‹ De la certitude:Chapitre 8 sur 20 · XCII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XCII INTRODUCTION

moins de place sont précisément les ouvrages consacrés à la philosophie. D'un côté Tabus, de l'autre le dédain delà spéculation, ont peu à peu autorisé la pensée que l'étude de l'homme et celle de la société sont deux choses entièrement distinctes et indépendantes l'une de l'autre. Les philosophes n'ont voulu accepter que Vétude de l'homme, c'est-à-dire de l'esprit humain considéré dans ses caractères et ses éléments les plus généraux. L'élude de la société est devenue, comme je viens de le dire, à peu près l'occupation ou du moins la prétention de tout le monde, depuis l'historien et rhomme d'élat jusqu'au plus frivole romancier ; ce qui ne l'a pas empêché de produire aussi une classe particulière d'écrivains et de penseurs, connus sous le nom de socialistes. Mais examinée de près, cette distinction est une des plus chimériques qu'on puisse concevoir, et certainement ni les philosophes du dix-huitième siècle, qui furent si occupés des intérêts généraux de l'humanité, ni les philosophes anciens, par exemple Platon et Arislole, qui avaient une connaissance si profonde de la nature de l'homme, n'auraient consenti h y souscrire. L'homme considéré en luinoiême, c'est-à-dire comme un être isolé, est une pure abstraction. Les facultés de son âme pas plus

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que la faiblesse et les besoins multipliés de son organisation ne lui permettent de se séparer de ses semblables. Cest à eux que se rapportent la plupart de ses sentiments et de ses passions; c'est leur parole» leur commerce, leur exemple qui donnent l'éveil à son intelligence, à ses penchants et même à sa volonté ; car il est impossible de méconnaître le rôle que joue dans notre enfance et même dans un âge plus avancé de la vie, l'instinct de l'imitation. Enfin, ce sont les relations de toute espèce qui peuvent exister entre eux qui appellent dans son esprit les idées de droit, de devoir, de justice, et lui font apercevoir le but moral de l'existence. Il ne faut pas confondre l'homme isolé avec l'individu, avec la personne humaine. Sans donte l'humanité se compose d'individus; la pensée, la vie qui circulent dans son sein, les facultés sur lesquelles repose son unité intellectuelle et morale n'auraient aucune existence positive, si eUes ne se montraient sous une forme et dans une mesure déterminées, c'est-à-dire avec un caractère personnel bien décidé, à la conscience de chacun de nous ; mais il n'est pas moins vrai qu'on ne conçoit pas un individn se formant tout seul, acquérant par lui seul ses titres et sa qualité d'homme, ne tenant par ses idées et par ses sentiments à au-

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cune famille, à aucune nation, à aucune série d'associalion humaine. On n'a donc pas une véritable connaissance de l'homme, et Ton n'est jamais sûr en philosophie de s'entendre avec soi-même, si Ton ignore quelles sont les bases et les conditions de la société, ou comment la société doit être constituée pour que tous les besoins, tous les droits et toutes les forces de la nature humaine puissent trouver dans son sein leur légitime développement. C'est une entreprise plus difficile encore de vouloir décider, même en théorie, de l'organisation de la société, sans rien savoir de la nature de l'homme; car celle-ci doit évidemment servir de règle à celle-là. H ne peut rien entrer dans la première qui n'ait pénétré en quelque sorte dans la seconde, qui n'ait en elle sa justification et son principe; comme il faut aussi, d'un autre côté, que tous les éléments essentiels de l'homme, que tout ce qui tient au fonds invariable de son être puisse trouver sa place et se développer librement dans la société. C'est là le but commun de toutes les institutions et la règle d'après laquelle il faut les juger : hors de là il n'y a que la force et l'arbitraire. Or qu'est-ce qui fait le fonds de la nature humaine, sinon les facultés dont elle est douée et les idées ou les lois qui en dirigent

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Vexercice? Que scmt à leur tour ces idées, ces facultés et le principe d'où elles sortent et qui se réfléchit en elles, sinon l'esprit humain? La science de Fesprit humain, c'est-à-dire la philosophie, est donc la base indispensable de toutes les connaissances qui intéressent la société et les rapports généraux des hommes entre eux; par exemple du droit public, de la morale, de la législation, de la politique proprement dite, et même, comme l'origine de cette science le prouve surabondamment, de l'économie politique : car il est difficile de séparer les progrès de l'industrie de ceux de la raison en général ; il est impossible de ne pas reconnaître l'influence qu'ont toujours exercée et qu'exerceront toujours les idées, les croyances, les sentiments, les passions sur le bien-être et les intérêts matériels des peuples.

