CHAPITRE IV
Rapports de la morale avec la certitude obtenue par la science.
Tout se résume pour nous au triangle ou à la contradiction dans l'unité. Ainsi, peut-être n'est -il pas déraisonnable de croire que si nous voyons le triangle partout, c'est que notre esprit est taillé sur ce patron, et que cela ne décide rien pour la forme de l'objectif, car s'il était taillé suivant la forme sexagone, le sexagone nous paraîtrait tout autant indécomposable que le triangle. De là, on peut prendre une idée de la variété des intelligences répandues dans l'univers, puisque les figures que l'on peut former en géométrie sont infinies ; de là on peut concevoir qu'il est un nombre infini de manières d'asseoir les fondements de la science, puisque cette science, si rigoureuse qu'elle soit, peut partir de données infiniment plus complexes ou plus simples ; de là, enfin, la nécessité de douter si, par le moyen de la science, il est possible d'arriver à la vérité. Car alors la science peut n'être fondée que sur des apparences. Cependant ces apparences, en tant qu'elles émanent de la pensée divine, doivent avoir avec elle quelque rapport, rapport qui est l'objet de la métaphysique : c'est le point où la science devient de plus en plus embrouillée, et où, se mêlant avec le sentiment, elle conduit l'homme dans un labyrinthe inextricable de doutes et de contradictions.
D'après l'hypothèse qui précède, la cause véritable et première de toute apparence, serait reflétée d'une infinité de manières par une infinité d'intelligences, lesquelles, par conséquent, représenteraient l'intelligence infinie; car, en étant la manifestation, elles seraient la vérité -, vérité que nous autres, habitants de ce monde sublunaire, nous voyons au travers d'un prisme triangulaire, parce que notre esprit est ainsi façonné. Mais des intelligences supérieures à la nôtre, qui habitent probablement des globes ou des systèmes planétaires plus favorisés, peuvent sans doute décomposer le triangle en une figure inconnue plus élémentaire, et faire une métaphysique d'autant supérieure. L'on peut et l'on doit encore supposer une infinité d'intelligences supérieures à celles-là ; d'où il résulte que l'apparence tend de plus en plus à disparaître à mesure que le fondement des connaissances se simplifie.
Envisagée ainsi , la science peut avoir des fondements certains dans les connaissances préalables, puisqu'en imaginant des moyens plus simples, on imagine le progrès. Mais ces connaissances sont à jamais limitées dans leurs résulats, quoique d'une progression indéfinie, car, comme connaissances préalables et de sentiment, elles sont, bien qu'à un degré infiniment moindre, ces connaissances innées qui rendent les abeilles si ingénieuses.
Par conséquent, s'il était possible de faire un reproche à la divinité, ce serait de nous avoir créés trop parfaits ou trop peu perfectibles. Si nous savions moins à notre naissance, nous en saurions davantage à notre mort. Étant plus perfectibles, nous serions plus in-
telligents ; en effet, ce sont ces connaissances innées qui nous voilent la vérité et nous dérobent la connaissance de ce substratum objet de toutes nos recherches. Elles sont pour l'entendement humain ce qu'est pour le navigateur l'ignorance d'un passage par les mers du Nord pour aller en Chine; cette ignorance l'oblige à faire un long circuit par le cap de Bonne-Espérance, à tourner la difficulté en un mot, avec cette différence que le circuit entrepris par la philosophie n'a pas de terme. Or, pour affirmer si ce qu'elle sait déjà est la réalité ou une pure illusion, il faudrait que son voyage eût un terme et qu'elle y parvînt, car l'objet de la philosophie est de chercher une mesure ou un critérium.
