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CHAPITRE II

Rapports généraux de la certitude avec la morale et ses éléments, la foi, la science, la philosophie, l'art et l'industrie.

D'une part, un théoricien vous dit : Deux choses qui ressemblent à une troisième se ressemblent entre elles ; c'est l'argument du géomètre, le terrible syllogisme, qui ne connaît pas les croyances, mais les axiomes. C'est pourquoi, les mathématiciens sont pour l'ordinaire très tolérants : sûrs que quiconque voudra nier que deux et deux font quatre n'aura jamais de bonnes raisons à leur alléguer. Confiants en eux-mêmes, ils émancipent l'individu ; mais ce n'est qu'en apparence, car, en soumettant ses actions à une logique inflexible, ils lui ôtent sa liberté morale. Le géomètre n'a pas d'opinion, il déduit; pour lui le vice, c'est l'ignorance; pour bien agir, il suffit de bien juger. Nécessairement dans toutes les théories de cette espèce, les préjugés sur lesquels repose toute éducation sont mis à l'index ; la science a la prétention de remplacer les croyances par la seule instruction, les inspirations du cœur par les vains calculs de l'esprit. On n'accepte même plus ici l'idée du contrat civil ; quelque chose de fatal et de nécessaire comme les nombres, et tout-à-fait en dehors de la volonté, remplace tout.

Du côté des croyances, on arrive au même résultat par des voies opposées, avec cette différence toutefois que les nombres ne pouvant faire acception des personnes, tous les membres de l'association sont placés sous le même niveau; il n'y a plus pour eux qu'un poids, qu'une balance : l'algèbre ; les hommes marchent comme les équations et se transforment avec elles. Au lieu que les croyances, ayant pour dernière fin le régime théocratique ou l'esprit de caste, ne vivent que sur l'abnégation, d'abord volontaire, puis obligée de l'individu, au profit d'un petit nombre et même d'un seul -, c'est le principe de l'inégalité poussé jusque dans ses derniers retranchements; c'est le préjugé reçu sous le sceau de l'infaillibilité, et dépouillé de toute sanction humaine : l'aristocratie, la noblesse, vains sons qui s'évanouissent devant l'idée d'une éternelle durée et d'une élection divine.

D'un côté comme de l'autre, les prétentions vont à l'empire universel, car un théorème doit être vrai pour tous les peuples de la terre. Il en est de même d'une vérité religieuse.

Nous venons de parler logiquement.

Mais si dans tous les temps, on a vu de grands empires s'accroître au-delà de toute proportion et même tendre à l'universalité, si on a vu de petits états se dissoudre par le morcellement et les prétentions individuelles à l'indépendance, il y a aussi une force secrète qui balance tout, et qui empêche que tout cela ne puisse subsister sans qu'il soit possible d'assigner aucun terme, soit aux envahissements du pouvoir, soit au fractionnement sans fin de ce même pouvoir.

Des deux côtés, l'égoïsme engendre la corruption et la folie; mais rien n'empêche qu'un sage tempérament ne modère tout selon les règles de la prudence et laforme des temps.

Or,touttempéramentsupposeuneluttedanslesfaits.

Cette lutte, nous la retrouvons partout, dans les hommes comme dans les choses; elle prend seulement des noms différents. Si on l'envisage par rapport à l'entendement humain, on l'appelle liberté ; s'il s'agit de l'opposition des intérêts entre deux peuples, elle s'annonce par la guerre ; de celle des partis politiques, on la nomme anarchie; de celle des intérêts privés, concurrence, émulation, amour delà gloire, etc.; lutte ou opposition, qui doit se formuler encore dans les divers besoins de l'homme par un semblable dualisme de l'intérêt. Il y a donc deux sortes d'intérêts : ce sont les intérêts matériels et les intérêts moraux.

Nous entendons par intérêts matériels, bien-être matériel, tout ce qui s'adresse directement à l'individu, tout ce qui est pour lui jouissance exclusive, tout ce qu'il recherche en vue de lui-même, comme la nourriture, le vêtement, etc. : c'est l'unité de fraction. Et nous distinguons les intérêts matériels des intérêts moraux ou spirituels, en ce que ceux-ci sont plutôt recherchés en vue des autres, comme la justice, l'équité, etc., c'est-à-dire, en vue d'une généralité qui comprend bien l'individu , mais dans laquelle l'individu, entrant nécessairement comme minorité, il est souvent porté, en vue d'un intérêt immédiat et personnel, et, malgré sa raison, à tenir peu de compte des avantages qu'il retire de l'ordre : c'est l'unité centrale.

LES PRINCIPES. 2i

Cette lutte, entre l'intelligence et les passions, est proprement ce qui caractérise la raison et constitue la morale.

Ce que l'homme cherche en vue de lui-même, se rapporte à la réalité sensible, et, dans son application, prend le nom d'industrie. L'industrie comprend les arts techniques. Les efforts de l'intelligence qui ont pour objet de simplifier les moyens et d'en découvrir d'autres par l'étude des causes et l'enchaînement des effets, indépendamment de toute idée d'application, tendent à la science. La science prend le nom de théorie ou de méthode, selon qu'on la considère dans la convenance des laits ou dans ses moyens d'application. Ce que l'homme cherche en vue de l'ordre, tient à une réalité morale qui n'est pas susceptible d'analyse, et au pied de laquelle viennent se briser toutes les théories et toutes les méthodes. Les principes constitutifs de l'ordre sont les croyances, elles s'opposent à la science et l'art qui en découle à l'industrie.

