CHAPITRE III
Rapports de la morale avec la certitude obtenue par la foi.
Toute société suppose un ordre établi, un ordre établi un gouvernement, et tout gouvernement suppose des lois, un empire quelconque.
Ou l'empire devait être éternel, nécessaire , ou il devait se dissoudre.
Mais le premier cas est jugé, car ce serait la ruche ou l'absence de l'opinion , le gouvernement absolu de l'instinct, et non la foi ou même la science ; car à quoi bon la science et ses progrès, si telle forme de gouvernement existe nécessairement, si tout est bien?
Si l'empire devait se dissoudre, il fallait que l'opinion contînt virtuellement un germe de dissentiment ou la pluralité des empires, la rivalité des intérêts, celle des passions, ou la guerre.
Mais remarquons ici la sage économie de la nature : non-seulement elle ne repousse pas absolument l'universalité de l'opinion, mais elle en fait un besoin aux hommes. Rien n'empêche qu'une opinion, et cet avenir paraît destiné au christianisme, rien n'empêche qu'une opinion ne se répande par toute la terre, mais ce ne sera toujours qu'au prix de grands efforts qui supposent le doute ; et en outre avec de certaines modifications relatives aux lumières et au génie des temps
et des peuples, bien qu'en principe la vérité soit invariable.
La vérité est invariable dans son essence comme la société qui en est une expression , mais non dans sa forme accidentelle, et comme il est de la nature de la forme de ne jamais se séparer de l'accident, et en même temps de représenter l'immuabilité de son essence , il y a une route inconnue par où l'accident doit communiquer avec l'essence, et s'empreindre de sa nature en cherchant la forme idéale ou essentielle, et cependant, ne représenter individuellement qu'un mode infiniment petit et toujours changeant de l'idéal, de sorte qu'en matière d'opinion, la dissolution d'une société ne soit pas celle de l'opinion essentielle, s'agirait-il d'ailleurs de la société universelle de tous les peuples du monde. Car cette société ne doit être considérée que comme une individualité, un accident, en tant qu'elle est transformable ; ce qui diffère infiniment de la société conçue dans son essence.
On peut donc dire avec justesse que peut-être il y a autant de croyances que d'hommes sur la terre, parce qu'il n'y a pas deux hommes, par l'axiome que rien ne se ressemble, qui doivent penser avec une exacte uniformité sur les mêmes choses, sans que ceci infirme en rien le pouvoir qu'ont les opinions de se répandre et de se généraliser. Car si les opinions diffèrent quelque part comme les individus , elles se ressemblent aussi comme eux quelque part. Elles peuvent donc en conséquence de cette propriété constituer des collections comme eux. Or, toute collection reposant sur des différences aussi bien que sur des ressemblances,
quand une intelligence s'éteint, c'est en effet une croyance qui meurt. Appliquez cela à une collection si nombreuse qu'elle soit, il n'y aura rien de changé, quant à la base primitive des sociétés, que l'accident ; encore, sera-ce toujours l'accident. Or, cette généralité de l'opinion est ce que nous nommons un moi collectif. On nous a contesté la vérité de cette observation bien à tort, car un moi individuel ne peut se nommer que par sa différence, c'est elle qui le fait reconnaître aux autres et à lui-même 5 il en est de même d'une généralité ; et , par la même raison , la ressemblance se sépare de la différence, elle peut donc dire moi au même titre. C'est ainsi en effet que parle un peuple.
L'idée radicale des dissensions morales , comme celle du mouvement, est enveloppée dans cette contrariété des éléments constitutifs des choses. C'est parce que tout individu diffère quelque part de la manière de penser commune, qu'il doit faire tous ses efforts pour se rattacher à cette manière de penser, ou à la croyance générale ; c'est le combat de l'autorité contre la raison, du droit public contre l'intérêt privé. Le droit des gens n'est autre chose que le droit public de tous les peuples, c'est l'expression du sens commun éclairé par les époques et les progrès de l'opinion. .
Mais comme l'autorité repose plutôt sur l'esprit que sur la lettre, que les langues sont vagues de leur nature, qu'elles ne peuvent embrasser toutes les individualités, tous les accidents, le droit des gens participe de ce vague, et est sujet à toutes sortes de contestations; car la lettre varie avec l'esprit , et l'esprit
varie suivant les individualités, c'est-à-dire suivant les temps et les lieux. 11 y a encore la perfection idéale qui consiste à suivre l'esprit général ; mais cet idéal au sujet duquel nous nous expliquerons plus loin peut être davantage senti que saisi, et tout se résout en bonne foi et en appel à la conscience. Là est toute la morale, parce que là est le principe de la différence des opinions, c'est-à-dire le principe des croyances religieuses, politiques et philosophiques.
