve d'une analyse beaucoup plus profonde el d'une logique plus exercée. Enfin on peut reprocher encore à la théorie que nous venons d'exposer de négliger complétemen

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S côté le plus ardu, le côté métaphysique de la uestion. Elle ne nous dit pas ce qu'est la raison n elle-même, et quels sont exactement les rapports e la pensée à la nature des choses. Après nous f oir enseigné que le temps et l'espace ne sont que eux faces différentes de Tinfini, c'est-à-dire proablement deux attributs de Dieu, elle ne nous exlique pas comment les choses qu'ils contiennent, ù que nous appelons les êtres finis, peuvent jouir éanmoins d'une existence distincte. Il était pourint fort naturel de rappeler la discussion qui s'est levée sur ce sujet entre Clarke et Leibnitz. Ce [u'il y a de trop dans cette partie ne lui fait pas un Qoindre tort que ce qui y manque. On conçoit dificilement dans un mémoire sur la certitude l'iiH ervention de l'anatomie, de Toptique, de racousique, de la mnémotechnie. Encore si ces digresdons; qui ne remplissent pas moins de 100 pages n-folio, ayaieut en elles-mêmes une valeur réelle, 3U si elles servaient à éclairer les rapports du oionde physique et du monde moral I mais elles paraissent être absolument sans but, et n'offrent k nos yeux que des notions très-vulgaires et trèsgénérales sur les matières qu'elles concernent. Ce n'est donc pas ce premier volume, malgré les connaissances et tes qualités très-sérieuses qu'il ren-

krtmt.

Tout le mérite de lou^Taffe est, fOB» déjà dit, àansbt partie hirstonqne ëepttser en revne toat ce qû est difoie de fioKr Totre âttenûoii du» ce mninpiWr IniruI, DOi» De dev«B pas Tooft bisKT ignorer 0^ déliât capital qa'on j aperçoit d'abud. D unecarncre beaacoop trop faste, etpent Uer en isrande partie un férilabie hon-d'cmnrre, â Ton ne tient compte que des termes du iffogramme et des limites réelles do sajeL Si ao contraire on le considère en lui-même, indépendamment de toute condition imposée daranee , on oonune une histoire générale de la philosophie, on le tronie incomplet ou insuffisant, au moins pour certaines époques et pour certaines doctrines ; on commence alors a soupçonner le but particulier dans lequel il a été écrit. Mais lorsquon a fait la part de ce plan défectueux, il ne reste plus que des éloges à donner à Fauteur. C'est avec un intérêt ?if et soutenu qu'on le suit à trayers toutes les destinées de la philosophie, depuis les premiers essais de rOrient el de la Grèce, jusqu'aux plus modernes conceplions de la France et de l'Allemagne, en ft'arrêtant particulièrement aux systèmes qui défondent la cause du scepticisme. Il instruit et plaît

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tout à la fois, sans faire étalage de son érudition et sans essayer de la dissimuler, comme Tauteur du mémoire n^ 8, sous une forme mondaine et recherchée. Les faits dont il parle lui paraissent si familiers, ils se présentent sous sa plume d'une manière si aisée et si naturelle, qu'on est obligé de lui supposer bien plus de connaissances encore qu'il n'en nlontre. Il est yrai que la plupart des doctrines qu'il fait passer sous nos yeux, surtout celles qui appartiennent à l'époque de la renaissance, ou qui ont reçu le jour en Allemagne pen*^ dant ces deux derniers siècles, ont été de sa part l'objet d'une étude approfondie et de recherches tout à fiait originales. Celles que le temps ne lui a pas permis de s'approprier au même degré , il les expose d'après les travaux les plus récents et les plus justement estimés; et toujours, dans un cas comme dans un autre, il a soin d'indiquer avec une religieuse exactitude les sources oii il a puisé, les autorités qu'il a prises pour guide. A l'analyse et à la critique des systèmes il a voulu joindre, dans la mesure où elle est nécessaire pour expliquer la marche des idées, la biographie des philosophes, et pjincipalement des sceptiques les plus célèbres. Il recherche dans quelles circonstances ils ont paru, quelle influence ils ont subie et exer-

^itiipie. il la physique, à txmlm i» partiasi d& h frtiilnmptiietefleipe r^fiteniinei itevvwn «imaier eneoRlelaUeni tv^MO^nictif ifiie laataar a

le imâgàmr de tecoie jusipi k aoa jMli(f|^9èle le pbi» edebre. Ifaak tf < 4esi ootiaten c|ai (Huweiit a^ee

dialMandasy il ééareasfairca eéiiés^ il €m f est coBaoUore loBft ks fe» ehcrche dms «m espace de qoalre à cÎBf sièdes ùti Vûfi mkcontre les mas et P^iiIiqb, d^Mnéàdèmef d'A^Drippa^ el me fouk d'^antres beanooup moim illustres. Les Urres de Seitus abraident en ren^gD^nento rar ce qu'on est ciMiTena d'appelé les^ Doureaui sceptiques ; mais lesandens, ceux qui appartieDoenl à Vépoque que nous Tenons de désigner, sont loio d'élre traités aTec la même faTeur; des lambeaux épars et quelques traditions controversées sont à peu près tout ce qui nous en reste. L'auteur du mémoire, sans nous offrir aucun résultat nouveau, a su réunir et coordonner dans quelques pages substantielles ce que Ton sait de plus positif sur cette obscure période de Thistoire du

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pyrrhonisme. Aucun des ouvrages où cette question est traitée d'une manière approfondie n'a échappé à ses patientes investigations, depuis les histoires générales de Tennemann et de Tiedmann jusqu'aux plus humbles dissertations publiées en forme de thèses dans les universifés de France et d'Allemagne.

Arrivé à Sextus, il réunit d'abord les rares documents que l'on possède sur la vie de ce philosophe ; et avant de commencer l'analyse de ses écrits, il en fait l'histoire, il nous apprend de quelle mar nière, après combien d'essais, aujourd'hui perdus pour nous, ils ont été composés, et à travers quelles vicissitudes ou par quels canaux ils sont parvenus jusqu'à nous. Arrivés sur-le-champ à une immense réputation malgré leur peu d'originalité, et seulement parce qu'ils favorisaient les dispositions du moment, les ouvrages de Sextus étaient très-répandus dans l'antiquité , et û nous en croyons l'auteur du mémoire, c'est leur univ^selle et funeste influence qui, par un effet de réaction, a poussé les plus nobles esprits vers le mysticisme. Au contraire, pendant la durée du moyen è%e, à cette époque d autorité et de foi, même en matière de philosophie, leur trace est entièrement perdue» au moins en Ooeidenti et Vofï semble

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ignorer jusqu'à leur existence. C'est en Italie qu'ils se montrent d'abord, probablement à la suite des érudits grecs que la prise de Gonstantinq^ obligea à s'y réfugier. Jordano Bruno est le premier philosophe moderne sur qui ils aient fajit impression. Mais nulle part ils n'ont été accueillis avec plus d'empressement et leur influence n'a été plus rapide qu'en France. La patrie de Montaigne et de Rabelais, de Huet et de Pascal , était plus propre ' qu'aucun autre pays à leur rendre la vie qu'ils avaient perdue depuis si longtemps. Deux hommes d'une nature d'esprit bien difi'érente et guidés par des motifs diamétralement opposés se partagèrent la tâche de les rendre accessibles à tous les savants. Henri-Eslienne, le libre penseur, le proscrit de tous les partis, celui que la Sorbonne faisait brûler en effigie en qualité d'hérétique, et que Théodore de Bèze retenait en prison à titre d'athée, d'esprit fort et de Pantagruel; Henri-Eslienne a publié avec le texte une version latine des HypotyposeSy et Gentian Hervet, le théologien orthodoxe, le protégé du cardinal de Lorraine, a traduit, également en latin, le Traité contre les savan,ts (Adversus mathematicos). L'un et l'autre déclare très-franchemenl ses intentions. Le premier voudrait inspirer à la philosophie de son temps des sentiments

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de modestie qu'elle ignore. Sans être positivement du parti 46S sceptiques, il convient qu'il incline de leur e6té et qu'il préfère leur indolente indécision ^ aux affirmations tranchantes et hasardées de leurs adversaires. Le but avoué du second est de confondre la raison, de démontrer la vanité des sciences et de ramener par ce moyen au respect de l'autorité et à la simplicité de la foi les esprits agités par le vent de l'hérésie. Les doutes du philosophe païen lui paraissent être une arme excellente pour la défense de la révélation chrétienne, et il rappelle qu'avant lui Pic de la Mirandole en avait porté le même jugement. On connaissait donc déjà au seizième siècle ce système plus particulièrement mis en pratique au dix-septième, dont on a coutume de faire honneur à Huet et Pascal » et qui consiste à mettre le salut de la religion dans l'abaissement de l'intelligence humaine. Après les traducteurs latins de Sextus viennent les traduc- ^teurs ou les interprètes français, entre autres Gassendi et Sorbiètrë ; après nous avoir fait connattre la destinée de ces livres en France et en Italie, l'auteur du mémoire nous donne une idée du crédit qu'ils ont obtenu et de l'activité qu'ils ont provoquée en Allemagne depuis la savante édition de Fabricius jusqu'à la lutte qui s'est élevée en^e

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exacte et parfaitement irréprochable, quant aux détails, de chacun de ses deux ouvrages. Hais il ne paratt pas avoir aperçu le lien qui les unit d'une manière si évidente et le plan général qui en a dirigé la composition. Dans les Hypotypoêe$, on s'attaque à la raison elle-même, à la science, à la connaissance en général, et k chacune de ses conditions les plus essentielles. Ainsi, après avoir développé les divers motifs de doute ou les arguments généraux du scepticisme enseignés pour la première fois par Pyrrhon et ramenés par Agrippa à leur forme la plus savante , on s'efforce d'établir successivement : 1® que nous ne possédons aucun moy^i de découvrir la vérité ; que nos sens, notre entendement, notre être tout entier ne nous offirent qu'un amas de ténèbres et de contradictions; 2* que nous ne possédons aucun moyen de discerner la v^ité ou de reconnaître sa présence, en supposant même qu'elle ne soit pas inaccessible pour nous ; qu'il n'exkte pas et ne peut pas »ister un signe qui luu soit équivalait ; 3^^ que nous ne pouvons donner aucune preuve de la vérité, en supposant qu'il y ait un signe pour la reconnaître et une faculté pour la découvrir ; que tous nos moyens de démonstration, Finduction, la déduction, le sylloginiiet ne font que tourner étemeUement dans

lIlO I« LA CBETITOUB.