On nomme art les connaissances pratiques qui ont pour objet de subvenir aux besoins de la vie morale. Ordinairement, on nomme ces connaissances libérales, pour faire comprendre qu'elles sont moins assujetties aux règles de la logique et de l'intelligence qu'au sentiment , qu'à la libre expression de ce sentiment ; qu'elles ont pour principe une réalité toute subjective, soit sociale, soit individuelle, et non pas les lois mécaniques du mouvement qui appartiennent plus à la réalité objective qu'à l'individu, et qui, partant, sont plus obligatoires, ne participant pas directement de la volonté, mais la maîtrisant, au contraire, dans la

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fin qu'elle se propose; c'est ce qui arrive dans les arts techniques et dans la science pure, qui n'ont pour objet que de satisfaire aux besoins de la vie matérielle.

Par ce qui précède, la science est une conséquence de nécessités antérieures qui ont pour objet les sens, et au contraire, les connaissances qui ont pour objet la satisfaction du cœur sont une conséquence nécessaire de pratiques antérieures : ce qui démontre que l'intelligence et le cœur agissent en sens contraire et en raison inverse, puisque la science n'existe guère qu'à la suite des arts techniques, tandis que les croyances précèdent toujours les arts libéraux, et que la science ne subsiste que par le calcul et l'examen, et les croyances, par l'imagination qui l'exclue. L'art se modifie avec les croyances, la science progresse avec l'industrie.

Les efforts de l'esprit humain, pour faire convenir la science avec les croyances, en tant que l'esprit humain cherche à les empreindre d'un caractère rationnel, est ce qu'on nomme 'philosophie ; dans le sens empirique du mot, c'est V opinion.

L'opinion comprend donc, tout ensemble, le résultat des besoinsde la généralitéet de l'individu; elletend donc à l'ordre aussi bien qu'à l'anarchie, puisqu'elle a un double rapport avec l'individu. On a dit longtemps : l'homme ne vit pas que de pain, et il n'est pas de maxime plus vraie ; mais il ne vit pas non plus que d'ordre. L'ordre, pris séparément, n'est qu'un être métaphysique, une pure abstraction comme tout ce qui tient aux nombres, et qui a besoin d'une substance pour

être réalisé. Les sociétés vivent d'ordre, leur élément principal est l'abnégation de l'individu; mais si l'individu appartient à la société, il s'appartient aussi à lui-même. Et de même qu'en tant qu'unité, il est une puissance différente de la pluralité, de même il vit d'une vie tout opposée ; il a, pour ainsi dire, deux existences distinctes, mais dans les termes seulement ; dans la réalité, la perfection idéale consiste à les confondre ; car l'unité conçue sans la généralité est aussi bien une abstraction, quoi qu'on en ait dit. Et de même qu'on ne pourra jamais atteindre à la perfection idéale, de même on ne pourra non plus jamais atteindre, en morale, à l'émancipation complète de l'individu, ni exiger de lui une complète abnégation. Ces trois conditions du libre arbitre se supposent l'une l'autre.

Mais, sans libre arbitre, il n'y a pas de morale ; et puisqu'il n'y a pas de certitude avec le libre arbitre, la morale ne vit que sur l'incertitude des principes.

Il y a donc dans l'insuffisance même de la raison une vérité qui doit se produire sans notre consentement 5 et nous montrerons que l'opinion impliquant tout ensemble l'ignorance et le besoin de la vérité, c'est-àdire une suite de progrès qui remplissent l'intelligence et le cœur de l'homme sans jamais tarir la source de sa curiosité et de ses désirs, le progrès général de la société ne paraît pas limité dans sa durée, parce que la masse des idées n'a pas de développement assigné; que la morale n'est pas une science, mais le développement philosophique de la raison par l'intelligence et le sentiment, en résumé, par le seul sentiment, at-

tendu que les résultats n'aboutissent toujours qu'à faire succéder une hypothèse à une autre hypothèse, c'est-à-dire à se payer de préjugés plus nouveaux que l'activité de la raison cherchait sans cesse à renverser ; qu'en conséquence, la morale sera toujours quelque chose de plus et quelque chose de moins qu'une science : quelque chose de plus, en ce que son objet est plus élevé qu'elle, et d'ailleurs le but que tout homme doit se proposer dans la recherche de la vérité, et quelque chose de moins, en ce qu'elle n'arrivera jamais à une théorie satisfaisante, c'est-à-dire à un seul et même concept parfaitement déterminé, puisqu'elle doit affirmer et nier, et que comme la liberté, dont elle est l'expression, elle présuppose le bien et le mal dans la lutte ; que l'objet des recherches de l'homme devant être son bonheur, la morale son but, si l'on envisage la morale comme une science, elle doit être la dernière dans Tordre des temps et la première dans la pratique, et qu'ainsi c'est en même temps la plus inconnue et la plus utile de toutes les sciences, puisqu'elle les exige toutes. Mais si la science se lie essentiellement à la morale, celle-ci doit suivre inévitablement les progrès de la science ; et comme la science ne sera jamais achevée, la morale, dans ses données générales, ne pourra non plus atteindre à une complète certitude, c'est-à-dire qu'elle s'enrichira nécessairement de toutes les formes des hypothèses scientifiques et de l'expérience des faits; et, en définitive, ce qu'on nomme progrès est quelque chose d'inexplicable et de réel.

Nous allons examiner successivement la valeur des

différentes sortes de certitude dans leur rapport avec les objets de nos définitions, savoir : la science et la foi, la philosophie, la raison, l'art et l'industrie, dont nous résumerons la lutte dans les imperfections nécessaires du langage.

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