L'autorité ou la raison publique appelle à son secours la raison individuelle, mais ne la laisse pas décider de tout ; car alors il n'y aurait plus aucune espèce de lien social, aucune coordination dans les faits ; l'individu ne participerait en aucune manière de la totalité ; il n'y aurait que des unités de fraction, c'est-à-dire autant de pouvoirs qui se combattraient sans jamais s'asservir, comme dans le sens opposé il n'y aurait qu'une unité centrale sans que le fractionnement fût possible, ou même si cela peut se comprendre, un centre sans sa circonférence, et vice versa pour l'autre cas.
Ainsi, ceux qui ont voulu tout faire reposer sur l'autorité ou sur la raison, qui dans son acception vulgaire est toujours prise dans le sens individuel, sont tombés dans une égale erreur; car la raison, et cela sera exposé deux ou trois chapitres plus bas, la raison est une puissance dont les éléments se combattent, la raison n'est que l'expression du doute sur lequel ne peut rien reposer, elle est comme ces royautés qui ne vivent que par la discorde de leurs serviteurs. Qu'il s'agisse de science ou de foi, elle se perd dans le dogme
ou l'hypothèse. Individuellement, les croyances ne sont que des hypothèses dogmatiques, et les sciences des dogmes hypothétiques, car partout l'élément de certitude manque par la base. En effet, la foi n'est que la certitude de ce qui peut être contesté, la foi suppose l'incrédulité ou la liberté de croire; elle rejette l'évidence de la vérité qui l'anéantirait sur-le-champ, en anéantissant toute discussion et en rendant impossibles le doute et l'épreuve. La vérité ne paraît donc pas consister absolument dans cette évidence. En est-il autrement pour la science? Qu'est-ce que l'attraction? Non-seulement on ne peut définir la nature de l'attraction, mais avec la notion de l'infini, on ne voit pas comment l'attraction peut mettre l'unité quelque part, puisque le tout ne peut être compris, et que d'ailleurs dans les faits recueillis par la science il y en a qui contredisent ses effets. L'attraction n'est qu'une hypothèse, une pure croyance scientifique. Tout nous dit que la science subira encore quelque grande révolution. En philosophie pareillement nous n'en resterons ni à liant, ni à M. de La Mennais, ni à M. Cousin : La raison, cet éternel Titan, se retournera bientôt, et, renversant les montagnes qu'ont accumulées sur elle les princes de la science, elle essaiera de nouveau de s'en faire un marche-pied pour escalader le ciel.
Mais le scepticisme, en morale, ne peut régner toujours, par la même raison que l'anarchie ne peut toujours exister au sein de la société, ni l'état de guerre entre des nations également puissantes; il faut que le plus fort ouïe plus habile l'emporte sur le plus faible -,
alors la paix n'est que le règne de la loi et le triomphe de l'autorité, et la raison, la logique déduisant le droit du fait accompli et reconnu; la philosophie ne procède pas autrement, elle n'a jamais dit et ne dira jamais son dernier mot ; mais le triomphe d'un système n'en fait pas moins des disciples d'un philosophe des théologiens qui font de la pensée du maître un dogme qu'ils substituent à l'hypothèse. Abrités sous cette forme, il devient dangereux souvent de les attaquer 5 bientôt la raison n'est plus invoquée que comme un moyen et non comme un principe , c'est la science et la foi confondues dans la théocratie, époque redoutable et qui viendra tôt ou tard nous surprendre, époque qu'ont voulu, à tort ou à raison, hâter des hommes qui n'étaient pas dépourvus de génie, mais qui ont pu apprendre à leurs dépens que rien ne s'improvise dans les œuvres de Dieu; mais il n'en est pas moins vrai que cette époque est un germe dans le cœur humain et dans la nature même de la science. Car toute science étant plus ou moins dogmatique tend à s'approcher de son idéal, comme à s'en éloigner, lorsqu'elle s'est développée dans toutes ses conséquences. Les dogmes religieux suivent la même marche, mais en communiquant de leurs propriétés à l'élément scientifique, ils s'impreignent de l'hypothèse et perdent une partie de leur force; car lorsqu'ils progressent c'est à contre-cœur; leur idéal est l'immobilité. Or, c'est la fusion nécessaire, obligée de ces deux principes qui fait le triomphe de la raison en les perdant l'un par l'autre.
