‹ De la certitude dans ses rapports avec la science et la foiChapitre 14 sur 46 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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d'opposer la spéculation à la pratique; mais une théorie, dans tous les cas, ne peut jamais s'édifier sans aucune intention de la voir passer à la réalité, ou au moins de la voir d'accord avec cette réalité. Par conséquent, une théorie de la certitude a la prétention ou d'établir que l'état de choses actuel est parfait et qu'il n'y a plus rien à espérer, ou bien qu'il est un ordre de chose parfait que la science se propose de découvrir par son seul secours, c'est cette double prétention que nous nous proposons de combattre comme opposée à la morale.

Si l'on nous répondait, peut-être, que les spéculations philosophiques n'ont aucun rapport avec la réalité et doivent toujours demeurer dans les hautes régions de la pensée, nous n'aurions plus rien à répliquer à ceux qui conviendraient qu'ils ne voient dans la philosophie qu'un stérile jeu d'esprit, ils s'éloigneraient trop de notre opinion personnelle. Il nous suffit de remarquer, pour le moment, qu'une nouvelle acception donnée aux termes ou d'anciennes acceptions restaurées par de nouveaux termes, peuvent déguiser de vieilles erreurs, mais non les corriger, et qu'il serait mieux de donner pour hypothèse ce qui n'est et ne pourra jamais être qu'une hypothèse, ou, pour nous exprimer scientifiquement , un préjugé légitime. Qu'après cela une hypothèse fasse fortune parce qu'elle est en rapport avec les besoins du moment, parce qu'elle est l'œuvre d'un homme

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de génie, c'est ce qui nous semble dans la nature de l'esprit humain ; mais nous pensons qu'il faudrait s'en tenir à donner ces sortes de vérités comme l'œuvre d'un esprit ingénieux et habile, en attendant celle d'un plus ingénieux ; toute autre méthode nous paraît fausse et dangereuse.

Hâtons-nous de le dire, si les tentatives qui sont faites pour faire descendre la philosophie dans le domaine de l'utilisme ne sont pas heureuses, il ne faut pas s'en prendre à la bonne foi des chercheurs, mais à la difficulté de l'entreprise ; difficulté que les tendances philosophiques de notre époque n'ont pas peu contribué à augmenter en les égarant complètement dès le point de départ sur le but qu'ils avaient à atteindre. Car que s'efforce-t-on de nous montrer encore dans la philosophie? Une théorie d'abord et puis une méthode pour arriver à la certitude, un moyen et puis le but, une science et puis la science toute seule, c'està-dire le moyen identique au butl Car si parmi les philosophes qui professent cette doctrine, il en est quelques-uns qui désespèrent d'atteindre à l'idéal de la science pure, toujours est-il qu'ils s'imaginent que la science gouverne tout, et qu'il n'y a aucune place en Dieu pour la miséricorde. C'est donc à leur exemple que l'on rejette tous les préjugés, et que l'on veut faire une science de tout ; une science de la politique, une science de la morale, ou plutôt une science sociale qui serait la science politique et morale en même

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temps. En effet, ne sommes -nous pas dans le siècle des lumières et de la science? Tout ce qui est préjugé n'est-il pas obscurité et ténèbres? On cherche donc à tout analyser, à tout réduire en principes, en règles générales, à ne rien laisser à l'imagination et à emprisonner autant que possible la pensée dans les proportions d'un théorème de géométrie. La logique acquiert de plus en plus une influence marquée : on ne veut pas faire un pas sans raisonner ce qu'on fait ; la certitude est dans les mathématiques, diton ; or, comment la morale ne s'expliquerait-elle pas à l'aide des mathématiques, comment tout ne seraitil pas dans les nombres? Les devoirs ne sont donc plus que des nombres, et l'humanité un immense clavier qui résonnerait de lui-même.

Ces égarements de la pensée doivent nécessairement avoir leur source dans l'esprit de l'époque. Comment en effet de pareilles extravagances ne seraient-elles pas partagées par des hommes éclairés d'ailleurs, et pleins de droiture, lorsque ceux qui sont à la tête de l'enseignement continuent à laisser les vérités de la foi dans l'arche sainte „ où Descartes les a reléguées? Prétendre trouver la vérité sans le secours de la foi, n'est-ce pas faire trôner la raison? n'est-ce pas chercher la certitude en dehors de ce qui est le fondement de toute morale?

La philosophie officielle a donc le premier tort. Et les contradictions dont elle fourmille dans cette

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voie exposent nécessairement la morale aux attaques passionnées de l'inexpérience et du libertinage de la pensée; car ce qui est émis par des raisons toutes logiques, peut être repoussé par de semblables raisons. Aurait- elle la prétention de posséder la certitude? Si elle la possède, tout est dit, et il n'était pas besoin d'un concours pour distinguer ce qu'elle est ou ce qu'elle n'est pas, sur quoi elle repose ou ne repose pas, car il ne s'agit pas de grader des aspirants à la licence, il est certain qu'on devrait le savoir ; si elle ne la possède pas, tout est remis en question, et de là l'obligation de se demander si la vérité est la réalité elle-même ou une conception arbitraire de notre entendement. Or, si cette demande est sincère, il est évident que le problème de la certitude, mis au concours *, annonce la prétention de se passer de la foi pour trouver la vérité , c'est-à-dire que la science renfermerait dans son sein le germe de l'athéisme.

Nous ne voulons pas dire que ce soit là le fond de la pensée des hommes qui la cultivent; mais c'est une conséquence du principe, et les accusations auxquelles ils sont en butte ont quelque fondement. Il faut choisir entre l'inconséquence et l'irréligion; Il faut déclarer ou qu'on est dans le faux ou qu'il est un ordre d'idées incompatibles avec la science. Ce

(l) Voir la préface.

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