\m cercle ; 4<^ que la définition et la division, qui sont les conditions de la démonstration, n'ont pas plus de fondement que cette opération elle-même. Enfin, pour que tous les éléments de la science pyrrhonienne ( c'est le sens du mot hypotypose ) se trouvent réunis dans ce livre, on y a fait entrer comme un vocabulaire du scepticisme ; on prescrit au philosophe sceptique les expressions dont il doit se servir pour éviter de se compromettre et pour échapper aux contradictions de ses adversaires. Au contraire, dans ridt^enta maUiemalicos^ ou le Traité contre le$ Mvanb, on fait l'application de tous ces principes négatif»; on prend une à une chacune des sciences qui composaient alors la fortune intellectuelle de rhonune; on la considère dans son principe, dans sa méthode, dans sa fin, et Ton arrive au même résultat que pour la vérité en général . À6n de n'en laisser échapper aucune, on les divise en deux classes, selon l'usage des stoïciens ; les sciences encycliques et les sciences philosophiques. Les premières sont : la grammaire, la rhétorique, la géométrie, l'arithmétique, la musique et l'astrologie ; les autres sont : la logique, la physique à laquelle se rattache la théologie naturelle, et la morale. Il faut convenir que ce plan ne manque ni de hardiesse ni de grandeur ; et si l'exécu-

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lion n'y répond pas tout à fait, il faut s'en prendre moins à Sextus qu'à sa malheureuse doctrine et au scepticisme ancien en général. Les anciens » moins familiarisés que nous avec les procédés de l'analyse psychologique, moins accoutumés à chercher dans le fond même de notre constitution intellectuelle la base de leurs opinions et de leurs systèmes, attachaient une extrême importance aux formes extérieures du raisonnement. Aussi, voyez comme ils en ont abusé, non-seulement les sophistes, mais les esprits les plus graves ; non-seu* lement les disciples de Pyrrhon, mais les philoso<phes qui aspiraient au plus altier dogmatisme I Que peut-on imaginer de plus puéril, par exemple, quand ce n'est pas un parti jH^is de se donner le change, que les arguments de l'école d'Élée^ de l'école de Mégare, et la plupart de ceux de l'école stoïcienne? Et la dialectique même de Platon n'estelle pas très-souvent plus sublile que profonde? Il n'est donc pas étonnant que Sextus, avec une bien plus mauvaise cause à défendre, soit tombé dans la même faute, et que la plupart de ses objections contre la certitude' ne soient guère que des artifices de langage. Il n'a point d'originaUté, cela est vrai; mais il est ce qu'il y a de plus heureux pour nous : un interprète aussi fidèle, aussi complet, aussi

lit

mélhodkpie qn'îl est poGsiUe de Tébe, dm fotf&f dsme dans la philûsophie grecque- ^

Au reste, quelque i^Hnian quelon ait sur là Ta* leur pasoonelle de Sextos et sur FcBseBible de ses ouvrages, il n y a pas un seul de ses arguments qui ne se détruise Itti-m&ne et ne suppose les (nîncipes qu'il attaque. Cest ce que Tauteor de ce mé* moire établit ayec beaucoup de décision. De ea que les opinions humaines se combattent les unes les autres: de ce que nos sensations et nos idées changent suivant les lieui, suivant les temps, suiyant les circonstances, on Teut oondure que la lé^ rite n'existe pas pour nous : on fait donc une ex^f ception en faveur de cet axiome, que la même chose ne peut pas être affirmée et niée en même temps, ou que la vérité doit être la même pour tous les temps, pour tous les lieux, pour toutes les intelligeûces. Où démontre que rieû n'est susceptible de démonstration. On prouve par le raisonnement que le raisonnement nous trompe. On nie qu'il existe aucun moyen de communicdlion entre les esprits, et Ton comprend assez bien la pensée de ses adversaires pour la reproduire et la réfuter. Si la logique est outragée à chaque pas dans ce sys* tème, est-ce la morale qui y trouve son compte? Doit-il au moins, comme le voulait le fondateur

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de réeole, nous enseigner Tart de Tiyre heureux? Un porc dévorant tranquillement sa pâture sur un vaisseau battu par la tempête, tandis que les passagers se livrent aux angoisses de la terreur et du désespoir; voilà, selon Pyrrhon, l'image de la tranquillité dont le philosophe sceptique sait jouir au milieu de l'agitation des autres hommes. Il n'y

a rien à ajouter à cette définition.

Après l'analyse des livres de Seitus, l'auteur re^ prend oii il l'avait laissée l'histoire du problème de la certitude à travers toutes les écoles de la Grèce, Les doctrines de la nouvelle Académie, ses rapports avec Platon, sa lutte contre le stoïcisme, les idées des stoïciens eux-mêmes sur la légitimité et les sources de la connaissance, enfin, le mysti-^ cisme de l'école d'Alexandrie, sont exposés et ap^ préciés d'une manière conforme à l'état présent de la science, mais qui n'attirç point particulièrement l'attention. Il n'en est pas de même de ce qui suit* Non content de consulter, sur le problème qui l'occupe, tous les systèmes et toutes les écoles de philosophie, l'auteur en cherche aussi la solution dans l'Évangile et dans les Actes des Apôtres. La certitude de la coosciejçice, celle des sens, celle de la raison et du raisonnement, l'autorité du témoignage humain, sont démontrées tour à tour par

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des textes et par des exemples de rÉcrilmre sainlik Quand le Christ ou ses disciples semblent peu fii- Yorables à la science, ils veulent parler des études stériles et yaines de leur temps, non de la scimee proprement dite, et encore moins de la raison. Quand ils nous dépeignent en termes si énei^ques la faiblesse, la misère et l'impuissance de l'honime, il est question non de l'intelligence, mais de la Tolonté et du cœur. C'est par le cœur que saint Paul nous ordonne de redevenir «[ifants. C'est le cœur qui a été dégradé par le péché, et qui a besoin d'être purifié par la grâce. La foi elle-même est une vertu du cœur, qui, renfermée tout entière dans la région des sentiments et dans le domaine de l'incompréhensible, ne peut gêner en rien l'action de la raison : on ne doit commencer à croire que lorsqu'on cesse de comprendre. Enfin, saiut Paul n'a-t-il pas ordonné de tout examiner et de retenir le meilleur (I Thess., v, 21)? Et dans ce précepte divin est-il possible de voir autre chose que la consécration du libre examen et même le principe de Téclectisme? On reconnaît ici facilement l'influence d'une préoccupation théologique. L'auteur appartient évidemment à la religion réformée, et il suit cette direction qu'on est convenu d'appeler le rationalisme. On peut comprendre et

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ir'^exi comprend très-diversementles rapports de la raison et de lafoi , ou le rôle que peut jouer la philosophie dansrhistoire et d^nsrinterprétation des principaux monuments et des traditions les plus importantes de la religion. Mais, à quelque parti qu'on s'arrête dans cette grave matière , il n'est pas permis de chercher une théorie de la certitude, une justification réfléchie de la raison, une analyse de toutes les facultés

et de tous les principes de Fintelligence dans un enseignement qui s'adresse à la foi et qui part de la supposition d'une intervention surnaturelle. Un esprit aussi juste et aussi exercé que l'auteur du mémoire n'aurait pas dû tomber dans cette faute.

Le chapitre qu'il a consacré aux pères de l'Église, quoique écrit en grande partie sous l'influence des mêmes préoccupations, nous ofire un intérêt plus réel, c'est à dire plus philosophique, et n'est pas indifférent à la question. Il nous montre comment la théologie chrétienne, aussitôt qu'elle a voulu s'organiser, asseoir les bases de son enseignement, arrêter la forme et le sens de ses dogmes, ou les défendre contre les attaques de l'incrédulité, a été obligée de s'adresser à toutes les facultés de l'intelligence, et de reprendre, sous d'autres noms, les mêmes problèmes qui avaient été agités autrefois par les philosophes de la Grèce. Tel est en gé-

lU M LA CIEIUUML

néral le caractère que nous ofifrent la plnpart des écrits des Pères de l'Église. Mais il y a une diflKrence très-sensible, et déjà sou?etit signalée, entre l'Église d'Orient et l'Eglise d*Occident. La premièie est plus méditative; elle recherche les ardues et difficiles, dont la solution, heurei n'est pas nécessaire à la conduite de la vie: elle a créé toute une métaphysique religieuse, non moins hardie et non moins subtile quelquefois que celle des philosophes ; ce sont les mêmes idées, cdlcs de l'être, de Tunité, de la substance, de la gâiéfation, de la nature, qu'elle développe dans un autre langage, qu'elle associe à d'autres éléments. La seconde est plus pratique, plus occupée à gouverner qu'à persuader, plus attentive aux intérêts de Tàme qu'à ceux de l'intelligence. Aussi la question qui la captive principalement et à laquelle elle subordonne toutes les autres, c'est la question de la liberté et de la grâce.