Ainsi, maigre notre distinction de deux principes de
la raison, nous n'en voyons pas moins continuellement la raison opposée à l'autorité. Cette opposition ou ce combat est l'origine du bien et du mal, car il a commencé avec l'homme.
Dans la défense que Dieu fit à Adam de ne pas manger du fruit de l'arbre de la science, la Genèse nous en offre une figure vraie, simple et frappante; car elle nous fait voir le préjugé du devoir en opposition dès le commencement avec la raison, et elle nous montre encore celle-ci dans le discours du serpent excitant la science à la révolte contre la foi ou la tradition, vous serez comme des Dieux , dit-il, vous connaîtrez le bien et le mal. La défense de Dieu représente l'autorité si nécessaire pour combler le gouffre de l'infini. Adam devait avoir/oi en Dieu et adorer sa volonté sans chercher à pénétrer ses motifs, qu'il devait supposer bons par le seul sentiment de la sagesse de son créateur.
Les raisons insidieuses du serpent caractérisent la révolte de l'esprit. Adam était parfaitement heureux, nulle inquiétude ne vint troubler le repos de sa pensée aussi sereine et aussi pure que la foi qui s'ignore, jusqu'à ce qu'il connût le langage de l'orgueil. Dès lors sa condition change : rien ne manquait à son bonheur, il sent que tout lui manque et qu'il est nu , c'est-à-dire qu'il est ignorant ; il sait, comme les vrais savants, qu'il ne sait rien,ets'adressant à sa femme, comme l'infortuné Jouffroy à la philosophie, il l'accuse de l'avoir trompé, et Eve à son tour rejette la faute sur le serpent, c'est-à-dire sur le démon de la curiosité. Toutes ces choses sont autant de naïves images, mais d'une naïveté sublime auxquelles on ne
saurait rien ajouter pour peindre le mal entrant dans le monde avec l'erreur, et le sentiment d'une désolante réalité qui est bien loin d'être l'idéal de la raison, laquelle voudrait faire les hommes semblables à des Dieux, mais qui ne retire que confusion à chacune de ses tentatives.
Mais rien ne peut égaler l'admirable peinture que Moïse fait de la tentation de la femme, lorsqu'à mesure que parle le serpent les fruits lui paraissent plus beaux à la vue. N'est-ce pas, en effet, l'impression que produit toute espèce de défense? N'est-ce pas là cette pente secrète qui nous attire vers le vice, et nous le fait paraître d'autant plus attrayant que nous l'ignorons? Le vice est hideux, certes, mais c'est dans ses effets et lorsqu'il nous a perdu; c'est alors seulement que nous voyons la grandeur de la faute. Tel est l'appât que savent présenter à l'inexpérience les esprits libertins. Là où la morale et l'autorité doivent avoir le dessus, ils substituent la raison, ils démontrent avec chaleur l'absurdité des choses établies, ils flattent les passions de ceux qui nourrissent en secret le désir de secouer le joug de l'autorité, mais qui, pour le faire, ne sont pas assez forts par euxmêmes 5 et, fiers de leur triomphe, s'ils les ont menés vers l'abîme, ils ont atteint leur but; car ils n'ambitionnent que le plaisir de vaincre. Et quel avantage n'est pas le leur, lorsqu'à un talent incontestable ils s'adressent à toutes les passions subversives , à tout ce que le cœur de l'homme renferme de désirs criminels! lorsqu'ils savent remuer cette lie qui repose toujours au fond du vase ! Car quiconque s'annonce
ainsi aux hommes, n'a nullement besoin d'être conséquent dans ses paroles, ou s'il est conséquent il n'a nullement besoin de concilier ses opinions avec la réalité qu'il accuse; il lui suffit de parler pour être écouté, et démettre dans ses discours cette chaleur et cette audace qui étonne. Ainsi, autant d'un côté l'attaque est énergique, facile, puissante , autant , à l'aide de raisonnements fallacieux, elle met dans les mains de ceux qui l'entreprennent des armes meurtrières, autant elle en prive ceux qui veulent s'élever contre eux. Car, qu'ont-ils à leur opposer? la nécessité de ne pas s'élever contre des idées reçues, contre des principes consacrés par le temps? Mais sont-ce là des raisons capables d'émouvoir le cœur et de satisfaire des esprits prévenus, auxquels on jette en appât tout ce qui flatte les passions, tout ce qui les émeut : la logique et la rhétorique. Mais si on excite les passions par le sentiment, si on les satisfait par la logique, quoique avec une grande vérité dans les deux cas, soit dans les peintures, soit dans la rigueur des déductions, on peut être complètement dans le faux quant à la justice et au droit.