n arriye souvent qu'en se montrant plein de dédain pour l'étude philosophique de l'homme et les résultats qu on en peut tirer au profit de la société, on attache une valeur extrême à ce qu'on est couvenu d'appeler la connaissance des hommes. Pour faire justice de cette opinion, il suffit de la com- {«rendre. Connaître les hommes, cela signifie, dans le langage ordinaire, qu'on est dans le secret de leurs faiblesses, de leurs vices et des mobiles les

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plus honteux de leurs actions. Celte Iriste science a de très-grands avantages dans la pratique de» affaires ou dans Vexercice immédiat du pouvoir, quoiqu-on puisse bien aussi s'en passer quand on joint à une volonté décidée des principes inébraor labiés ; mais elle ne peut rien produire qui survive aux besoins du moment; elle est plus propre à corrompre qu'à gouverner, à dissoudre les sociétés qu'à les organiser et à les affermir, et pour tout dire en deux mots, à faire des marchés qu'à fonder des instilutions. Gomment, en effet, fonder quoi que ce soit sur Tégoïsme et sur la faiblesse? Comment former une communauté réelle avec des principes de dissolution? Heureusement la nature humaine n'est pas renfermée tout entière dans ces éléments personnels et négatifs, destinés pour ainsi dire à servir de limites entre les individus; il y a aussi ce qui les rapproche les uns des autres», ce qui fait le fonds immortel de leur existence, ce qui les rend les uns pour les autres un objet d'amour et de respect, ce qui donne un sens aux mots droit, devoir, liberté; ce qui réveille chez tous l'idée de la grandeur et de la dignité humaine. C'est tout cela qui entre dans la connaissance de l' hommes. Bien des personnages politiques qui ont laissé un nom flétri dans l'histoire ont pu avoir une pio-

fonde connaissance des hommes ; elle se mêle dans le Traité du prince aux plus monstrueuses doctrines. La connaissance de Thomme, à un degré plus ou moins éleré, sous une forme tantôt religieuse et tantôt philosophique, se trouve chez tous les grands législateurs, ou, si Ton veut, dans toutes les grandes législations de laotiquité et des temps modernes.

D'autres, non moins hostiles ou non moins étrangers à la philosophie, ont cru trouver tous les fondements de l'ordre social daos l'histoire. Ils pen* sent que le présent et le passé peuvent seuls nous donner la règle de l'avenir, que ce que nous avons été ou ce que nous sommes nous apprendra ce que nous devons être , c'est-à-dîre que les faits nous donneront la mesure de nos droits, et que les lois de rbumauité, comme celles de la nature, ne peuvent être connues que par le procédé de l'induction'. Personne assurément ne se refusera h reconnaître les rapports très-étroits qui unissent l'une à Vautre l'histoire et la politique, et même, à un certain point de vue, l'histoire et la morale. Pour donner à une nation des lois qu'elle puisse respecter, un gouvernement à qui elle veuille obéir, des institutions ^i ne soient ni au-<tessus nî au-^ dessous de son intelligence, et oit son génie parti*

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culier puisse se déployer sans préjudice du caractère général de rbumanité, il faut savoir exacle* ment dans quelle condition elle se trouve, par quelles causes elle y a été conduite, comment et de quels éléments elle s'est formée, quel rang elle occupe au milieu des autres nations. Mais prétendre que cela suffit et qu'il ne faut pas s'enquérir d'autre chose ; vouloir édifier, non pas la constitution particulière d'un peuple, mais la société tout entière sur des bases purement historiques, à l'exclusion de tout principe immédiat de la raison ; enfin mettre la raison elle-même, enfermer la conscience et l'intelligence de l'humanité dans l'histoire, et ne les reconnaître que là, c'est tourner le dos à la logique et au sens commun. En efi'et, l'histoire contenue dans ses propres limites ne nous apprend que ce qui est arrivé , ne nous présente que des faits, matériels pour la plupart, dans l'ordre oii ils se sont accomplis. Pour donner un sens à ces faits et les traduire en quelque sorte par des idées, pour les apprécier, les juger, en tirer des conséquences applicables au gouvernement général de la société, il faut évidemment se placer au-dessus d'eux, avoir des principes bien arrêtés d'avance et qui, par cela même, doivent être fournis directement par la raison. Ainsi, n'y a-t-il pas dans