Le premier des apologistes chrétiens, saint Justin le Martyr, est un ardent défenseur de la raison. 11 divinise en même temps la philosophie et le christianisme, en regardant celle-là comme une préparation nécessaire à celui-ci. Socrate, Platon, Pyihagore sont pour lui, aussi bien que les prophètes de l'Ancien Testament, de véritables pré-

M LA CnTITUDI. iVt

curseurs du fils de Dieu. Il tient pour certain que le Verbe, avant de s'incarner en Jésus-Christ, s'était déjà communiqué, de diverses manières, h tous les peuples du monde. Origène et saint Clément d'Alexandrie professent à peu près les mêmes opinions. Leur but à tous deux est de mettre parfaitement d'accord la philosophie et la religion. Le premier, partisan outré de cette manière allégorique d'interpréter les Écritures qui a prévalu à Alexandrie, et qui, selon l'auteur du mémoire, se rattache à la doctrine de Platon, ne recule devant aucune hardiesse de la pensée. Il sacrifie sans scrupule et la lettre et les faits à des idées préconçues : il les fait servir en esclaves à tous les besoins de la spéculation. Quant à saint Clément, dont on connaît l'érudition philosophique, il regarde tous les systèmes de la philosophie grecque comme des souvenirs épars d'une antique révélation, comme des fragments disséminés de la parole divine. De là son éclectisme et la conviction si souvent exprimée dans ses œuvres que la philosophie est pour les Grecs ce que la loi est pour les Juifs, que l'une et l'autre conduisent à la religion du Christ. Un autre père de l'Église orientale, Synesius, est resté, - quoique évéque, un disciple fervent de la célèbre Hypatie. Enfin, le héros de l'orthodoxie, saint

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Athanase lui-même, nous représente la raison comme une copie de Dieu, oii l'homme, privé des lumières de rÉvangile, peut reconnaître les traits du divin modèle. On a prétendu que les Pères de rÉglise ont cherché dans le scepticisme une arme pour défendre la foi ; mais rien de plus erroné que cette assertion. Tous, même les Pères latins, gêné* ralement moins instruits et moins favorables à la philosophie que les Pères grecs, témoignent une aversion profonde pour les doctrines de Pyrrhon, de Sextus et de la nouvelle Académie. D'ailleurs, ce ne sont pas ceux qui ont fait la guerre à ]fii raison qui ont été les plus fidèles interprètes de la foi. TertuUien, le plus fougueux de tous, a fini par devenir un dangereux sectaire, et même, avant sa chute, il réhabilite, sibus le nom de nature, tout ce qu'il a condamné sous le UQm de raison. Au contraire, saint Augustin, une des plus grandes lumières de l'Église, l'adversaire éloquent et terrible de toutes les hérésies, quoiqu'il dût plus tard devenir lui-même le patron d'une hérésie nouvelle; saint Augustin n'hésite pas à se déclarer disciple de Platon ; et tandis que, d'une part, il soutient, contre les manichéens et les donatistes, la cause de l'orthodoxie religieuse, de l'autre, il défend contre la nouvelle Académie, le dogmatisme

DB LA CBRTITUBE. IW

philosophique» c'est-à-dire Fautorité de la raison. n démontre par la raison Texistence de Dieu ; il l'interroge sur la nature et les destinées de Tâme : il comprend, douze siècles avant Descartes, que la certitude de la conscience esfia condition de toute autre certitude, et le scepticisme, à ses yeux, n'est pas seulement une démence, mais une impiété. * Après saint Augustin, on voit déjà se préparer, sous l'influence des écrits de Boëce, de Cassiodore, d'Isidore de Séyille, de saint Jean de Damas, les principaux éléments de la philosophie scolastique ; puis Tient la scolastique elle-même, précédée et accompagnée, pendant la durée de quelques siècles, par la philosophie arabe. L'auteur du mémoire est parfaitement informé de tout ce qui a été écrit sur cette époque encore obscure de l'histoire de la philosophie; mais il ne parait pas la connaître beaucoup par lui-même, et le résumé qu'il en donne, très-insufOsant pour une histoire générale, . ne répand aucune clarté nouvelle sur la question mise, au concours. C'est une lacune regrettable; car la querelle du réalisme et du nominalisme est d'une très-haute importance, non-seulement pour l'étude historique, mais pour la solution du problème de la certitude.

£n revanche, le chapitre qui concerne la phir

losophie de la renaissance est très-remarqual)^. Ici tout est original, instructif, d'un rare intérè/, et Ton se demande si jamais dans notre langue quelque chose de meilleur a été écrit sur ce sujet. Le quinzième et le seii^me siècle sont traités généralement avec assez de négligence par les historieDS de la philosophie ; l'auteur du mémoire en a fait une étude approfondie, il en a exploré avec une patience admirable tous les monuments, il fait un tableau très-animé et très-piquant du mouvement intellectuel dont ils ont été témoins ; mouvement plus confus que fécond, plus hardi qu'original, plus littéraire que philosophique ; et, non content de retracer la marche des idées, il nous fait con^ naître aussi les hommes, leurs caractères, leur influence personnelle et colle qu'ils ont exercée par l'attrait de la nouveauté ou l'originalité du langage. À cette époque de lutte et de transition, le scepticisme a dû jouer un très-grand rôle ; et, en effet, on le rencontre sous toutes les formes, dans le monde aussi bien que dans l'école ; dans les rangs de l'Église, sous le masque même de la religion comriae sous le nom de la philosophie. Mais trois hommes le représentent plus particulièrement, surtout en France : Montaigne, Charron et Sanchezr Les deux premiers» par le tour original

ra lA CERTITUDE. IM

et piquant qui distingue leurs écrits. Font mis à la portée des gens du monde; le troisième, esprit grave, logicien sévère, édfrivaîn peu accessible au grand nombre, Ta introduit dans les universités et parmi les savants. Tous tr^is, en remettant tout en question, non-seulement les opinions et la science de leur temps, comme Cornélius Agrippa l'avait fait avant eux, mais les principes les plus essentiels de Tintelligence elle-même, ont forcé l'esprit moderne à se rendre compte de tout, à tout recommencer, et à conquérir ainsi une indépendance sans limites. Les Es$ai$ et le livre de la Sagesse, quoique inspirés par une toute autre pensée, ont eu plus de part qu'on ne l'imagine aux Méditations de Descartes.

Cbaque fois que la raison a fait un progrès sur un point, on peut être sûr que le mouvement se communiquera de proche en proche à tous les autres, et qu'il gagnera même les opinions, les partis et les systèmes dont l'intérêt ou le but est de refuser toute valeur à l'intelligence humaine. La révolution cartésienne n'a donc pas détruit le scepticisme ; mais elle l'a forcé à revêtu* im caractère plus sérieux et plus profond, à chercher ses motifs dans une connaissance plus réelle de la nature et et de rhistoire. Aussi les défenseurs ne lui man-

quent pas au dix-septième siècle, moins populaires^ mais plus dangereux qu'au seizième. H suffît de citer les noms de Bayle^ de Lamothe-Levayer, de Huet, de Pascal. Bayle, c'est le scepticisme érudit qui triomphe de la diversité des opinions humaines, et ne connaît guère d'autre argument que d'opposer les uns aux autres, sans s'inquiéter de leurs ressemblances, les différents systèmes philosophiques ou religieux dont l'histoire a gardé le souvenir. Pascal, c'est le sceptique passionné, plus encore que religieux, qui, n'obtenant pas de la raison tout ce que sonaltière curiosité lui demande, on pourrait dire en exige, se jette par désespoir entre les bras delà foi. Huet représente à la fois le scepticisme érudit et théologique. Quant au fond, il n'y a pas une idée qui lui appartienne ; il n'a fait que restaurer, comme on lui en a fait justement le reproche, et revêtir d'une forme plus moderne les arguments de Sextus ; mais il a mis plus de suite et de calcul qu'aucun autre avant lui dans ce procédé qui consiste à dégoûter les esprits de la raison*pour les rendre plus dociles à l'autorité. L'auteur du mémoire ne se borne pas à nous faire connaître l'ouvrage de Huet, où ce double caractère est le plus prononcé, c'est-à-dire le Traité de la faiblesse de V esprit humain ; il passe en revue tous ses autres

]>B.LA GEETITUDB. 1B8

^^tits et nous les montre constamment dirigés vers *^^ même but; il expose d'une manière très-atta- ^tiante sa vie, ses rapporl^avec le cartésianisme et ^^s jugements très-contradictoires dont il a été Tob- J ^t. Enfin, Lamolhe-Levayer sert de lien et de transition entre le scepticisme populaire du seizième ^t le scepticisme savant du dix-huitième siècle. Par ^^ variété de ses connaissances, la facilité de son ^tyle, l'insouciance de son caractère, il tient de Montaigne et de Charron ; il se rapproche de Tévécjue d'Avranche par les efforts qu'il fait pour ressusciter Sextus Empiricus.

Le rôle que Huet a joué en France, deux, autres théologiens , Hirnhaym et Xîlanwill, ont essayé de le remplir, le premier en Allemagne, au profit du catholicisme, le second en Angleterre , pour le compte de l'orthodoxie protestante. Hirnhaym est un esprit inculte et grossier qui a plutôt des rancunes qu'un système, et ne paraît soupçonner ni les ressources ni * les difiScultés de sa position. Glanwill tient un rang plus élevé dans l'ordre des intelligences. Ses arguments contre l'idée de cause sont d'un esprit original et profond, quoique très-inconséquent. Mais ni l'un ni Vautre n'ont exercé une influence réelle sur les destinées de la philosophie. Les véritables représentants du scepticisme, en Angleterr e

et en Allemagne, c'est Hume et Eant/deux génies inséparables dans Thistoire de la pensée, qui sont arrivés au même résultkt par deux chemins presque opposés, et qui ont porté la science du dovte à une telle perfection, qu'il ne lui a pas été possible, après eux, d'avancer d'un seul pas. L'exposition de la doctrine de Hume, quoique beaucoup plus difficile, n'est ni moins intéressante, ni moins exacte, ni moins complète que celle de la doctrine de Huet. Elle est tirée, non-seulement des Emi» mr ï entendement humain, mais du Traité dslam-

ture humaine, qui n'a jamais été traduit dans notre

langue et qui est rarement consulté. Il en faut féliciter l'auteur du mémoire ; car la pensée du scefH tique anglais se mont]%, à certains égards, bien plus clairement dans ce premier ouvrage, si mal accueilli par les contemporains, que dans celui qui fit plus tard la plus grande partie de sa renommée. La critique qui suit cette exposition n'a pas tout à fait la même valeur. Elle manque de force et d'élévation ; elle s'appesantit trop sur les détails et perd de vue les principes ; elle semble oublier que le scepticisme de Hume n'est qu'un corollaire du sensualisme de Locke, et qu'en montrant la fausseté de celui-ci, on a répondu d'avance à toutes les subtilités de celui4à« Mais la portion la