Ainsi la certitude ne suppose pas nécessairement la connaissance réelle. La certitude est l'assentiment ou la conviction de l'esprit ou du cœur, et non la réalité. La réalité ne diffère jamais d'elle-même, mais la certitude diffère selon la forme de l'entendement, elle diffère suivant les individus. Elle ne représente donc pas la vérité en tant que réalité extérieure, elle ne représente que la forme de l'entendement, laquelle fait bien partie de cette réalité, mais ne la conçoit pas nécessairement pour cela, ou la conçoit avec des modifications convenables au moyen de la science et de la foi ; car croire et savoir sont les sources et les principes de la certitude, et quand l'homme croit plutôt savoir qu'il ne sait, cela n'infirme en rien la certitnde ni l'évidence des choses à l'égard de son entendement. Les hypothèses philosophiques auxquelles leurs auteurs pour le moins ajoutent foi, ont pour eux tous les
caractères de la vérité, et, par conséquent, tous ceux de la certitude sans être la vérité. C'est ainsi que la philosophie donne naissance à la foi, car ce que veut un philosophe, c'est d'asseoir son opinion sur des bases inébranlables, et il manque rarement de croire qu'il n'y a pas réussi ; ainsi, faute de croire à ce que croient les autres, il croit à ses propres conceptions. Mais, en outre, avec un amour sincère de la vérité, il est difficile de se résigner à être le seul de son avis. Le besoin de croyance et de prosélytisme est donc aussi naturel à l'homme que la recherche de la vérité. Car, enfin, on ne cherche que pour aboutir à un résultat, que pour recueillir le fruit de ses recherches. Mais que nos connaissances soient réelles ou apparentes, ce n'est pas à dire qu'on ne puisse connaître des vérités certaines : par exemple, le tout est plus grand que sa partie est un axiome incontestable. Cependant ce n'est qu'une vérité interne, rien ne prouve que les choses soient ainsi hors de nous; d'où notre entendement paraît impliquer le vrai et le faux conditionnels, et la réalité, la vérité absolue qui n'est pas de notre domaine, parce qu'elle est infinie. Mais l'ignorance de l'infini ne peut empêcher cet infini de subsister ; en affirmant l'existence , on l'affirme nécessairement, et on a la certitude de cette existence sans la connaître. Car nous comprenons fort bien qu'à une connaissance nous puissions toujours en ajouter une autre sans jamais épuiser la réalité, et la faire passer pour ainsi dire tout entière dans notre entendement. De là l'esprit infère nécessairement qu'en dehors de lui il y a une infinité d'objets, c'est-à-dire une suite
d'objets à laquelle il ne peut concevoir de limites -, que cette suite se continuant toujours, anéantit toute idée d'espace et de temps, et qu'en vain s'aide-t-il de l'idée du fini, la dernière expression pour lui ne peut être le fini, mais son contraire. Car ce qu'il conçoit se compte toujours, il n'y a que ce qu'il ne peut concevoir qui ne se compte pas. Et c'est ce qu'il ne peut compter, c'est ce dont il ne peut définir la nature qu'il est le plus assuré, car il ne peut affirmer aucune des vérités qu'il connaît , et il peut affirmer qu'il y en a une infinité qu'il ne connaît pas, c'est-à-dire qu'il a beau apprendre, il ignore le même nombre de vérités, car l'infini est toujours devant lui. Toutes les connaissances positives de l'homme sont bornées et douteuses, tandis qu'il y a pour lui une connaissance négative sans restriction, et phénomène étrange! C'est sur ce qu'il ne comprend pas qu'il se trompe lemoins, c'est dans la faiblesse même de son entendement qu'il acquiert la certitude par laseule connaissance qu'il puisse affirmer être d'accord avec la réalité, la connaissance de Dieu ! En effet, ce qui demeure toujours infini n'est-il pas indivisible, immuable , éternel , tout puissant , immense , et tous ces attributs ne conviennent-ils pas à Dieu, et Dieu n'est-il pas la réalité même?
Ainsi, c'est parce que nous sommes certains de notre ignorance, que nous connaissons Dieu ; mais nous ne pouvons le connaître qu'en tant qu'existence, et non en tant que modes. Dieu est à la portée des plus ignorants; les plus savants ne peuvent le comprendre; et il ne faut pas objecter l'apparence, car, étant donné que quelque chose existe, si c'est une apparence, une illusion, il y a
unecauseree//ede cette apparence ou de cette illusion. L'illusion est un effet qui suppose une cause, à moins qu'elle ne soit cause et effet ; alors elle sera non plus une illusion, mais la réalité. Cependant, nous accordons et nous croyons même que tout ce qui tombe dans l'infinité n'est qu'illusion; car, qu'est-ce que l'infinité ? c'est l'existence conçue en tant que l'esprit passe d'un objet à un autre, et qu'il trouve la suite de ces objets inépuisable. Il y a donc cette différence entre l'infini et l'infinité, que l'infini exprime la qualité essentielle de l'être qui est l'indivisibilité et l'immuabilité, tandis que l'infinité n'exprime que la réalité extérieure et sensible objet de la quantité, mais que l'intelligence humaine , malgré tous ses efforts, ne peut exprimer que par les termes généraux : plus et moins, c'est-à-dire par deux termes contraires qui peuvent être envisagés comme les extrêmes de toute progression, en tant qu'ils expriment des quantités différentes, comme trois est plus que quatre; et comme moyens termes , en tant qu'ils expriment la même quantité, comme trois est plus que deux et moins que quatre. Plus et moins peuvent exprimer la plus grande quantité et en même temps se confondre dans l'indivisible, ce qui ferait conjecturer que l'infinité qu'ils servent à exprimer, par l'usage indéfini qu'on en peut faire, est plutôt dans l'entendement humain que dans la réalité, et que l'infini seul subsiste. Tout cela ne souffre pas la moindre difficulté; mais Dieu survit à tout cela, et il faut en faire quelque chose ; la difficulté est de savoir comment il existe ; car Dieu peut être, indépendamment de son éternité et de son im-
