LU INTRODUCTION
toutes les fois qu'on lui a demandé des théories générales SUT le développement et l'organisation des sociétés ou sur la destinée du genre humain, on connaissait déjà ces théories d'avance, et , au lieu de les tirer de son sein, on les y a introduites de gré ou de force ; on s'est conduit avec elle comme les rois et les poêles avec leurs confidents : sous prétexte de lui demander un conseil, on lui a arraché une approbation. Voyez, en eflfet, à combien de systèmes différents elle a déjà servi ainsi de caution ! Ici elle est gagnée h la cause de la démocratie, là à celle de Taristocralie, plus loin à celle de la monarchie absolue ou du régime féodal; hier encore elle enseignait la loi du progrès, la perfectibilité indéfinie de Vespèce humaine; aujourd'hui elle est pour Vimmobilité ou nous épouvante par le spectacle de notre décadence. Suivant qu'elle plaide pour un principe ou pour un autre, elle fait passer les mêmes actions et les mêmes personnages tantôt du blanc au noir, tantôt du nuir au blanc. Des exemples de ces métamorphoses , on en citerait une foule ; mais en voici un très-récent et remarquable entre tous. Un homme a existé dans un temps encore peu éloigné de nous, qui a versé par torrents, non sur les champs de bataille, mais sur les places publiques et par la
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3niain des bourreaux, le sang de ses concitoyens; ^ui, élevé un instant parla tempête des révolutions au faite du pouYoir, s*est fait le ministre de toutes les passions envieuses et des plus basses vengeances; qui* toujours le nom de la liberté sur les lèvres, n'a laissé sortir de ses mains que des listes de proscription et n'a gouverné qu'avec Véchafaud, au profit de la terreur et de la mort. Sa mémoire vous fait horreur ; vous cherchez la source de tant de crimes dans la perversité du cœur bien plus que dans les égarements de l'esprit : détrompez- Vous, vous êtes sous Tempire d'un préjugé; on va Vous montrer que ce dictateur couvert de sang est Vin ange de bonté et de douceur, une âme qui soupire après les champs et la retraite, un vrai berger cL'Arcadieà qui la fatalité a mis dans la main, au lieu de chalumeau et de houlette , un couteau de guillotioe.
Cessons donc de chercher dans l'histoire ce qui ne s'y trouve pas ou ne peut pas y être aperçu, c'est-à-dire des principes d'action bien arrêtés et cette force spirituelle, visible seulement à la conscience, sans laquelle les principes sont inutiles et ineiplicables, je veux parler de la liberté. Jamais aucun fait ne nous donnera l'idée du droit, et ce n'est pas, si l'on me permet cette expression , en
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regardant rhomme da dehors seulement et en ne fixant les yeux que sur les résultats extérieurs de sa volonté, cpi'on arrivera à savoir s'il est libre on s'il ne Test pas. Or, supprimez ces deux éléments de la nature humaine, la liberté et le droit, et avec le droit Tobligation morale, qu'est-ce que vaudra le reste et sur quelles bases ferez-vous reposer la société? Il faut bien distinguer entre les idées que nous fournit a priori la raison, ou les facultés que nous apercevons immédiatement par la conscience, et les lois que nous découvrons dans l'histoire par le procédé de la généralisation et de l'induction. Évidemment la destinée du genre humain n'est point abandonnée au hasard, ou ce qui est la même chose, il y a des lois pour les événements historiques aussi bien que pour les phénomènes de la conscience et de la nature extérieure : mais ces lois ne nous apprennent rien sur le fonds invariable de notre existence ; elles nous montrent seulement d'après quel ordre nos idées et nos facultés se dégagent les unes des autres pour se produire dans toute leur étendue, comment le droit l'emporte sur la force, Tesprit sur la matière, la raison sur les sens, et par quelle suite d'eflforts et de réactions ce type idéal de l'homme que nous portons en nous se réalise peu à peu dans Thumanité.