M LA GnTRIJDV. Ht

plus importante de ce mémoire, c'est sans contredit celle qui est consacrée à Kant et au mouvement philosophique don# fl a été le centre en Allemagne. iÇlle n'est pas. moins intéressante et renferme des connaissances plus rares, plus précieuses pour la philosophie que le chapitre relatif à Fépoque de la renaissance. Un peu plus développée, surtout en ce qui concerne les écoles les plus récentes, elle aurait pu obtenir un rang très-distingué dans le concours que vous avez institué dernièrement sur la philosophie allemande. Nous ne possédons, jusqu'à présent, aucun ouvrage qui fasse connaître aussi bien, avec des détails aussi abondants et aussi curieux, toute cette période qui s'étend de Leibnitz à l'auteur de la Critique de la raison pure. Leibnilz lui-même n'a pas été assez étudié peut-être, ou n'est pas apprécié avec assez de justice ; mais tout ce qui Ta suivi est traité avec tin savoir et un jugement remarquables. On voit d'abord par quels degrés, par quelle suite d'eflfarts et d'obscurs essais Kant a été conduit à son système, et, on peut le dire, à la souveraineté intellectuelle de l'Allemagne, quelles ont été ses relations avec les esprits les plus distingués de son temps, quelle influence a exercée sur lui l'école spiritualiste et éclectique qui avait pour crâtre

156 m LA GEETITUBB.

lacadémie de Berlin, et quelles doctrines il apporta devant cette même académie, quand il prit part, en 1763, au concours qu'elle avait ouvert sur cette question : les vérités métaphysiques peuvent-elles acquérir le même degré d'évidence que les vérités mathématiques? C'est presque le sujet que vous avez proposé vous-mêmes, et vous n'apprendrez pas sans une légitime satisfaction que, malgré le grand nom qui vient d'être prononcé, le concours de 1763 est resté bien loin de celui de 1846. Kant ne soupçonnait même pas alors le système qui a fait sa gloire et qui a imprimé une si vigoureuse impulsion à la pensée humaine. Son mémoire fut jugé inférieur à celui de Mendelssohn, son heureux concurrent. On trouvera ici un examen trèsinléressant de cet ouvrage, qui n'a pas encore été traduit ni même analysé dans notre langue. Après avoir fait connaître les autres écrits de Kant qui appartiennent à la même époque, c'est-à-dire

au temps oii son génie se cherchait encore, l'auteur arrive à la Critique de la raison pure, dont l'analyse et la critique ne laissent rien à désirer. On n'a rien publié sur cet obscur et sévère monument de plus exact, de plus substantiel et de plus solide. De rapides indications sur tout ce qui s'est fait après Kant, sur tous les systèmes qui se sont élevés

DS lA GXinTUDB. 187

à la place et à côté du sien, sur lactWité sans exemple qu'il a provoquée dans toutes les sphères de rintelligence, complètent ce tableau de la philosophie allemande. Cependant la carrière que Tauleur s'était tracée est loin d'être remplie. A la place de cette simple esquisse il aurait voulu nous offrir une véritable histoire ; tous ses matériaux étaient prêts, son plan était dessiné ; mais, comme on le conçoit sans peine, le temps lui a fait défaut.

Malgré cette dernière lacune, malgré le vice de composition et les nombreuses inégalités qui la déparent, toute la partie historique de ce mémoire est, au jugement de votre section de philosophie, un des ouvrages les plus sérieux qui aient été présentés à un concours académique. Si Fauteur, soit en développant, soit en resserrant son cadre, mais, dans tous les cas, en comblant les vides et en observant la règle des prdf)ortions, donnait à ce travail une destination plus précise, il en ferait faci* lement ou un savant résumé de Thistoire générale de la philosophie, ou un tableau très-intéressant des destinées particulières du scepticisme. L'indigeste compilation de Crousaz et le livre que Staeudlin, vers la fin du dernier siècle, a publié sur le même sujet en Allemagne, sont loin de satisfaire aux conditions présentes de la science.

DB Lk UUHlIllIlNi»

Le mémoire tout entier se termine par une conclusion générale dont voici à peu près la substance.

Le scepticisme dont nous venons de parcourir l'histoire, que nous connaissons à présent sous toutes ses faces et dans tous ses excès ; le scepticisme ne peut pas nier la certitude de la cou* scictnce, car il serait obligé de se nier lui-même. Or, sll admet le témoignage de la conscience, il est obligé d admettre en même temps tous les phàio* mènes qu'elle éclaire et toutes les facultés qu'elle suppose.

Au nombre de ces phénomènes, on remarque d'abord la volonté ou l'activité. L'activité n'est pas un fait passager qui ne laisse aucune trace après lui ; c'est une vertu essentielle, permanente, une force qui tire de son propre sein l'acte par lequel elle se manifeste : cette force est le sujet même de la conscience ou le moi, être identique et indivisible, malgré la diversité des phénomènes qu'il éprouve.

Le moi ne peut pas séparer la conscience de sa force de celle de sa faiblesse ; il ne peut pas exercer ses facultés actives sans rencontrer des limites et des obstacles. Or quels sont ces obstacles, sinon d'autres forces qui résistent à la sienne, qui l'entourent et le pressent de tous côtés, qui pénètrent

DB tk €Unil'|IJIB« IW

însqa'aa. sein de sa propre existence par le fait involontaire de la sensation? La totalité des forces auxquelles nous rapportons comme à leurs causes immédiate les diverses impressions de nos sens, c'est-à-dire nos sensations, c'est ce qu'on appelle le monde extérieur. .

Ni la conscience de notre propre existence, ni la perception du monde extérieur, ne sont possibles sans l'intervention des idées ou des principes de la raison. En effet, pour être assurés que nous sommes, ou qu'il existe en nous, outre les phénomènes qui passent, une force qui demeure, une substance identique et mdivisible, il faut nous appuyer sur le principe de contradiction et d'identité, éclairé par la notion de cause. Pour être assurés de l'existence du monde extérieur, il faut que nous en appellioDs à la fois au principe de causalité, au principe de l'identité, et à la notion d'espace. Nous sommes donc obligés d'attribuer à la raison la même certitude qu'au témoignage de la conscience et des sens. Or quels sont les caractères distinctifs de la raison? Le scepticisme lui-mênîe, ou du moins son plus illustre représentant dans les temps modernes, Kant, n'a pas pu se refuser à la distinction de deux ordres d'idées : l'un particulier et contingent, c'est la sphère de l'expérience ; l'autre universel et

160 DB LA GBRTITUDB.

nécessaire, c'est le domaine de la raison. Mais Taniversel et le nécessaire n'est pas autre chose que rinfini, et Tinfini, c'est-à-dire Dieu, ne peut être conçu sans qu'on soit par cela seul forcé de croire à son existence^.

De ridée de Dieu on est conduit nécessairement à celle de la Providence. Dieu, qui est l'objet immédiat de la raison, ne peut être que la raison même dans son unité et dans son universalité, ou \e principe de tout ordre, de toute règle et de toute sagesse. Il est aussi le principe par lequel cet ordre se réalise, c'est-à-dire la cause première et toutepuissante. Or ces deux attributs réilhis, la toutepuissance et la sagesse infinie, ou la raison et la force font de Dieu une personne, un être qui a la conscience de lui-même, par conséquent un être distinct du monde, une Providence, un pouvoir créateur et libre.

La même faculté qui nous révèle Texislence el les attributs de Dieu, c'est-à-dire le fondement de l'ordre métaphysique, nous introduit aussi dans l'ordre moral, nous fait connaître la loi du devoir, l'idée de la justice et du droit, tous les principes de la société civile et politique. Par ce nouveau résultat, elle met l'existence de notre liberté au-dessus du doute, et venant joindre son témoignage à celui

91 LA CBITITUDE. 161

de la conscience, elle ôte au fatalisme son seul appui.

Enfin, en nous prescrivant une tâche à laquelle cette vie ne peut suffire, en nous imposant comme règle absolue de nos actions une loi dont l'accomplissement n'est pas possible dans les conditions présentes de notre existence, elle nous ouvre des espérances et un avenir sans fin ; elle nous oblige à admettre le dogme de l'immortalité.

Ces convictions sont certainement Irès-élevées et très-sages ; mais sont-elles suffisamment justifiées pjar tout ce qui précède? Faut-il les accepter dans leur ensemble comme la conclusion légitime de l'ouvrage? Nous ne le pensons pas. D'une part, elles n'ont qu'un rapport très-indirect avec l'histoire, où rien ne les annonce ni ne les prépare d'une manière sensible ; de l'autre, elles ont beaucoup plus de portée, d'unité, et surtout de valeur métaphysique que la théorie n'en laisse soupçonner.

Comme elles ne portent pas non plus leurs preuves avec elles dans le morceau final qui les contient, il faut les considérer comme une simple profession de foi, très-propre sans doute à nous faire ap- * précier l'auteur et à nous inspirer pour lui im profond intérêt, mais à peu près étrangère à l'ouvrage. Tel n'est pas du tout le sens des derniers

IM Dl LA cniTITUDl.

mots du programme. Ce n est pas assez d'énoncer les vérités qu'on veut soustraire au scepticisme; il faut réellement les placer au-dessus de ses atteintes ; il faut les entourer de la plus vive et de la plus complète lumière ; il faut qu'elles sortent naturellement, logiquement, d'une théorie générale de la certitude.

£n résumé, ce qui manque dans ce travail, ce n'est ni la science, ni le talent, ni la conviction philosophique, ni même le style, qui, nonobstant quelques locutions incorrectes ou bizarres, fruit d'un long commerce avec l'Allemagne, est toujours sage, convenable, d'une clarté extrême, parfois spirituel et piquant ; il y manque l'unité, la proportion, la rigueur ; et tous ces défauts peuvent se résumer dans un seul ; l'aibsence. d'un but parfaitement arrêté. Ce sont des matériaux rares et précieux qu'on s'est pressé d'arranger dans un certain ordre, mais dont on n'a pas eu le temps de construire un édifice. Tel qu'il est cependant, il ne doit pas rester sans récompense. Votre section de philosophie vous propose donc de décerner à l'auteur du mémoire n^ 19 une mention honorable.

Dl LA CmTITUDB. 168

c Et ne dites point que cette seete est à présent abolie : elle est en Tigueur autant qu'elle fui jamais, et la plupart de ceux qui pensent avoir un peu plus d'esprit que les autres, ne trouvant rien dans la philosophie ordinaire qui les satisfasse et n'en voyant point de meilleure, se jettent aussitôt dans celle des sceptiques.»