mensité, conçu d'une infinité de manières. Chaque philosophe a son dieu qu'il fait agir à sa fantaisie, et cela doit être; car l'on peut démontrer qu'il est impossible d'avoir de Dieu des notions moins générales que celles d'immensité, d'éternité, de puissance, de perfection, tous mots qui n'ont, par rapport à notre entendement, qu'une valeur négative absolue, puisqu'ils ne sont inventés que pour qualifier l'incompréhensible, d'après nos idées relatives d'espace, de temps, de force, de beauté, etc., et que tout le reste ne peut être que l'objet de la révélation ou des vérités philosophiques qui constatent les progrès de l'esprit humain, sans être toute la vérité. On voit donc que la source detoute certitude implique en elle-même l'incertitude et la nécessité de la foi. La science et la foi formulent le beau et le vrai sans le définir : croyance ou hypothèse sont,comme il a été dit, une même chose avec des destinées différentes \ car, qu'est-ce au fond qu'une hypothèse? une vérité première et fondamentale qui explique tout un système, et qui est elle-même inexplicable. Une croyance n'est pas autre chose, à cette différence près, que le mot hypothèse est employé dans un sens purement intellectuel, et cekri de croyance dans un sens purement moral : une hypothèse rallie toutes les idées scientifiques à une seule et même idée, une croyance toutes les idées morales qui, éparses, finiraient par se confondre et s'entre-détruire. Ainsi, partout il faut rapporter nos idées à un terme inexplicable accepté comme l'expression du vrai et du beau. Apprendre et croire sera toujours notre destinée ici-bas, car il y aura toujours une inconnue à dégager,
52 PREMIÈRE PARTTE.
inconnue dont les besoins de la morale et notre curiosité nous porteront toujours à préjuger. Ainsi, je suis pleinement convaincu d'une existence, mon esprit est satisfait 5 mais ma curiosité ne l'est pas. Je suis incertain, il me reste des doutes 5 quoique ces doutes ne portent pas sur la vérité principale, ils n'en constituent pas moins l'incertitude. Mais on voit, malgré tout, qu'il ne peut y avoir d'incertitude absolue, c'està-dire d'erreur ou de mal absolu , tandis que nous avons la certitude d'une existence, d'une vérité, d'un bien absolu; il n'y a de certitude absolue que celle qui est fondée sur l'idée de Dieu, parce que c'est une vérité absolue ou qui enveloppe toutes les autres vérités. Mais, par exemple, le tout est plus grand que sa partie ne saurait être une vérité absolue, bien que ce soit une vérité certaine, car l'infini n'implique en soi ni grandeur ni petitesse; cette idée n'est fondée que sur les apparences que saisit seulement notre entendement. Mais l'existence de Dieu peut être prouvée, indépendamment de la forme de l'entendement. On peut prouver, en un mot, que l'existence n'implique pas la nécessité de l'entendement et n'en découle pas, mais que cet axiome : le tout est 'plus grand que sa partie en découle, que les mathématiques et la logique ne sont que dans l'entendement, et qu'elles sont incapables d'atteindre au principe des choses; car, si notre entendement nous force à croire que le tout est plus grand que sa partie, la connaissance que nous avons de ses lois nous fait servir de notre entendement pour démontrer qu'il peut bien n'en être pas ainsi hors de nous, que disonsnous qu'il peut bien ! nous voulons dire qu'il n'en est pas
ainsi : ce qui a été démontré plus haut par l'idée de l'infini, idée dans laquelle nos connaissances s'abîment.
Il y a une chose dans laquelle nos idées se perdent, et une chose dans laquelle elles s'éclaircissent, et c'est de cette chose dans laquelle nos idées se perdent dont nous sommes le plus certains. Mais la certitude absolue ici n'implique pas la connaissance absolue, car elle ne ne représente que la certitude de notre ignorance ; ce n'est que la certitude absolue négative, c'est-à-dire une connaissance qui nie toute certitude absolue positive, et c'est cette dernière qui est l'objet de toutes les recherches, parce qu'elle consiste dans la connaissance absolue qui peut seule donner ia vraie certitude, en donnant une idée des attributs de l'absolu, c'est-à-dire de l'absolu lui-même. Il y a certes là un mystère bien profond, et qui se joue en quelque sorte de nous, puisque nous voudrions savoir ce que nous savons, de science certaine, ne pouvoir savoir.
Il y a une certitude, mais cette certitude étant la négation de la science, il n'y a pas une science, il n'y a que des sciences, des lambeaux de vérité qu'il faut arracher un à un et coudre péniblement ensemble pour les découdre la plupart du temps. Car si dans les sciences on connaît quelquefois ce dont on est assuré, en retour, on est assuré, plus souvent, de ce qu'on ne connaît pas : une fausse hypothèse ou des observations mai faites pouvant mener à une certitude qui ne s'accorde nullement avec la réalité.