C'est ce que nous apprennent, d'une part, les poètes, gens facilement irritables de leur nature ; et de l'autre, les avocats, esprits faux par état.
Ce n'est pas que les poètes ne soient habitués aussi à plaider le pour et le contre avec une égale chaleur, les romans et les tragédies nous le montrent assez , mais c'est moins par la logique qu ils procèdent que par élans, c'est par la magnificence des descriptions et la beauté du langage qu'ils passionnent et attachent
leurs auditeurs ; et non-seulement leurs écrits font foi de cette facilité d'émotions pour des situations radicalement contraires, mais leurs actes soit dans leur vie publique, soit dans leur vie privée. Rien de plus inconséquent que la vie d'un poète, rien qui ressemble moins à sa conduite que les belles maximes qu'il débite, ou les doctrines qu'il émet ; ou bien s'il les émet parce qu'elles ressemblent à sa conduite et à sa manière de voir, c'est qu'il cbange journellement de conduite et de manière de voir. Jouet continuel d'illusions qu'il se plaît à se forger, il passe ensuite sa vie à se plaindre de ses déceptions, à accuser l'injustice du sort et la perversité humaine. Parce que la société n'a pu s'arranger de son immense égoïsme, de ses gigantesques prétentions, il bat la société en brèche comme il eût entonné ses louanges. A la différence du poète, l'avocat est systématique dans ses vues , il se chargera bien de toutes les causes qui ne lui paraissent pas désespérées, mais ce qu'il veut avant tout, c'est de gagner son procès; il agit pour une fin bien déterminée, et cela, serait-il poète, change entièrement ses allures et ne le rend plus sensible qu'atout ce qui s'accorde avec la fin de son discours. Tenace dans ses idées jusqu'à l'obstination, exclusif jusqu'à nier l'évidence, il devient même cruel par nécessité, sinon par goût. C'est ainsi qu'on a pu s'écrier, dans la Convention : Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! Tel est le beau idéal du logicien, c'est de sacrifier la réalité à son système, l'univers au monde qu'il a bâti; périsse l'univers, excepté son système! est son mot de ralliement. Heureusement que la plupart sont de braves
36 PREMIERE PARTÎE.
gens, pleins de bizarrerie, sans doute, lorsqu'ils ont la prétention d'être conséquents avec eux-mêmes dans leur intérieur, mais, du reste, aussi doux, aussi placides qu'ils étaient terribles et impitoyables dans la poursuite de leurs idées. Sans ces consolantes réflexions, leurs conclusions feraient dresser les cheveux et accuseraient des âmes scélérates.