DiSCARTIl»

(S TOI. In-folio» formaiit ensemble fWm paceit eerltare

1res senee*)

Si TAcadémie avait à juger, non les ouvrages qui lui sont présentés, mais les esprits qui comparaissent devant elle, l'auteur du mémoire dont nous àUons l'entretenir obtiendrait sans contredit le premier rang dans ce concours. On ne rencontre pas souvent une nature aussi richement douée : Ta- Bondance unie à la force, et formant ensemble une sorte de verve philosophique qui ne se lasse ni ne tarit jamais, Fenlhousiasme et la candeur de la foi, de cette foi générale qui s'adresse à la vérité et à la science, avec les facultés les plus puissantes pour la méditation ; une imagination vive et ariente, une sensibilité expansive, un langage animé.

16^ DK LA CnTITUBB.

entraînant, éloquent quelquefois, avec un sens métaphysique des plus profonds; enfin tout ce qui constitue une Ame élevée et une noble intelligence. Ajoutez à cela une immense lecture ; un commerce que Ton peut dire intime avec les plus grands esprits du dix-septième siècle, surtout avec Leibnilz et Halebranche; ime instruction philosophique aussi variée peut-être, plus profonde assurément que celle qui distingue le précédent mémoire, et une foule d'autres connaissances qui, sans être indispensables au philosophe, peuvent servir cependant à étendre son horizon, à fecondar ses principes, et à rendre plus évidente pour lui Tbarmonie générale des idées et des faits. Aussi n'y a-tril'point d'exagération à dire que ce travail, dont l'étendue* seule est déjà un sujet d'étonnement, a excité dans le sein de votre section de philosophie un sentiment de véritable admiration, augmenté encore par l'âge de l'auteur. Il nous apprend luimême, à propos des conditions du témoignage humain, que, n'étant pas né quand Napoléon est mort, il n'a pu connaître l'existence et les actions de ce grand homme que sur la foi de la tradition» et de l'histoire. C'est donc un jeune homme à peine sorti des bancs de recelé qui a produit, dans lespace de deux ans, ces trois énormes volumes in-

folio, si riches sous le double point de vue de la science et du talent, et plus riches encore par ce qu'ils promettent que par ce qu'ils donnent. Et son âge, et son caractère, et la portée de son esprit, se révèlent tout entiers dans ces lignes tirées de la Préface : « Il est des âmes disposées de telle sorte, que l'incertitude est leur plus grand supplice, et que leur vie se passe à y échapper par le travail. C'est pour obéir à ce sentiment et comme à cet instinct, que j'ai composé cet ouvrage. J y ai mis tout mon esprit, et, ce qui vaut mieux, tout mon cœur. Pendant deux années, qui seront peut-être les plus laborieuses et les plus retirées de mon existence, j'ai vécu tournant et retournant ces éternels problèmes, qui semblent nous avoir été posés par la nature pour nous solliciter plutôt que pour nous satisfaire. J'y ai cherché cette forte et substantielle nourriture de l'esprit qui n'est nulle part, sinon là ; car on a beau presser le reste, il est vide et stérile... Quelque chose donc qui advienne, que les savants à qui je soumets ce fruit de mes veilles l'estiment ou le rejettent, je dirai dans un sens profond : At inihi plaudo , car ces conversations que l'on a avec la vérité par la science ne sont ni inutiles ni vaines. Le style où on les raconte, faute d'expérience et de génie, peut traîner et languir ;

166 DB LA GKETITUDB.

la peinture qu'on en fait aux autres peut ne sembler qu'un récit pâle et décoloré; mais soi-même on s'est élevé, étendu et affermi dans ce divin commerce ; on s'y est oublié soi et sa bassesse, et tant de misères, qu'on retrouve, hélas t quand on est redescendu. »

Malheureusement, les qualités que nous venons de signaler, et qui auraient pu fahre de ce mémoii« le résultat la plus brillant du concours, se détruisent trop souvent par leur excès même et dégénè* rent en défauts. Ainsi cette fécondité d'esprit, dont on est d'abord surpris et charmé, devient bientM une exubérance pleine de fatigues. Non-seulement la question dans son entier, mais chacun des points de vue qu'elle présente, prend des proportions immenses, se complique à l'infini, se grossit de mille incidents; en sorte que, plus on avance, plus on croit voir reculer devant soi la solution. On dirait une jeune et luxuriante végétation qui, passant par dessus les limites qui lui sont tracées, va s'enlace autour de tout ce qu'elle rencontre, et se précipite partout oîi elle trouve une place ouverte- Cette ardente aspiration vers la vérité, cette foi philoso* phique qu'on est si heureux de rencontrer quand elle ne sort pas de son caractère et se montre sous la forme qui lui convient; à l'imitation de la foi

VE LA CERTITUDB. 197

religieuse des Bossuet, des FéneloD, des Halebran^ che, elle se traduit en hymnes, en soupirs, en éléyations : elle est cause, comme l'auteur lui-même en convient avec une parfaite candeur, que la dis*' cumofi, trop souvent, $enva en prière, et laisse le ctiamp libre à une iensibilité vagabonde bien difficile à maUriser. Dans le premier moment, ces élans de rame, toujours naturels et sincères, ont quelque chose de touchant ; ils plaisent par Tattrait de l'inattendu, et offrent à l'esprit un agréable repos au milieu d'une discussion séyère ; diais répétés sans mesure, ainsi qu'ils le sont dans tout le cours de l'ouvrage, ils ne servent plus qu'à éprouver la patience du lecteur. Nous en dirons autant de cette ardeur expansive, marque infaillible d'un noble esprit, qui a porté l'auteur à vous laisser lire dans son âme aussi bien que dans son intelligence. Il ne fait pas assez la différence de ce qui est l'expression d'un sentiment, d'une conviction ayant sa racine dans le fond commun de la nature humaine, de ce •qui n'est qu'une confidence personnelle. Il nous apprend comment il lit, comment il travaille, quel charme a pour lui la solitude, qu'il appelle Vordir naire de êa vie, et tout cela sans une ombre de prétention, uniquement pour obéir à un instinct de sa nature, et comme pour demander s'il fait bien* Sa

force même, dans les recherches les plus ardues de la métaphysique, ne sert quelquefois, faute d'expérience et de mesure, qu'à le pousser au delà du but. On en trouvera la preuve dans sa théorie de Dieu et de Tétre en soi , à laquelle nous serons obligés de nous arrêter tout à l'heure. Enfin le commerce qu'il a entretenu avec les philosophes du dix-septième siècle se manifeste par des réminiscences un peu trop visibles de leur manière et de leur style ; et, comme il arrive presque toujours en pareil cas, ce sont les tours les plus vieillis, les formes les plus antipathiques à l'état présent de la langue, dont il s'empare le plus volontiers. On dirait surtout que la Recherche de la vérité s'est fondue tout entière dans sa pensée et dans son style.

Une composition oîi Ton observe un tel excès d'abandon ne peut pas offrir un plan très-régulier; et, en effet, ce mémoire est moins un seul ouvrage qu'une collection d'ouvrages et de dissertations étendues sur différents sujets naturellement liés entre eux, mais qui peuvent, sans inconvé-* nients, être isolés les uns des autres. Que l'on considère séparément chacune de ces dissertations, on y reconnaîtra sans peine de rares qualités, même celle de l'ordre et de la méthode : qu'on essaye de les réunir, on verra qu'elles ne tiennent ensemble

DE LA CBETITUDB. 160

que par le lien extérieur du programme. Le programme, c'est le fil d'Ariane, au moyen duquel on se retrouve dans cet immense labyrinthe ; c'est le casier dans lequel on a raugé sous un petit nombre d'étiquettes préparées d'avance, des compositions très-diverses, mais toutes animées d'un même esprit et dirigées vers un même but. Aussi les introductions et les préfaces ne sont-elles pas rares ici ; car chaque partie, pouvant être considérée comme une œuvre distincte et se rattachant d'une manière peu sensible à celle qui la suit ou la précède, a besoin de porter avec elle sa justification. Le mémoire tout entier se partage en trois livres, qui à leur tour se composent d'un nombre plus ou moins considérable de chapitres : le premier^contient la théorie de la certitude ; le second, l'histoire et la réfutation du scepticisme ; le troisième, la démonstration des vérités que l'on tient pour inattaquables et pour des résultats acquis à la philosophie de notre temps. Il nous serait matériellement impossible de vous oflfrir une analyse de chacun de ces trois livres; mais nous essayerons d'en donner une idée en nous arrêtant seulement aux résultats les plus dignes de votre attention et en glissant rapidement sur le reste. Tout ce qui tient au caractère de l'auteur plutôt qu'à ses doctrines^ à ses impres.

170 I» tk CBETITUra.

sions plutôt qu'à ses convictionSt nous le passerons entièrement sous silence.

Fidèle à la méthode expérimentale, il commence par rechercher quels sont les jugements et les perceptions que nous regardons comme certains, et il les range en plusieurs classes : les uns tirent leor autorité de la conscience, les autres des sens» ceux-ci du témoignage humain, ceux-là de la raison ou du raisonnement. En d'autres termes : il y a une certitude intérieure, une autre physique, une autre morale, une autre démonstrative et une dernière intuitive. Mais, quelle qu'en soit la source, c estr à-dire la faculté dont il dérive, le fait de-la certitude ne change pas, ses caractères demeurent toujours les mêmes : il est, quant à son essence, invariable et indivisible. Nous tenons pour certain tout ce que nous concevons clairement et distinctement, tout ce qui brille à nos yeux d'une telle lumière, qu'il nous serait impossible d'en désirer ou même d'en imaginer une plus grande. C'est ainsi que Descartes et tous les philosophes qui sont venus après lui ont défini la certitude. L'auteur du mémoire veut qu'on y comprenne aussi la nécessité ; non pas qu'il nie la distinction établie en tout temps entre les vérités contingentes et les vérités nécessaires; mais tout ce que nous concevoiis clai*

DB LA GBRTITVDB. 171

rement et distinctement, il pense avec beaucoup de raison qu'il nous est impossible ou .qu'il implique contradiction de n'y pas croire. Du moment que j'ai la conscience de moi-même, il est clair, c'està-dire il est nécessaire que j'existe. Du moment que j'ai la perception du monde extérieur, il m'est impossible de ne pas admettre une autre existence à côté de la mienne. La nécessité dont il s'agit ici n'existe donc que par rapport à moi, non par rapport aux choses; c'est une nécessité purement logique ou subjectiye, non une nécessité absolue ou métaphysique. Enfin, à la nécessité il faut joindre l'universalité. La loi qui me force à regarder comme vrai ce qui a frappé mon esprit d une certaine manière, existe également pour toutes les intelligences, et je n'ai nul besoin, pour m'assurer de ce fait, de recourir, comme on l'a fait, à une autorité extérieure ou au témoignage du plus grand nombre. Ce qui est vrai pour Vun est vrai pour tous, quand même tous ne seraient pas en état de le comprendre actuellement. Les conditions de la certitude sont donc au nombre de quatre : la clarté, la distinction, la nécessité, l'universalité ; et ces conditions se trouvent toutes confondues dans une seule, à savoir : l'évidence. L'évidence, c'est la vérité ell^méme davenue vi&iUe pour nousi rendue

172 DE LA GEETITUDB.

présente à notre esprit. Il nous est impossible de la discuter, de la mettre en doute, de chercher audessus d'elle une marque plus complète et plus ih* faillible. Nous pouvons en approcher plus ou moins, mais elle-même n'admet point de partage ; elle est tout entière ou elle n'est pas.