De deux choses l'une, ou l'homme est fait pour chercher la vérité, bu il est fait pour la posséder.
Si l'homme est fait pour posséder la vérité, il paraît
absurde qu'il ne l'ait pas toujours possédée ; s'il est fait pour la chercher, il paraît encore absurde qu'il la trouve, car il ne la chercherait plus.
Mais, en troisième lieu, il paraît encore absurde qu'il cherche constamment sans rien trouver. Donc le dilemme dont nous venons de faire usage se réduit à cette seule proposition.
11 est étrange cependant que l'homme ne soit né ni pour savoir ni pour ignorer, et pourtant rien n'est plus simple comme rien n'est plus vrai. Par le grand principe des contraires, dont l'homme, comme tout ce qu'il peutconnaître n'est qu'un mélange, il tombe sous le sens qu'il sait et ignore tout à la fois ; et c'est cette fusion des contraires dans la certitude qui a reçu le nom de sens commun, parce qu'elle ne contredit en rien la réalité, et que la réalité est l'opinion commune ou le développement parallèle et instinctif de la raison générale et individuelle, et des contradictions respectives et nécessaires qui s'y trouvent contenues.
Par là nous prouvons que, parce que nous n'acceptons pas qu'il soit donné à l'homme de connaître par anticipation l'infini des choses, il y a loin de cette opinion à la négation de la science ; il y a si loin, qu'au contraire c'est cette distinction qui constitue réellement la science et la rend nécessaire.
Dieu existe, la saine raison le démontre 5 mais elle ne définit pas ses attributs; elle les laisse au contraire dans le vague de l'infini ; elle n'assigne non plus aucun mode de croyance, et les besoins de l'esprit et du cœur ouvrent un champ libre à la science et à la foi. Quelque chose existe, et il reste à déterminer lesphéno-
mènes de l'existence dans sa réalité extérieure; car les hommes, pour avoir le sentiment de l'existence, n'apportent à leur naissance aucune obligation de croire ou de savoir au-delà. Ils ont besoin de croire et de savoir, et c'est à cause de cela qu'ils modifient leurs opinions. L'incertitude qui règne dans ces opinions trahit ce besoin. A l'époque de Ptolémée, le sens commun voulait qu'on pensât comme lui; à notre époque, il veut que l'on pense comme Copernic. Peut-être viendra-t-il un temps où Copernic aura tort. Le sens commun, expression véritable des besoins de l'esprit humain et de l'opinion générale, quoique essentiellement dogmatique dans son principe, ne repousse l'idée d'aucun progrès.
Le soleil existe, sa lumière nous éclaire ; mais quelle est la nature de cette lumière? Voilà ce qui est laissé à la science et à l'observation. De nos jours on conjecture avec quelque fondement que cette lumière est due à l'électricité qui permet à un corps de devenir lumineux sans aucune déperdition. Les expériences ont prouvé que par le moyen d'un courant électrique on parvenait à obtenir une lumière prèsqu'aussi vive que celle du soleil, que cette lumière pouvait se passer du milieu terrestre dont le feu a besoin : voilà une opinion fondée sur le sens commun et destinée à devenir populaire. Cependant ceux qui croient encore que le soleil est un amas de combustible , ont une opinion qui n'est aucunement dénuée de sens commun. Nul doute que les phénomènes de la température ne s'expliquent mieux au moyen des découvertes récentes, mais comme on ne sait pas com-
ment est produit ce courant électrique, la difficulté d'entretenir le feu du soleil n'est que reculée, et ainsi à l'infini.