Mais la liberté de l'homme est au prix de ces épreuves. Dieu en le dotant d'un bonheur absolu, avait prouvé sa puissance, et lui avait en même temps fait un beau présent; mais en le laissant libre de rejeter ce présent, il prouva sa sagesse, car il lui laissait par là le choix de son état, tout en l'assurant que celui qu'il lui avait donné était le meilleur. Adam préféra user de sa liberté, il en porta la peine, et nous avec lui : ce qui n'est pas plus injuste que la procréation d'enfants rachitiquesparun père débauché. Nous sommes libres, il faut subir les conséquences de notre liberté, et la première est de ne pouvoir comprendre le bonheur de nos premiers parents que par la foi. Pour le reste, c'est une contradiction, grand malheur, mais qu'il faut accepter. La seconde, est de ne pouvoir être d'accord entre nous , ce qui ne peut être autrement , attendu notre commune origine, de sorte que la concorde parfaite devant réaliser le bonheur parfait n'est pas possible. Mais il semble, en effet, que nous ayons quelque souvenir de ce bonheur, et que nous cherchions à le regagner : cela ne prouve pas que nous y parviendrons. Du moins le contraire doit être pour que l'homme soit libre, bénéfice de la perte de son immortalité, bénéfice qu'il perdrait à son tour sans être réintégré dans ses premiers
avantages, si, par un changement de décoration à vue, il agissait comme une marionnette, cela ne lui ferait nullement boire les eaux du fleuve Léthé. Il est bon que tout le monde s'ingénie à trouver des moyens, et que tout le monde diffère quelquefois d'opinion , car encore une fois s'il n'existait qu'une seule opinion il n'existerait qu'une seule science, il n'y aurait plus d'hypothèse possible, et l'homme serait privé de son libre arbitre, et même de son intelligence, puisque ne pouvant choisir que le mieux son choix serait nécessité, au lieu que dans la recherche de la vérité les hommes ont des obstacles à vaincre, des maux à endurer, des vertus à pratiquer; et ils peuvent manquer à ces différents devoirs, sauf à payer la peine due aux torts qu'ils ont volontairement causé ; et même, c'est quelquefois un des efforts les plus nobles de rejeter loin de soi des croyances que le cœur réprouve, et de le faire lorsqu'il y a quelque danger à braver l'opinion et à mourir martyr de la liberté. Mais lorsque l'indifférence annonce quelque phase nouvelle, et que tout est permis, parler avec liberté, c'est parler avec l'opinion générale, c'est reconnaître l'autorité. Pour la liberté, elle n'apparaît dans tout son éclat que lorsque l'opposition est plus tranchée. Car ce n'est point l'opinion dominante qui établit la liberté, c'est la possibilité d'un conflit entre plusieurs opinions. L'opinion dominante veut quelquefois l'esclavage politique; mais les époques de liberté sont et seront toujours des époques très sujettes aux troubles; la tranquillité, le calme des passions, dans la société
comme dans les individus, n'annonce quelquefois qu'un état de torpeur, d'abaissement et d'impuissance. Leur plus haut point de grandeur est de savoir comprimer les orages qui s'élèvent dans leur sein, tout en se montrant avec cet extérieur calme et digne qui est le partage des grandes natures. Que nous montrerait l'homme sans ce combat? Un amas de boue, un impur limon; mais non, il existe pour présenter au monde un plus noble spectacle que celui de fonctionner et d'amasser du bien. Cette neutralité, qui est le propre des bêtes, n'est pas faite pour lui.
La raison humaine a toujours été et sera toujours ce qu'elle est. Qu'est-ce donc qu'agir selon la raison si nos pères ont agi au rebours du bon sens? ils avaient le grand tort de n'être pas des philosophes ni des mathématiciens, de ne connaître ni les chemins de fer ni la vapeur, nous semble-t-il entendre, mais tout cela pouvait-il les empêcher de se gouverner selon la raison dont ils étaient pourvus aussi bien que nous? Comme nous, ne se gouvernaient-ils pas par des croyances? Mettons de côté, pour un instant, la différence énorme qui existe entre leurs croyances et les nôtres, c'étaient toujours des croyances.
Maintenant s'ils ne se gouvernaient pas selon la raison, parce qu'ils se gouvernaient par des croyances la raison ne consiste donc pas à croire. On ne peut sortir de là.
Si elle consiste à croire, la science est insuffisante. On ne peut encore sortir de là.
Ce serait donc parce que les hommes n'auraient pas
obéi exclusivement aux enseignements de la science qu'ils ne seraient pas gouvernés suivant la raison ; mais c'est en cela même que consistent la raison et la liberté, comme il sera dit en son lieu.
Nous ne savons ce qu'est en elle-même la raison, c'est pourquoi on abuse de la chose et du mot. Mais la raison ne vit que d'abus; ceux qui se l'arrogent sont ceux qui en sont quelquefois le plus dépourvus.
Dès que l'on admet que les hommes ne peuvent obéir aux seuls enseignements de la science, on admet implicitement qu'ils n'ont aucune certitude sur ce qui constitue un bon gouvernement ni par conséquent un bonne philosophie.