A la théorie de la certitude vient se rattacher naturellement celle de la probabilité; car ces deux états de l'intelligence, malgré la différence énorme qui les sépare, ont été souvent confondus Tunavec l'autre : on nous a dii qu'il n'y a point de degrés, qu'il n'y a pas de plus et de moins dans la certitude ; il y en a au contraire, et il y en a nécessairement dans la probabilité, qui est pour notre esprit un état de transition entre le vrai et le faux, entre l'ignorance etia connaissance. Quelles sont, en effet, les choses que nous appelons probables? Celles que nous ne connaissons pas assez pour les affirmer absolument, et que nous connaissons trop, ou du moins qui ont une trop grande action sur nous pour que nous puissions nier leur existence. Il y a donc toujours du doute dans la probabiUté, et, sous ce rapport, elle est l'opposé de la certitude.

Il y a deux espèces de probabilité : l'une qui appartient à l'ordre physique, et l'autreà l'ordre moral; l'une qui a pour objet les événements de la natur^,

DB LA CSETinJDB. 173

L'autre qui s'applique aux sentiments, aux idées et aux actions de rhomipLe. Ces deux espèces de probabilité ne doiyent pas être confondues lune avec l'autre; car ellesont des conditions toutes différentes, et rien ne serait plus dangereux à la fois et plus contraire à la logique que de soumettre des êtres libres et intelligents auxmêmes procédés que les corps bruts ou les phénomènes d'une nature aveugle.

Les sources ou les fondements de la probabilité physique sont l'induction, l'analogie et Thypothèse ; trois degrés que l'intelligence humaine parcourt succesfflTcment dans les efforts de plus en plus hardis qu'elle fait pour comprendre la nature. D'abord elle se contente de généraliser les faits qu'elle connaît, c'est-à-dire qui Vont frappée spontanément. Un de ces phénomènes éclatants qui attirent naturellement les regards, comme le lever et le coucher du soleil, lui a apparu plusieurs fois à des intervalles égaux, ou dans telle autre circonstance ajossi facile à observer ; elle juge aussitôt que le même phénomène se reproduira toujours sous les mêmes conditions, que le rapport qui lie entce eux ces deux termes n est pas une rencontre fortuite, mais un ordre général et constant, en un mot, une loi de la nature. Voilà ce qui constiûie, à proprement parler, l'indiiction. Ensuite, tout en suppo«

Vik VE LA CmiTUDl.

sant ce premier résultat, elle en poursuit un autre beaucoup plus vaste. Non contente de s'attacher à un même phénomkie et d'ériger en loi Tordre dans lequel il s'est produit à plusieurs reprises, elle passe d'un objet à un autre, et d'une classe d'objets à une classe différente, se préoccupant seulement des ressemblances plus ou moins nombreuses qui existent entre eux, et, sur la foi de ces ressemblances, leur attribuant à tousles qualités qu' elle n'a observées que dans quelques*uns. Cette seconde opération, qui nous ofîre elle-môme plusieurs degrés, c'est l'analogie. Enfin, sentant croître sa confiance à mesure que ses facultés s'étendent, l'intelligence humaine cherche à s'ouvrir des perspectives nouf velles ; elle entreprend de deviner les causes et les lois qui se dérobent encore à ses investigations; et, en attendant que Texpérience vienne condamner ou absoudre son audace, elle se livre aux séductions de l'hypothèse.

Après avoir montré, avec la précision d'un philosophe et l'imagination d'un poète, comment r homme, sous T excitation constante des merveilles de la nature, s'élève successivement de Tune de ces opérations à l'autre, l'auteur s'efforce de prouver que, par aucune des trois, il ne peut sortir des limites de la probabilité et de la vraisemblance. H

DB lA cnriTUDi. 175

a parfaitement raison en ce qui concerne l'analogie et l'hypothèse. Nous ajouterons qu'aucun de ses concurrents n'a traité ces deux points d'une manière aussi solide, aussi intéressante, aussi remarquable sous tous les rapports; il fait surtout preuve d'une instruction rare et d'une trèshgrande élévation d'esprit, quand, pour nous montrer jusqu oîi s'étend Tusage de Vanalogie» il passe en revue toutes les conquêtes dont elle a enrichi les sciences naturelles. Hais comment admettre avec lui que la probabilité soit aussi le partage de Tinduction? que devient donc alors la certitude des sciences naturelle» ? Que devient celle de l'expérience elle-même, à laquelle on a rendu tout à Theure un si éclatant hommage et dont on a fait la condition de toute autre certitude? Si je ne suis pas entièrement sûr des résultats de l'induction, il m'est impossible de donner plus de confiance à la perception, et de regarder conune hors de doute l'œdstence des corps. £n effet, les corps ne sont rien pour nous sans leurs propriétés, puisque c'est par là que nous les dift* tinguons les uns des autres, et qu'ils prennent à nos yeux de la durée, de la fixité, tous les caractères qui nous empêchent de les confondre avec nos propres sensations. Or l'idée de propriété, l'idée d'un rapport constant entre une certaine cause

176 DE LA CBETITDDB.

et un certain phénomène, c'est l'induction qui me la donne de concert ayec le principe de causalité. Le principe de causalité m'apprend que tout phénomène a une cause ; l'induction ajoute que la même cause, étant placée dans les mêmes circonstancesi produira toujours les mêmes effets. C'est ainsi que nous attribuons au feu la vertu de fondre la cire, à l'eau celle de dissoudre le sucre, etc. On pourrait pousser beaucoup plus loin les conséquences de cette doctrine non moins funeste à l'observation de conscience qu'à celle du inonde extérieur. Ce qui ajoute encore aux difQcultés dont elle est remplie, c'est que l'auteur reconnaît, à priori, le principe de l'induction. Il compte parmi les vérités premières que tout ce qui arrive dans la nature est soumis à un ordre invariable; mais, parce que, d'une part, l'induction ne peut nous offrir que des lois contingentes, et que, de l'autre, les faits dont elle tire son autorité sont nécessairement indéterminés; que nous ne sommes jamais sûrs d'en avoi^ observé un assez grand nombre , ni d'avoir examiné sous toutes leurs faces ceux que nous avons recueillis, il pense qu'il nous faut renoncer sur ce point à une complète certitude et nous contenter d'un degré plus ou moins élevé de vraisemblance. La première de ces deux objections est tout à fait

inadmissible en principe; car, s'il ne fallait tenir pour certain que ce qui est nécessaire, universel, mathématiquement démontré,, nous serions en droit de douter de notre propre existence, et par suite de la raison elle-même, dont la lumière ne peut arriver jusqu'à nous qu'en traversant pour ainsi dire la conscience. La seconde objection, malgré une certaine apparence de logique dont le scepticisme a tiré parti, ne résiste pas aux faits. Par exemple, on ne peut pas être plus sûr de l'existence des corps que des lois de la pesanteur ; et si Ton ne regarde pas comme impossible que ces lois puissent être changées, c'est à la condition que les corps changeront avec elles. Qu'on arrête chez un animal la respiration ou la circulation du sang, il n'est pas seulement probable, il est absolument certain que cet animal cessera de vivre. Sans doute, il y a des faits qu'on a' trop vite érigés en lois, et des lois vraiment dignes de ce nom auxquelles on a donné trop d'extension; mais alors l'induction s'est arrêtée. à moitié chemin, et c'est l'hypothèse qui a fait le reste. Sans doute, on ne peut pas déterminer d'avance le nombre des expériences sur lesquelles doit se fonder toute induction légitime : ce nombre varie suivant la nature des faits qu'on observe, et suivant les qualités de l'observateur ;

178 ' BB LA CSETITDDK.

mais il n'est pas illimité : il y a un moment ob il est sufOsant, oii la certitude a pris possession de notre esprit sans que rien puisse Vaccrottre ou la diminuer^

Après ayoir fini avec la probabilité dans l'ordre physique, l'auteur arrive à la seconde espèce d^ probabilité , celle qu'on rencontre dans l'ordre moral ; et il montre dans cette nouvelle question h même fécondité d'esprit, la même variété de connaissances que dans les questions précédentes. Non content de rechercher quelles sont les conditions générales du témoignage humain, seul fondement, selon lui, de la probabilité dans l'ordre moral, il veut savoir comment ces conditions se modifient suivant qu'elles s'appliquent à tel ou à tel ordre de faits. C'est ainsi qu'il expose tout un traité du témoignage en matière judiciaire.' Ce travail, considéré au point de vue de la* question, est certainement un hors-d'œuvre ; il ne nous fait voir sous aucun jour nouveau la nature de la probabilité et de la certitude; mais l'intérêt qu'il inspire n'en subsiste pas moins ; il nous montre un esprit curieux, infatigable, qu'attirent également les problèmes les plus élevés de la métaphysique et les études de détail qui n'exigent que du labeur et de la patience. Un autre morceau sur les conditions