Quoi qu'il en soit, quand les observations auront bien établilefait, qu'il sera connu de tous, cesera une honte, ce sera être dépourvu de sens commun de ne pas croire à la réalité de ce phénomène. Les anciens croyaient que le soleil tournait autour de la terre, ils s'en rapportaient à leurs sens; quiconque serait venu leur dire que c'était la terre, au contraire, qui tournait autour du soleil , sans apporter aucune preuve sensible à l'appui de son assertion, eût été traité de fou avec justice, car le sens commun ne se paie pas de chimères. Mais Galilée vint, et à l'aide d'une lunette, se faisant comme un sixième sens, fît des observations que n'avaient pu faire ses devanciers, vérifia ces observations par le calcul, et fort du sens commun, avança que c'était la terre et non le soleil qui tournait. Mais il y a un duel éternel entre l'individualisme et la généralité, entre le sens commun de l'homme de génie et le sens commun des masses : opinions religieuses, opinions philosophiques, opinions politiques, tout cela se tient et ne fait qu'un, et c'est tout cela que l'homme trouve à son entrée dans la vie et qui doit avec quelques légères modifications composer tout son cortège. En vain sa raison se débat, le sens commun des masses s'élève tout-puissant et l'oblige à respecter des croyances établies. Renfermé en luimême, il n'a que Dieu et sa conscience pour témoin. Peut-être quelques rares disciples auront foi dans ses enseignements; mais ce ne sera toujours qu'à la Ion-
gue et par le travail du temps que les semences qu'il aura jetées finiront par germer et produire. Alors des préjugés nouveaux en rapport avec la science auront remplacé d'anciennes croyances, mais jamais la science toute seule ne demeurera maîtresse du terrain. A une époque, et surtout dans un pays où la théocratie était encore toute-puissante, Galilée devait être persécuté pour ses opinions. C'est à cette époque que Bruno l'athée fut brûlé. Mais la théocratie ne distingue pas entre celui qui nie la providence de Dieu et celui qui contredit la révélation; athée et incrédule c'est tout un pour elle. Les juges de Galilée pouvaient l'approuver intérieurement , mais l'intérêt de la chose établie exigeait de leur point de vue qu'ils le condamnassent. C'était la multitude qui dictait l'arrêt de condamnation ; le suffrage universel si vivement réclamé de nos jours a existé dans tous les temps et tous les lieux par le fait, et ses jugements sont toujours les mêmes. Les raisons qui choquent les préjugés du peuple ne sont jamais les meilleures, ceux qui les flattent montent au pouvoir. Sans doute les saintes Ecritures ne peuvent contrarier les desseins de Dieu, qui a fait l'homme perfectible depuis le péché, car s'il nous avait enseigné depuis le commencement du monde ce que trouva Copernic avec beaucoup de peine , il eût dispensé l'homme d'exercer son intelligence, et il eût été contre son but, lui qui l'avait condamné au travail. Car un pareil savoir supposerait tout le progrès qui l'accompagne, c'est-à-dire tout ce qui existait du temps du philosophe allemand, outre qu'il ne lui eût pas enseigné la
vérité, car la science de nos jours n'a probablement pas dit son dernier mot; et qui sait si nos neveux ne se moqueront pas de cette suffisance qui nous pousse à croire que nous seuls sommes dans le vrai? Fallait-il que Dieu, en se révélant à nous, nous communiquât sa science? Cette exigence n'est que ridicule. Galilée ne trouva pas ce que trouva Copernic ; Copernic ce que trouva Newton, ni Newton ce que trouva notre illustre Laplace; enfin tout ce qui a été trouvé depuis Pythagore jusqu'à M. Poisson ; tout ce qu'on trouvera jusqu'à la dernière postérité, il eût fallu que Dieu nous fît tout connaître pour ne donner aucune prise à l'incrédulité et empêcher quelques hommes légers et d'une science vaine de tourner ses préceptes en dérision. Mais ce sont là des raisons que la foule n'entendra jamais, ceux qui la conduisent le savent bien; et il est bien qu'ils le sachent.
Il ne faut pas s'imaginer qu'avec le règne des sciences et l'abaissement du principe religieux la pensée soit libre d'entrave; car outre que les préjugés ne font que changer, et que des hypothèses sont seulement substituées à des croyances, ce règne porte en lui le germe d'un despotisme inconnu à son antagoniste. Car si des hommes dont la foi est vive, ardente sont disposés à tout rapporter à leur croyance, à tout expliquer par elle, à mépriser, à persécuter tout ce qui n'est pas elle, les logiciens et les raisonneurs en général, que Ton peut comprendre sous la dénomination de mathématiciens, ne voient partout que matière à syllogisme et à théorème; ils veulent tout réduire en principes généraux et ne voir que des sciences là où il s'agit d'é-
coûter le cri de la nature ou la voix du sentiment, et nous avons la science conjecturale qui n'a rien moins que la prétention de soumettre tout au calcul, de fondre ensemble les deux éléments de certitude, la science et la foi, et de rendre impossible ce vague où il est donné plutôt au cœur qu'à l'esprit de nous guider, de faire convenir en un mot les contraires en confondant la probabilité dans la certitude; c'est le problème capital du monde savant, et à ce titre il mérite une attention toute particulière.
Un polygone peut être inscrit dans un cercle, mais cela lui fait-il prendre la nature du cercle? il est vrai qu'il peut approcher plus ou moins de sa rondeur, c'est-à-dire qu'à l'égard de nos sens il peut n'être pas différent, et d'un autre côté ne pas lui ressembler davantage qu'un triangle. 11 en est de même des rapports de la probabilité à la certitude, et si l'on remplace le mot polygone par le mot probabilité, et le mot cercle par celui de certitude, on nous comprendra parfaitement; car nous n'avons choisi ces figures de géométrie que pour rendre notre pensée plus sensible au lecteur. Or, il y a dans cette manière d'envisager les rapports de la probabilité à la certitude une distinction importante à faire, c'est que le polygone conserve toujours l'intégrité de son origine; qu'il ait mille côtés ou trois, c'est toujours un polygone. Nous allons éclaircir cela par des exemples.