Mais d'ailleurs une bonne philosophie, une philosophie complète, ou la certitude philosophique, ce qui est exactement la même chose, en excluant l'ombre du doute, en appelant la seule intelligence à décider de tout, ne permettrait même pas à l'homme de faillir. Or, la religion console l'homme et le rattache à Dieu ; la morale lui montre la nécessité des lois et l'avantage ataché à leur observation; enfin, l'art célèbre les grandes vertus et les actes de dévouement. Quel besoin de tout cela si les hommes, sans jamais s'aimer ni se haïr, n'écoutant que les règles immuables d'une Providence qui n'aurait rien de caché pour eux, vivaient tous dans une concorde ou plutôt dans un quiétisme inaltérable? Le mal donne seul naissance à la reconnaissance, c'est-à-dire à la crainte et à l'espérance ; partant au devoir et à toutes les actions qui élèvent le cœur de l'homme par tous les efforts qu'il fait pour se surmonter. Otez la crainte de Dieu , vous
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déchaînez toutes les passions; cette seule crainte est le fondement de toute perfectibilité.
Si donc Dieu s'est révélé sans jamais se produire, c'est sans doute par la même raison que s'il nous avait tout donné, nous ne songerions guère plus à nous élever vers lui que des brutes , car si nous. étions bien assurés de quelle nature il est , et quelles limites il s'est prescrites à notre égard , tout serait dit , on n'en parlerait plus comme d'un fait trop simple et à la connaissance de tout le monde ; ce n'est pas que l'on doive supposer au Créateur la vanité de faire chanter ses louanges par des bouches humaines , mais il a pu le vouloir comme exercice salutaire de l'esprit et du cœur ou de la raison , et il a dû le vouloir pour toute la durée de l'humanité , parce que le même motif subsistera dans tous les temps.
La foi est comme un pressentiment incomplet de la vérité que Dieu paraît nous avoir accordé pour suppléer aux lumières qu'exigeraient l'analyse du beau et la connaissance du vrai. Nous disons pressentiment , ce n'est pas, nous croyons, à tort. Car ne jugeons-nous pas du beau comme si au fond nous savions ce que c'est que le beau ? et non-seulement il y a des hommes doués d'un sens plus exquis , mais la multitude distingue très bien le beau du laid, le vice de la vertu, le juste de l'injuste, pour peu que la différence soit tranchée, et ce n'est qu'alors qu'il est nécessaire de distinguer. Voilà un phénomène psychologique qui n'apparaît dans aucune autre faculté de connaître. En effet, ce n'est pas ainsi que nous jugeons du carré de l'hypothénuse.
La foi s'oppose à la science moins pour la combattre que pour aider à son insuffisance, car les hommes ne pouvant tout savoir, et cependant, la connaissance de la vérité étant nécessaire pour diriger leurs actions ou leurs idées vers un but unique , il faut au moins qu'ils s'imaginent l'avoir trouvée, et qu'ils aient conscience de ce qui est beau, sans avoir besoin de soumettre leurs impressions au raisonnement, et c'est ce qui arrive en morale et dans tout ce qui en dépend, comme l'art, la politique, la religion , et plus généralement les préjugés.
Par préjugés, nous n'entendons pas ici de méprisables opinions , mais des formules sur tout ce que l'esprit humain éprouve le besoin ou le désir de connaître , formules variables sans doute, mais dont il ne saurait jamais se passer quelles que soient d'ailleurs les chances de son perfectionnement. Les préjugés sont la peinture fidèle du cœur humain, ils sont la réalité extérieure de la foi, ils en sont la règle ei en quelque sorte la méthode \ il n'y a pas de religion sans culte, plus qu'il n'y a de dogme sans croyance.
La religion est le principe où germe et se développe toute poésie , toute morale. Les premiers hommes croyaient tout possible, et ne s'avisaient pas de se demander s'il était vrai qu'un Dieu pût s'envelopper d'une forme finie et périssable \ ils personnifiaient les êtres inanimés et déifiaient les animaux , ils inventaient la chimère : mais il faut bien remarquer que ces inventions ne sont pas , comme on est porté à se l'imaginer, les fictions capricieuses d'un petit nombre d'hommes, mais des traditions populaires dont s'emparaient ha-
bilement des hommes de génie. Jamais les inventions d'un homme isolé n'ont été comprises par les masses, ni les spéculations trop profondes ou trop creuses des philosophes. L'art n'est que l'imitation de ce qui est, ou de ce qui est possible dans le domaine de l'imagination dont la religion est toujours maîtresse, et la morale, la conformité des actions aux préjugés reçus; l'intelligence modère tout cela, mais ne crée rien : la religion est , en un mot , la formule qui enveloppe le dogme objet de la foi , et le définit ; elle est à la foi ce que la forme esta la matière, c'est l'apparence qui frappe les sens et les domine , et prouve en même temps la substance. Les pratiques religieuses, quelque bizarres qu'elles soient, et en est-il qui ne soient bizarres aux yeux de la raison, c'est-à-dire du scepticisme? Les pratiques religieuses rappellent sans cesse à l'homme ses devoirs. Qui l'en fera souvenir si quelque signe extérieur ne les lui remet continuellement sous les yeux?