Dl LA GBETITUDB. * 179

delà probabilité et de la certitude historique doime lieu à la même remarque, et se fait excuser par des qualités encore plus sérieuses. Tous les documents que rhistorien doit consulter sont ici classés et examinés ayec le plus grand soin ; on montre Tusage qu'il faut faire des monuments, des traditions, des récits de tout genre ; on passe en reyue, on juge l'une après Vautre les diyerses manières d'écrire l'histoire, et cela avec un yéritable talent d'analyse et un bon sens irréprochable. Toutes ces considérations sur la probabilité n'occupent pas moins de trois cents pages in-folio. Elles forment yéritablement un ouyrage à part, qui, détaché du reste du mémoire, et complété ou modifié en certains endroits, pourrait deyenir une pubHcation très-intéressante. Hais la partie la plus neuye, la plus curieuse et la plus instructiye de cet ouyrage séparé , c'est sans contredit celle qui concerne le calcul des probabiUlés. On sait* ayec quel eniyrement cette science, un peu trop négligée par les philosophes, a été accueillie, dès sa naissance, par un grand nombre de mathématiciens. On sait ayec quelle confiance on lui a demandé et le secret de l'avenir et la règle du présent, et des moyens pour conjurer les accidents de la fortune, et des lois pour prévenir les erreurs des hommes. Pascal, dans ce

180 DE LA GEETITUDK.

fameux pari qu'il engage avec Tincrédule, ne Ta-t-il pas appelée au secours de la religion? Un autre, encore plus téméraire, Jean Craig, a essayé d'établir que, l'autorité du témoignage humain s'affaiblissant, avec les années, dans une proportion ma- ^ thématique, tous les titres du christianisme seron périmés en l'an de grâce 3153, et que cette époqu sera aussi celle de la fin du monde ? L'auteur d^^ mémoire fait justice de toutes ces prétentions. W] démontre, avec autant d'érudition que de logique, et une connaissance approfondie du sujet, que le calcul des probabilités peut s'appliquer, dans une certaine mesure, aux événements du monde phy- , sique, mais qu'il n'atteint en aucune manière ceux de l'ordre moral. Il en discute à la fois les règles et les résultats les plus importants, puis, joignant l'histoire à la critique, il fait passer sous nos yeux tous les- changements qu'il a subis, toutes les institutions qu'il a fondées, et aussi les abus auxquels il a donné lieu, depuis Pascal et Fermât jusqu'à l'auteur de la Mécanique céleste. Il est regrettable que l'auteur ne se soit pas arrêté là, et qu'un travail statistique sur les suicides, entièrement de sa façon, lui ait paru bien placé dans un ouvrage de philosophie. Ce n'est pas encore tout : à la suite de ces recherches statistiques vient un projet de loi

avec un long exposé des motifs pour faire entre le suicide dans la catégorie des crimes punis par Je Code pénal. Dans un mémoire adressé à votre section de l^slation ou d'économie politique, ces eoDsidérations auraient été accueillies, peut-être, avec une très-grande faveur; mais à la place qu'elles occupent, elle ne sont qu'un hors-d'œuvre sans but et sans excuse.

Ce n'est pas assez de savoir en quoi consiste la certitude et par quels caractères elle se distingue de la probabilité, de la vraisemblance, de tout ce qu'on serait tenté de confondre [avec elle ; il faut aussi qu'il nous soit démontré qu'elle n'est pas étrangère à notre intelligence, et que nous ayons une idée exacte des moyens sur lesquels nous comptons pour y arriver. Ici vient se placer une théorie des facultés, d une immense étendue. Ce n'est pas moins que tout un traité et toute une histoire de la psychologie étroitement unis ensemble ; car, indépendamment des recherches purement historiques que votre programme demandait, et qui entrent pour une très-grande part dans le mérite de ce mémoire, l'auteur, en discutant la valeur de chacune de nos facultés, nous fait connaître et apprécier les différentes opinions qu'en ont conçues ou les explications qu'en ont données les philosophes les

18S DB JJL GBETITUDB.

plus célèbres. Cette méthode est excellente en eU même ; elle nous fait yoir les problèmes philoso — phiques sous toutes leurs faces, et nous montre, âr côté des hypothèses qu'il faut éviter, les faits qui les expliquent, et qui demandent à être recueillis. Hais il faut prendre garde que les trois puissances qu'elle met en œuvre, l'histoire, l'observation et la critique, au lieu de se servir mutuellement, ne soient pas un empêchement l'une pour Vautre et une cause de perpétuelles digressions. L'auteur du mémoire n'a pas toujours évité cet écueil. Il arrive souvent que les opinions qu'il passe en revue n'ont aucun rapport direct avec la théorie qu'il veut défendre, avec la faculté dont il cherche à déterminer l'usage ; ou bien c'est la théorie qui laisse subsister tout entières les contradictions et les difficultés de l'histoire. Ainsi, à propos de la conscience, il expose toute la querelle du réalisme et du nominalisme, comme si les attributions de cette faculté, et en général les questions de pure psychologie, avaient été pour quelque chose dans les discussions philosophiques du moyen âge. Ces mêmes systèmes comparaissent encore une fois devant nous à l'occasion de la perception externe, où leur intervention ne se justifie pas mieux. Mais jamais il ne se montre moins difficile que lorsqu'il s'agit des deux

DB LA CEETITCnB. 18S

philosophes qui ont exercé le plus d'influence sur ^B dernier siècle, du sage Locke, comme il l'appelle U'oniquement, et du grand Condillac. Tout prétexte lui est bon pour faire la guerre à leurs opinions ; à tout propos il les poursuit de ses sarcasmes et de ses arguments. On comprendrait cette préoccupation constante si l'école sensualiste avait encore l'empire des intelligences; mais aujourd'hui, au lieu de la combattre, il faut la juger : ses erreurs, si funestes qu'elles puissent être, ne doivent pas nous faire oublier ses bienfaits, et, surtout, il ne faut pas lui enlever, par une exposition partielle, cette unité systématique qui est un de ses caractères les plus distincti&.

Nous ne suivrons pas l'auteur dans les considérations oii il entre sur chacune de nos facultés ; il nous suffîra de dire ce qu'il pense de la raison, car c'est là le point le plus important de sa psychologie et de sa métaphysique. Quant au reste, il est facile de s'en faire une idée par tout ce qui suit et tout ce qui précède. Il y a en nous une notion de l'être qui n'est pas celle de tel ou de tel être en particulier, ni de tous ceux que nous connaissons réunis ensemble, mais de l'être en soi, de l'être nécessaire et universel, sans lequel aucun autre n'est possibla. Cest là lo premier élément de la raison; car,

i6k DE lA CEATITUDE.

s'il pouvait être supprimé, il est évident que noimre intelligence ne concevrait rien que des phénomènes; et que ses facultés se renfermeraient tout entières dans le cercle de l'expérience. L'être en soi, c'est la même chose que l'inûni, ou ce que nous apercevons au delà des choses relatives et contingentes^ particulières et finies. Or, c'est en vain qu'on ajoutera le fioi à lui-même, qu'on le multipliera par . lui-même sans fin et sans terme ; ce n'est pas ain^ qu'on obtiendra l'infini, mais seulement Tindéfim. L'existence de l'être en soi ne peut donc pas se confondre avec celle des êtres particuliers, quoique ceux-ci ne subsistent que par celui-là, et qu'ils participent, les uns plus, les autres moins, à des degrés et dans des proportions infiniment variés, de son essence toujours une et incompréhensible. C'est ainsi que l'auteur fait la part de la diversité des existences, sans renoncer à cette suprême unité, qui se confond, comme l'infini, avec la nature même de l'être, et qui est la première loi de la raison. Il est impossible, ajoute-t-il, que l'être en soi ne soit qu'une simple conception de notre esprit, ou une forme déterminée de notre entendement ; car ce qui le distingue de tous les autres objets de notre intelligence, c'est précisément qu'il est indépendamment de toute forme et de toute détermina-

DK LA GSATITCDE. 185

tion indépendamment des conditions subjectives de notre esprit et des lois contingentes de la nature, en un mot qu'il est. Que Ton nous conteste toute idée de ce genre, comme font les sensualistes et les sceptiques déclarés, cela se -peut sans contradiction immédiate, ou sans qu'on cesse de s'entendre avec soi-même ; mais admettre que cette idée se trouve en nous, quelle s'y trouve nécessairement, et que, cependant, elle n a aucun objet réel; en d'autres termes, que nous concevons un être infini, absolu, qui n'existe que dans un esprit uni et dépendant; c'est faire en même temps violence à la langue et à la pensée. Il n'est pas besoin de dire que cette observation est dirigée contre &ant, connue la précédente contre Spinoza; et pour en comprendre toute la justesse, il suffit de se rappeler que Fichte, le disciple le plus conséquent et le logicien le plus intrépide de l'école de Kant, amis, en effet, non la raison comme l'entendaient Platon et Malebranche, mais le moi ou la conscience humaine, à la place de l'infini. Toutes les autres idées de la raison ne sont que des faces différentes, ou, pour nous servir d'une expression favorite de l'auteur, des personnages de l'être. Ainsi la substance c'est l'être en tant qu'il persiste dans les phénomènes, et qu'il demeure toujours le même sous toutes les formes possi*

IM M iUL GnTrrura.

bleg de l'existence. La cause, c'est Fétre en tant qu'il agit, qu'il tire de son propre sein tous les modes sous lesquels il se manifeste, c'est-à-dire qu'il est par lui-même tout ce qu'il est. Mais du moment qu'on distingue l'être et les phénomènes, il faut encore quelque chose de plus : il faut un ordre dans lequel les phénomènes se produisent et qui demeure invariable comme l'être lui-même. L'espace, c'est l'ordre des coexistences, et le temps, celui des successions. L'auteur, dans cette question délicate, une des plus obscures de la métaphysique, prend paiement à partie Locke (A Qarke. Il démontre, contre le premier, que l'espace ne doit pas être confondu avec l'étendue, ni le temps avec la simple succession des faits, et, contre le second, que l'espace et le temps, avec leurs dimensions, avec leurs divisions, ne peuvent pas être considérés comme des attributs de Dieu; et, après avoir signalé toutes les conséquences extraordinaires qui sortent de ces deux opinions, il conclut pour la théorie de Leibnitz. ce Le meilleur est de dire, avec le grand Leibnitz, que le temps et l'espace sont des ordres, et que Dieu en est la source : c'est-à-dû^e que Dieu ou l'être, quand il nous apparaît sous les formes du temps et de l'esr pace» nous apparaît comme la Providence régula*

ra LA CBLTiTura. itn

trice des coexistences et des successions. » Il n'y a m effet que ce dernier parti à prendre lorsqu'on a ibandonné les deux autres. Toutes les hypothèses lu'on a imaginées depuis, si l'on excepte l'esthétique transcendantale de Kant, diffèrent peu de [^Ues^là. On peut seulement reprocher à l'auteur ie n'avoir pas rendu justice à l'opinion de Qarke, de l'avoir traité avec un dédain que Leibnitz luimàne n'aurait point partagé, et de s'être mis, selon Bcm habitude, un peu trop à l'aise avec l'auteur de ÏE$9ai twr tmtendemmt humain. Dans des matières aussi graves, il faut de la critique, non de la satire, et les sarcasmes n'ajoutent rien aux arguments. . Les idées qui nous ont occupés jusqu'à présent, la substance, la cause, le temps et l'espace, nous révèlent la présence de l'être dans la totalité des choses, sous la diversité des phénomènes en général ; par les idées du bien, du vrai et du beau, il nous apparaît seulement dans la sphère de la conscience ou dans ses rapports avec les facultés humaines. Le vrai, c'est le terme le plus élevé, le but absolu où aspire notre intelligence ; le bien, c'est le but de notre activité ou de notre liberté, et le beau celui de notre amour. Mais, comme on nous l'a déjà £&it remarquer, l'absolu, Tinfini, le terme to plu» élevé qu^ puisse se presser chacune de