Prenons un polygone d'un grand nombre de côtés, c'est-à-dire une probabilité qui approche de la certitude ; supposons que la Seine soit gelée, et la glace assez ferme pour supporter le poids d'un homme, que
plusieurs personnes aient déjà passé sur cette glace avant moi, par un même endroit, celui où je me propose de passer à mon tour. Je pourrai me hasarder à en faire autant, mais sans avoir la certitude qu'elle ne rompra pas. Alors il y aura seulement probabilité, probabilité estimable, soit en raison de l'épaisseur de la glace, de l'intensité du froid, et de tous les accidents imprévus qui pourraient la faire fléchir. Or, cette probabilité, si grande qu'elle soit, n'équivaudra jamais dans ce cas à la certitude. Cependant, elle peut être assez grande pour que je n'aie l'esprit préoccupé d'aucun danger; mais n'y aurait-il pas quelque témérité d'affirmer qu'il n'y a point de danger? Poussons plus loin notre exemple, prenons un polygone dont le nombre de côtés soit si grand qu'à la simple vue il ne diffère pas sensiblement d'un cercle, ou autrement une probabilité si grande que le sens commun la confonde avec la certitude ; étendons notre première supposition. Ainsi je marche sur une grande route où d'autres ont passé avant moi; le chemin est bien pavé, bien uni, je vois tout le monde y marcher avec beaucoup d'assurance, je n'ai d'ailleurs aucun scrupule philosophique dans l'esprit sur les erreurs des sens, et je ne doute pas que je n'y marche avec autant de sûreté ; en douter serait une dérision, ce serait manquer de sens commun ; mais l'arithmétique ne connaît pas le sens commun ; quand on calcule, il faut calculer jusqu'au bout. Je puis donc douter si un arbre ne me tombera pas sur la tête, ce qui s'est vu souvent; ou bien un mur si la route en est bordée ; ou bien un tremblement de terre s'il n'y a lieu à aucune autre
LES PRINCIPES. Cl
crainte, enfin mille autres choses dont nous faisons grâce au lecteur. Pour ces trois seules probabilités, je chercherai par toutes les anecdotes que j'aurai pu réunir, si je puis en réunir, combien de voyageurs ont été tués par la chute d'un arbre, combien par la chute d'un mur, et enfin combien de tremblements de terre sont arrivés dans la contrée où je voyage, à combien de distance, depuis combien de temps, etc. ; et alors je prendrai une moyenne proportionnelle aux circonstances du lieu et à celles des temps antérieurs, à la durée de mon voyage, et, après avoir bien travaillé la matière, j'aurai une probabilité très grande d'arriver sain et sauf, mais cela n'équivaudra pas évidemment à la certitude, car le hasard est plus grand que la prudence. Lorsque, dans le siècle dernier, les habitants de Lisbonne croyaient assister à une fête, les flots de la mer vinrent les engloutir. C'est ainsi qu'en temps ordinaire on calcule bien le nombre des décès, année moyenne, mais qu'on ne tient pas compte de la peste ; si l'on voulait en tenir compte , il faudrait remonter au commencement du monde. D'ailleurs, en supposant existants les documents nécessaires pour constater l'état moral et sanitaire du pays, ne serait-ce pas comparer des époques qui n'ont les unes avec les autres aucun rapport pour avoir une approximation qui ne serait toujours qu'une grossière ébauche de la vérité? On peut en dire autant des mariages, des naissances, des crimes commis, des pertes de navires, des incendies 5 les compagnies d'assurances, qui ont tant d'intérêt à calculer juste, nous prouvent assez par leurs faillites, après quelque grand sinistre, que toutes les
prévisions ^humaines ont été trompées. Le hasard est le gouffre de l'éternité et de l'infini où se perd la raison humaine et au fond duquel est la sagesse. Mais arrivons à notre but, et voyons enfin s'il y a une certitude probable et une probabilité certaine. J'écris en ce moment, est la plus grande probabilité qu'on puisse imaginer, mais ce n'est pas la certitude. Or, nous avons vu jusqu'où le doute méthodique pouvait poursuivre ses investigations. Cela est-il apparence, ou cela est-il réalité? Il y a apparence que j'écris, mais je puis ne pas écrire, je puis rêver. Nous sommes en plein dans le domaine de la métaphysique, c'est-à-dire à un problème qui contient dans ses données l'ensemble des choses ou le polygone du plus grand nombre de côtés possible, et en même temps qui a pour objet la réalité substantielle qui peut être prise ici pour le cercle, mais c'est justement ce que la méthaphysique ellemême ne peut faire. Si l'on veut simplement s'en tenir aux sens, méthode peu rationnelle, mais enfin que le sens commun accepte, cette vérité, j'écris en ce moment, sera une certitude à laquelle il ne se mêlera aucune probabilité, ce qui revient au même pour notre objet, qu'une probabilité à laquelle il ne se mêle aucune certitude. Nous avons donc tourné dans un cercle vicieux en d'autres termes, la plus grande probabilité n'a aucun rapport avec la certitude, ni la certitude avec la plus grande probabilité, car nous ne sommes pas sortis du polygone ou du cercle. On conçoit, du reste, que la probabilité ne peut que se perdre dans l'indéfini ; elle ne peut jamais être qu'une conviction pour ainsi dire approximative, tandis que
la certitude est la conviction même. Tout est relatif dans la probabilité, tout est absolu dans la certitude. 11 y a la plus grande probabilité, mais il n'y a pas la plus haute certitude; il y a la certitude, la plus haute certitude n'est qu'une probabilité.