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l'histoire comme dans la vie des individus des actions qui sont bonnes et d'autres qui sont mauvaises , des actions qui sont justes et d'autres qui sont injustes? Comment saurons-nous les distinguer et les comparer entre elles dans leurs effets, s'il ne se trouve pas en nous une idée préconçue du bien et du mal , une mesure invariable de la justice et de l'iniquité? f^ môme remarque s'applique aux institutions*. Toutes celles qui existent au* jourd'hui ne méritent pas d'être conservées , du moins par cette seule raison qu'elles existent ; autrement, l'histoire démentirait elle-même le conseil qu'on en veut tirer, puisqu'elle nous montre autant de ruines que de fondations. De même ne faut-il pas condamner toutes celles qui ont disparu ou qui sont en décadence? Que dirions-nous aujourd'hui d'un penseur du dixième ou du onzième siècle qui aurait assuré à ses grossiers contemporains que toute la civilisation des anciens, leur littérature, leur poésie, leur philosophie, leur architecture, leur sculpture, ne pouvaient plus rendre aucun service à l'esprit humain et devaient rester perdus pour toujours, puisqu'elles l'étaient déjà depuis longtemps à cette époque? Je sais qu'il y a de nos jours de beaux esprits qui, n'ayant pas l'excuse de l'ignorance, ou l'ayant, je suppose , à im

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ji3omdre degré , se prennent à r^elter qu'on ait retrouyé ees chefa-d œuvre et s'érertuent à now montrer l'idéal de toutes choses dans la rude enfance du moyen âge ; mais il n'y a rien à répondre à cette barbarie de théâtre ni au fanatisme étudié auquel elle sert d'accompagnement : un rôle qu'on récite pour se distraire ou pour exciter les applaudissements n'est pas une opinion. Il faut donc» pour revenir à notre sujet, que les faits historiques, de quelque nature qu'ils puissent être, soient jugés d'un point de vue plus élevé, qu'ils excitent l'admiration ou le regret, qu'ils soient imités ou condamnés , selon le bien et le mal qui s'y trouvent , et qu'au lieu de les regarder comme la mesure de ce qui pouvait, de ce qui devait être, on remonte jusqu'aux facultés et aux principes dont ils sont Vexpression très-incomplète. Si l'on prétend, comme beaucoup l'ont fait au reste, qu'il n'y a rien à louer ni rien à blâmer dans l'histoire, ou, ce qui est exactement la même chose, que tout y est ce qu'il doit être, que tout ce qui arrive est nécessaire, que les événements qui s'y succèdent découlent d une manière aussi inévitable du fonds général de notre organisation que la chaleur et la lumière découlent du soleil, alors pourquoi nous mettre en peine de ce que nou& devons faire ou ne pas hirel Pourquoi

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parler de règles à suivre et de conseils à demander a l'expérience ? Laissons-nous aller au courant irrésistible ; quelque parti que nous puisions prenare, nous arriverons au but. Mais ce n est pas tout : la liberté et l'obligation morale une fois chassées de l'histoire , il sera impossible de les conserva dans l'existence de Findividu ; car puisque la nature humaine , d'après l'opinion qui nous occupe en ce moment, ne peut se montrer à nos yeux que dans la suite des événements historiques , tout ce qui ne peut entrer dans celle-ci est également exclu de celle-là. D'ailleurs comment laisser subsister dans l'individu ce qu'on a ôlé à l'espèce, dans l'homme ce qu'on enlève à l'humanité, surtout si l'on songe que la destinée de l'un est étroitement liée à celle de l'autre, et qu'il n'y a pas une seule de nos facultés que nous puissions développer sans le concours et sans la société de nos semblables î Ainsi, le fatalisme en politique et en morale, Tindiflérence la plus absolue pour tous les régimes, pour toutes les formes de gouvernement, pour tous les principes de législation , voilà où l'on arrive avec celte idée , si raisonnable en apparence , que les institutions sociales ne doivent reposer que sur des bases historiques. Aussi toutes les fois qu'on a cherché dans l'histoire autre chose que des faits.

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