188 DB LA. CBMTITUDB.

nos facultés, n'est pas autre chose que Tétre. C'est donc encore une fois Tétre qui se manifeste à nous sous ces trois attributions nouvelles. C'est lui dont . nous retrouvons partout, sbus les personnages les plus divers, dans la nature aussi bien que dans la conscience, Tessence identique et invariable* Si l'on demande à présent ce que c'est que la rais(m, dont nous venons d'examiner un à un tous les principes, la réponse sera facile. Puisque chacune des idées que nous lui attribuons doit être considérée comme un aspect particulier de l'être; puisque nous avons de plus une idée de l'être en m qui enveloppe et suppose toutes les autres, il est inutile et impossible tout à la fois de recourir à un intermédiaire, il n'y a pas de principe plus général et plus élevé où cette idée puisse prendre sa source: en un mot, la raison n*est pas une faculté de notre esprit ; elle est Têtre lui-même se manifestant dans les limites de notre faible nature. « La raison, dit l'auteur, ne l'oublions jamais pour ne la jamais calomnier, est l'être lui-même présent au dedans de nous et nous illuminant sans cesse depuis le jour de notre entrée en ce monde. »

Celte théorie de la raison, considérée dans ses traits les plus généraux, n'est certainement pas nouvelle ; mais on peut dire que l'auteur se l'est

DB LA CimTITUDB. 180

a{^ropriée par la science et par le talent qu'il a mis à son service. On se figure à peine tout ce qu'il y a dépensé, d'flme, de connaissances et de force. C'est surtout lorsqu'il combat les doctrines opposées à la sienne, le sensualisme, l'idéalisme, et qu'il juge à propos de les prendre au sérieui, qu'il se montre avec le plus d'avantage. Nous citerons pour exemple une simple note où il rétablit, par le raisonnement et par les faits, contre les assertions un peu légères de Locke, l'universalité des idées du bien et -du juste. Malheureusement, comme nous avonsdéjàéléobligésd'enfairelaremarque, ilne sait point garder de mesure. Après avoir démontré que la notion de l'être se trouve au fond de toutes nos. idées et de toutes nos pensées , il l'élève tellement au-des&us des autres principes intellectuels, qu'elle semble n'avoir plus rien de commun avec eux et devenir inaccessible à Tintelligence ellemême. Dans le fait le principe absolu des choses, l'infini, ou de quelque nom qu'on l'appelle, n'est pas plus l'être qu'il n'est la cause, la suprême raison, le bien, le vrai, le beau ; il est tout cela à la fois et au même titre. Car, si Ton ne conçoit pas ces dernières attributions sans la première, celleci aussi est complètement vide de sens si on l'isole des autres. Qui peut se représenter comme le pre-

190 DB LA GIATITUDB.

mier terme de l'existence un être qiii ne pense pas, qui n'agit pas et n'a en lui aucune des conditions nécessaires à l'exercice de ces facultés ; en un mot, un être qui n'est rien? Les idées de la raison ont donc toutes exactement la même valeur ; elles expriment toutes quelque chose de positif et d'absolument nécessaire ; elles sont toutes égales entre elles, sans pouvoir se passer les unes des autres; et c'est par là, non par la hiérarchie ou ]e rapport de subordination qu'on a voulu , établir entre elles, qu'elles forment sans se confondre la plus parfaite , unité. Mais dans la doctrine qu'on soutient id, il n'y en a qu'une, c'est-à-dire la notion de l'être, qui ait un sens positif et vraiment absolu. Toutes les autres ne sont que des limitations de celles-là ; ellâ ne représentent en aucune manière les attributs de l'être, elles n'ajoutent rien à la simple affirmation de son existence, elles ne servent qu'à nous montrer sa présence dans tel ou tel ordre de phénomènes, dans tel ou tel rapport que notre faible entendement est obligé de concevoir pour ne pas se perdre dans .rinûni. Or, si cette doctrihe est vraie, le premier principe des choses n'est pour nous que l'incompréhensible et l'inconnu, quelque chose comme le Dieu des alexandrins. Nous savons qu'il est, mais non ce qu'il est. Nous pouvons éloi-

DB LA canmiuDit IM

gnw de lui toute qualité propre à lui donner des limites, à porter atteinte à son infinitude ; mais il n'y en a pas que nous puissions lui attribuer. C'est sur ce principe, comme nous allons nous en assu** rer bientôt, que Fauteur a fondé sa théorie de la nature divine. Ainsi l'exagération le conduit, sans qu'il s'en doute/ jusqu'à la contradiction la plus évidente. Il veut que la raison soit absolument im« puissante à pénétrer dans la nature ou dans l'es* sence de l'être, après avoir démontré qu'elle n'est que l'être lui-même se manifestant au dedans de nous et dans les choses en général. Il faut reconnaitre toutefois que, le plus souvent, son esprit flotte entre ces deux propositions contraires, c'est* à-dire entre Platon et l'école d'Alexandrie. Son bon sens le retient auprès du premier, la fougue de son imagination l'entratne vers la seconde, et ce n'est qu'à la fin de l'ouvrage que celle-ci l'emporte.

A la théorie de la raison vient se rattacher naturellement celle de la vérité, dont le but est de re^ chercher si nous connaissons en elle-même la nature des choses, ou si tout ce que nous croyons savoir, si les lois même les plus nécessaires de notre pensée ne reposent que sur des phénomènes et des apparences. Selon l'auteur, l'idée de la vérité passe en quelque sorte par trois degrés avant

192 ' DE LA CBITITUBE.

de se montrer à Tesprit dans toute son étendue : on peut chercher la vérité dans la parole, àms la perfection du langage ou dans l'accord du langage avec les faits de Tintelligence : on peut la chercher dans la pensée, c'est-à-dire dans la conscience, sans s'inquiéter du rapport qui existe entre nos idées et les objets : on peut croire enfin qu'elle est dans les choses ; non dans leur principe universel et absolu, mais dans les formes passagères sous lesquelles elles sont perçues par nos sens. En d'autres termes, il y a le point de vue du matérialisme qui ne reconnaît pour vraies que des existences finies et contingentes ; nous en avons un exemple dans le système de* Démocrite et d'Épicure. Il y a le point de vue du sensualisme, mais surtout du sensualisme moderne, de l'école de Locke et de Condillac, qui, ne reconnaissant que des mots à la place des idées générales, et par conséquent des choses que ces idées représentent, des. êtres, des causes, des substances et de leurs principaux attributs, est obligée de mettre la vérité dans une langue bien faite, ou dans un système de signes dont l'algèbre restera toujours le plus parfait modèle. Enfin, il y a le point de vue de l'idéalisme qui se renferme dans le cercle de la conscience, qui regarde toutes nos idées et toutes nos perceptions comme de simples

modifications de la pensée humaine, sans remonter jusqu'à leur principe métaphysique, sans rechercher ce qui en fait l'autorité irrésistible, ou en niant absolument que nous puissions le découvrir. Cette manière d'interpréter l'histoire n'est pas commune; elle est faite pour donner de l'intérêt à la discussion et renferme une grande part de vérité. Seulement l'auteur aurait pu quelquefois mieux choisir ses exemples. Ainsi, en parlant de ceux qui ne Yoient indistinctement dans toutes nos idées que de simples opérations de la pensée humaine, on est étonné de lui voir citer le nom d'Amauld, de préférence à celui de Kant ou de Fichte. Sans doute Ârnauld a été beaucoup trop loin dans son livre Des vraies et des fausses idées. En combattant les excès où Malebranche s'est laissé entraîner, il est tombé lui-même dans un excès contraire ; il a méconnu ce qu'il y a de divin et d'absolu dans la raison. Hais jamais, chez lui, cette erreur n'est arrivée à l'état de système ; jamais il n'a songé aux conséquences qu'on en peut tirer. Ce sont les droits du sens commun qu'il a cherché à défendre contre la doctrine de la vision en Dieu.

Après avoir démontré surabondamment la fausseté de ces trois systèmes, l'auteur arrive à une

conclusion exactement identique à celle que lui a

IH DB LA CnTlTVBB.

fournie l'analyse de l'intelligence : puisque la rite n'est ni dans la parole ni dans la pensée de l'homme, ni dans les choses relatives et finies ça/ tombent sous l'expérience des sens, où peut-elle être ailleurs que dans l'infini? Elle est l'infini même» l'Être en soi, en un mot* Dieu communiquant aux choses et à nos pensées, à notre esprit et à la nature, une partie de ses perfections, et les appelant par là même à l'existence. Mais ici une grave difficulté se présente : nous ne connaissons point de plus haute expression de la vérité que les principes universels et nécessaires de la raison, que les lois de l'ordre moral et métaphysique. Or, si ces lois nous représentent la nature divine et sont par conséquent immuables comme elle, que devient alors la liberté de Dieu obligé de leur obéir? N'est-il pas plus juste de dire avec Descartes que les vérités que nous nommons étemelles ont leur source dans la volonté divine et en dépendent entièrement; que Dieu qui les a établies peut les changer, comme un roi les lois de son royaume? L'auteur n'a aucune peine à faire justice de cette opinion, qui a déjà été soutenue au moyen âge par Duns-Scot. En fait, il nous est absolument impossible de supposer entre les choses d'autres rapports que ceux qui forment aujourd'hui la base de nos

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