Le calcul des probabilités ou la science suivant les uns, l'art suivant les autres de conjecturer, a été ramené dans ces derniers temps à des principes généraux qui ont fait sensiblement progresser les sciences physiques. La loi des grands nombres bien appréciée a été d'un immense secours , en ce que dans toutes les opérations elle s'appuie principalement sur la statistique, mais la science de la statistique ellemême, et surtout lorsqu'il s'agit de questions de morale, est une science très hypothétique, et toute de conjectures ; elle semble en apparence reposer sur des faits accomplis et bien caractérisés, mais personne n'ignore cependant les abusqu'on fait de cette science. Dans des faits qui sembleraient n'avoir besoin que d'être constatés les statisticiens nous présentent des résultats tout-à-fait contraires; on croirait volontiers qu'ils n'ont tenu qu'à prouver chacun leur système , sans s'embarrasser de la vérité , si l'on ne savait jusqu'où les opinions arrêtées peuvent égarer lesespritsles plus sains et les cœurs les plus droits; si le statisticien voit tout, en blanc il fait de la statistique de cette couleur, il en est de même s'il voit tout en noir. Le calcul des probabilités appliqué à la morale emploie le même procédé. «Dans les sciences purement mathématiques, ditLaplace , les conséquences les plus éloignées participent de la certitude du principe dont elles déri-
vent ; dans les applications de l'analyse à la physique, les conséquences ont toute la certitude des faits ou des expériences , mais dans les sciences morales où chaque conséquence n'est déduite de ce qui la précède que d'une manière vraisemblable , quelque probables que soient ces déductions , la chance de l'erreur croît avec leur nombre et finit par surpasser la chance de vérité dans les conséquences très éloignées du principe1. »
Laplace s'étant ainsi jugé lui-même dans certaines parties de ses travaux, nous évite, avec la tâche difficile de la faire, le reproche de présomption. Nous continuerons donc à nous décharger de toute responsabilité vis-à-vis d'un pareil homme en nous bornant à citer. Malgré tout, nous ferons remarquer que la chance d'erreur ne procède pas de la nature des déductions, comme le fait entendre l'illustre géomètre , mais d'un vice d'origine qui introduit les préjugés du géomètre dans les données du problème et l'en rend esclave alors qu'il s'imagine le mieux n'obéir qu'à la raison nécessaire; ainsi Laplace, en bon logicien, repoussait tous les préjugés , il s'affligeait, entre autres choses , de voir Pascal croire à la guérison miraculeuse d'une de ses nièces , et Racine rapporter le fait avec crédulité. A ce sujet voici comment il repoussait un argument fameux de Pascal reproduit sans forme géométrique par Craige, mathématicien anglais, et que nous rapportons d'abord : «Des témoins attestent qu'ils tiennent de la divinité elle-même qu'en se con-
(l) Essai philosophique sur les probabilités, édition in-4°T p. 9.