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Tir conséquent si tous ces éléments ne nous sonst pts connus d'avance; si vous n'apercevez pas, à (fuelque hauteur et dans quelque éloignement que ce puisse être, un point fixe vers lequel nous poussent nos instincts et notre intelligence, il n y a plus rien de constant, de régulier ni d'instructif dantf la successicm des faits ; on ne sait plus si la société avance ou recule ou tourne éternellement dans un cercle; on devine encore moins ce qu'elle doit iiire, s'il faut qu'elle reste toujours à la même place, en mettant son orgueil et son salut dans rimmobilité, ou si, au contraire, il n'y a pas une seule de ses conditions actuelles qui ne soit destinée à subir des changements et des révolutions sans fin.
Les opinions qui partagent aujourd'hui les es- {urits là où il existe encore des opinions, prêtent à ces réflexions l'autorité de l'expérience. D'abord , qpooique librement produites par l'esprit d'examen, ce n'est point sur un système philosophique , c'est siur l'histoire bien ou mal comprise, arrangée avec plus ou moins d'art, que se fondent la phipari des théorîes sociales et pdi4Âques qui ont vu le jour depuis qudques années. C'est un fait à remarquer qpe nos hommes détat les plus célèbres «ont des historiens ; et c'est par des vues histori-
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ques que débutent paiement nos réformateurs, ceux qui ont entrepris, je ne dirai pas de régénérer, mais de refondre entièrement à neuf leur patrie et le genre humain ; par exemple, les saintsimoniensy les phalanstériens et ces dévots d une nouvelle espèce qui réunissent dans leur admiration l'inquisition au régime de la terreur, la ligue au comité de salut public; enfin, toutes les branches et toutes les sectes du socialisme. Quant aux théories elles-mêmes , ne tenant aucun compte de la nature réelle de Thomme, qui ne saurait se révéler dans des faits extérieurs; n'ayant aucune règle pour discerner ce qui est variable en nous de ce qui est invariable et immobile , ce qui fait le caractère particulier de l'individu ou la condition de son existence, de ce qui constitue la nature commune et la vie générale de l'espèce, les unes sacrifient tout à un mouvement sans règle, sans terme et sans but ; les autres, par un excès opposé, considèrent tout changement comme un mal, et ce mal une fois arrivé, démontrent la nécessité de le perpétuer : celles-ci ne se préoccupent que de Iji liberté individuelle, que de l'émancipation des intérêts particuliers, laissant l'État, c'est-à-dire la société elle-même se défendre comme elle peut, et lui opposant à tout propos la fameuse maxime du
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bissez faire, hissez passer; celles-là, au contraire, veulent que VEtal soit tout; que tout se fasse en son nom, par ses ordres et par ses mains; que la personne civile et morale, c'esl-à-dire la liberté, la propriété, la famille soient complètement détruites ou confisquées à son profit; qu'il n'y ait plus dans son sein que des forces sans volonté mises en jeu et coordonnées entre elles par une puissance supérieure. On sait quelles dangereuses et extravagantes idées ont été mises en circulation par quel- ÎUes-uns de ces systèmes, au nom du principe le P^Xis cher à l'esprit moderne ; je veux parler du f^^ogrès et de la perfectibilité humaine. Parce que ^ esclavage absolu, tel qu'il existait chez les anciens, a fait place à un état plus doux, le servage ^«s temps féodaux, et que celui-ci, a disparu à son ^tDur dans une partie du monde, on s'est imaginé ^ue la liberté individuelle avec toutes ses conséfjuences , comme le droit d'acquérir, de posséder, ^e transmettre , de choisir sa condition et sa profession, devait avoir le même sort, que l'individu élevait être absorbé dans la communauté. De même, dans im autre ordre de faits , parce que la condition des femmes s'est améliorée successivement et qu'elles ont acquis peu à peu plus d'autorité et de respect au sein de la famille, on s'est mis