Mais nous n'adorons jamais sans aimer, et nous n'aimons jamais personne sans que cet amour n'ait une manifestation quelconque ; nous n'aimons qu'à condition qu'il y a réciprocité. Nous n'adorons pas Dieu seulement par admiration, peu nous importe que Dieu soit grand, éternel, immense? nous l'adorons parce que nous croyons qu'il nous aime, et c'est là seulement ce qui s'appelle croire en Dieu. Il faut bien distinguer entre croire en Dieu et croire en un Dieu, car avec cette formule croire en un Dieu qui ne parviendra à se laver du reproche d'athéisme; est-il quelqu'un assez fou pour nier l'existence d'un Dieu? mais
il est des manières de concevoir Dieu tout aussi pernicieuses, que si l'on niait son existence, c'est de nier la liberté.
Nous disons en général , la liberté , parce que c'est elle en effet qui est l'objet du culte de tous les hommes quel que soit leur culte. C'est elle qu'ils demandent à Dieu dans toutes leurs invocations, c'est par elle qu'ils s'élèvent à lui. Cherchez dans les annales de la philosophie, vous verrez que tous ceux qui ont reçu la qualification d'athées ont été des fatalistes , des mécaniciens. Si dans cette catégorie il en est qui ont évité ce reproche, ils ne l'ont pu qu'aux dépens de la logique, et par de choquantes contradictions. Ce n'est cependant que par ces contradictions qu'ils cherchaient tant à éviter, qu'ils ont seulement prouvé, quoique bien à leur insu , cette même liberté dont ils demandaient inutilement l'explication à la science , cette même liberté qu'ils ne pouvaient s'expliquer, bien qu'ils en eussent conscience. C'est qu'il y a au fond de la conscience de l'homme autre chose que le besoin de la science.
La conscience des peuples n'a donc pas seulement besoin d'être éclairée, il faut encore qu'elle soit soutenue et soutenue par un culte extérieur, manifestation réelle d'un esprit religieux et d'un saint respect.
De tout temps les hommes ont cru avec raison que la divinité s'occupait d'eux, ils ont cru à sa manifestation, et ils lui ont donné une forme parce que cela est dans la nature de l'esprit humain, et qu'il ne saurait s'en défendre ; mais jamais ils n'adorèrent des pierres, des serpents et des bœufs sans que cette ado**
ration ne se rapportât à un être supérieur à euxmêmes, dont il leur était impossible de se faire aucune idée. Nous disons aujourd'hui que Dieu n'a ni couleur, ni figure, mais nous n'imaginons rien, et lorsque nous ne voulons pas nous contenter des seules lumières de la foi, nous ne sommes conduits à cette vérité que par l'induction qui nous mène vers des idées surnaturelles, comme les sens menèrent nos pères vers des images impossibles, mais nécessaires; et nous défions le plus grand métaphysicien de la terre d'imaginer Dieu comme il l'explique, et le plus grand poëte de l'expliquer comme il l'imagine. Tous deux sont dans la réalité, et tous deux cependant ne peuvent s'entendre. C'est que l'un procède par la logique et l'analyse, et l'autre par l'imagination qui l'exclue; celui-ci veut tout sentir, celui-là tout comprendre; tous deux arrivent au même résultat, mystère et miracle ; ce qu'exprime merveilleusement bien le divin ternaire symbolisé dans la personne de Dieu le père, image aussi sublime qu'admirable de la forme de notre entendement et de sa faiblesse.
Or, un mystère diffère fort peu d'un miracle, et nous ne voyons pas pourquoi on croirait moins à l'un qu'à l'autre, car il est aussi difficile humainement de croire à l'unité que de croire que les fleuves peuvent remonter vers leur source; il est tout aussi difficile de croire à une dualité qui ne serait que l'anarchie et l'impuissance. Toutes les diversités sont comprises dans ce doute, mais si l'on choisit on fera preuve de foi et non de science, c'est donc la foi qui représente à elle seule le principe d'union et d'ordre.