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à Mutenif que la famille elle-même , et par oonsé^ qaent le mariage, avaient fait leur temps, quH fidlait affranchir les passions comme on ayait autrefois affranchi Tintelligence, que leur empire n'était pas moins légitime ni moins nécessaire à notre perfection et à notre bonheur. Il ne faut pas croire que ces doctrines aient péri avec le saintsîflMHiisme, qui les a apportées pour la plupart, ou duHioins qui les a développées avec le plus de firanchise et d audace ; elles exercent encore dans ce moment une influence bien pernicieuse sur les esprits et surtout sur les mœurs ; elles défraient une partie considérable de notre littérature, et celle qui, malheureusement, a le plus facile accès près du grand nombre ; elles ont un organe avoué dans la presse quotidienne et se produisent aussi sous une forme plus savante dans certains ouvrages d'économie politique ; enfin, si elles n'aspirent plus à devenir une religion , elles demeurent toujotcps l'expression d une école , que son activité, la force de «es convictions et le nombre de ses disdples ne permettent pas de négliger. Mais les opinions que je viens de citer n'en sont pas le mot. Quelques-uns ont étendu à la nature tière ce mouvement de mutation sans fin, progrès sans^ terme et sans règle que la phipar
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reconnaissent que chez Thomme , c*est-à-dm ^ans rhnmanité. Hs ont supposé que les lois du inonde physique pourraient changer entièrement «ous Tinfluence de l'industrie, que la terre, les «stres, les animaux, les plantes, se transformeront comme nous, seront pourvus de propriétés nouvelles, serviront d'agents à des forces incalculables ; et tout cela pour notre usage, pour satisfaire à nos moindres désirs, pour nous épargner les moindres douleurs, pour nous donner à la fois l'idée et l'expérience d'un bonheur infini. Ce sont toutes ces rtveries ensemble , même quand elles n'atteignent pas à ce degré de délire, qui ont autorisé en grande partie l'excès contraire, c'est-à-dire l'horreur des théories, le mépris des idées et la religion des faits, le parti pris de n'accepter que ce qui est ou ^e qui a été, de rester immobile ou de retourner len arrière. On dirait, à entendre et surtout à voir il Vœuvrelesdéfenseursdecesystème, que l' histoire de l'humanité est décidément close, et qu'il ne Teste plus que des dates et des noms propres à y ajouter; que nous sommes arrivés, à la dernière limite de la justice, de la sagesse, de la liberté et du bien-être ; que nous sommes en possession de tous les droits, que nous jouissons de tous les biens dont nous sommes capables, et que les
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torts si fréquemment reprochés à la société ne sont que les conséquences irrémédiables de son existence.
Ainsi ni l'histoire de Thumanité ni la connaissance pratique des hommes ne sont capables de fournir de véritables principes de gouvernement, de législation et d'organisation sociale. L'expérience des hommes, quand elle n'est pas au service d'une idée généreuse, d'une conviction supérieure à elle-même, n'aboutit qu'à des résultats éphémères obtenus par la ruse et la corruption. L'histoire ne s'occupant que de ce qui a été fait, sans rechercher ce qu'on aurait dû, ce qu*on aurait pu ou ce qu'on devrait faire, peut servir également, comme nous en avons eu la preuve, à justifier les systèmes les plus contradictoires. Cependant il faut bien s'appuyer sur quelque chose; si dédaigneux qu'on soit pour la théorie, on est bien forcé d'en avoir une quand on se trouve dans la nécessité de rendre compte de toutes ses actions; quand il n'est plus permis, même aux pouvoirs absolus, de se reposer sur l'obéissance et sur la foi. Or, il ne reste plus qu'un moyen de satisfaire à cett^ condition ; c'est l'étude philosophique de la nature humaine; c'est l'observation méthodique et réfléchie des diverses facultés que