formant à telle chose on jouira, non pas d'une, mais d'une infinité de vies heureuses. Quelque faible que soit la probabilité des témoignages pourvu qu'elle ne soit pasinfîniment petite, il est clair que l'avantage de ceux qui se conforment à la chose prescrite est infini, puisqu'il est le produit de cette probabilité par un bien infini; on ne doit donc pas balancer à se procurer cet avantage.» Laplace répond : «Cet argument est fondé sur le nombre infini de vies heureuses promises au nom de la divinité par les témoins; il faudra donc faire ce qu'ils prescrivent précisément parce qu'ils exagèrent leurs promesses au-delà de toutes limites : conséquence, dit le philosophe géomètre, qui répugne au bon sens ; » il faut avouer que si l'argument de Craige ne persuade pas, celui de Laplace ne réussit guère mieux et qu'il n'est pas besoin d'être géomètre pour raisonner ainsi ; toute la différence consiste en ce que le premier vivait à une époque de croyance et le second à une époque d'incrédulité. Nous disons d'incrédulité et non de scepticisme, car l'incrédule croit que les autres ont tort de croire, il croit à sa manière, il ne fait que changer de préjugés; il croit à la suffisance de la raison et à l'implacable nécessité que rien ne lui prouve, car sur quoi se fonderait-il pour assurer que ceux quipromettent au juste une vie éternelle exagèrent leurs promesses au-delà de toutes limites? Il est curieux de continuer : «Aussi le calcul nous fait-il voir, dit le savant auteur de la mécanique céleste, « que cette exagération même affaiblit la probabilité de leur témoignage au point de la rendre infiniment petite ou nulle. En effet, ce cas revient à celui d'un témoin qui
annoncerait la sortie du numéro le plus élevé d'une urne remplie d'un grand nombre de numéros dont un seul a été extrait, et qui aurait un grand intérêt à annoncer la sortie de ce numéro1, mais cet intérêt, dit-il, affaiblit le témoignage. » Le reste du raisonnement deLaplace n'est plus qu'une démonstration de la supercherie de ceux qui ont intérêt à promettre un bonheur infini. Voilà donc le calcul desprobabilités réduit à êtrel'instrument de la foi, et la science bien à son insu soumise à sa rivale par ceux qui voulaient la faire triompher, ou bien condamnée à étayer de misérables hypothèses. Par exemple, suivant les conjectures, un individu est connu pour mentir neuf fois sur dix , première évaluation ; il a un plus ou moins grand intérêt à mentir, cet intérêt est six par exemple, seconde évaluation; et , sur ces données on démontre par une suite d'équations la quantité de crédibilité qu'il faut accorder au témoignage de cette personne. De bon compte , de pareilles puérilités peuvent-elles soutenir l'examen ? Tout n'est-il pas soumis ici à l'arbitrage de l'arithméticien et à la décision de ses préjugés? Et la justesse de ses opérations peut-elle compenser la fausseté de ses données? Tout cela n'est propre qu'à fausser l'esprit; si ceux qui se sont exercés à ce genre de calcul étaient des hommes supérieurs et des esprits très sains, il n'est pas donné impunément à tout le monde de partager les erreurs des hommes de génie; or toute découverte est destinée à devenir populaire; et Laplace n'ignorait pas cette vérité, lui qui n'hésitait pas à recom-
(l) Le cas d'un individu connu pourmenlir.
mander cette science comme devant faire partie d'un bon système d'éducation. Néanmoins ce grand homme est peut-être une preuve qu'une préoccupation trop exclusive porte toujours ses fruits , bons ou mauvais , à un degré d'autant plus élevé qu'on est plus exclusif et plus habile dans sa spécialité. «Géomètre du premier rang, dit Napoléon , il ne tarda pas à se montrer administrateur plus que médiocre ; dès son premier travail , les consuls s'aperçurent qu'ils s'étaient trompés. Laplace ne saisissait aucune question sous son vrai point de vue; il cherchait des subtilités partout, n'avait que des vues problématiques , et portait enfin l'esprit des infiniment petits dans l'administration. » Si cependant le calcul des probabilités avait dû servir à rectifier le jugement de ce grand esprit en matière de morale , c'était dans sa magnifique position de ministre d'état de la république.
Il y a une bien grande différence entre les prétentions de la science moderne et les modestes essais de Pascal et de Fermât. Ceux-ci se sont bornés au hasard du jeu, dont les combinaisons, si nombreuses qu'elles soient, ne sont pas toujours infinies ; ou du moins, si elles le sont, ce n'est qu'autant que ces combinaisons rentrent dans l'infinité et qu'elles peuvent subir l'application de la loi des grands nombres, inefficace pour l'infini dont la morale est l'expression; mais il y a entre l'infinité et l'infini le même rapport qu'entre notre intelligence et la réalité simple, c'est pourquoi il vient un moment où tout se confond dans un vague indéfinissable. Ce vague n'est pas le hasard, à la vérité, mais le milieu où il circule; car lorsque je rai-
sonne sur un sujet très vague et très épineux, je me fais un système, j'invente des hypothèses et je tombe dans l'erreur. Mais je ne procède pas par hasard, au contraire, j'ai la certitude que je suis dans le vrai, et je me félicite de ma profonde sagacité; mais les événements qui ne se trompent jamais viennent renverser ce bel échafaudage, et j'appelle hasard la cause de mon décompte.
Or ce hasard, nous soutenons que, même dans le monde physique, la loi des grands nombres ne peut l'entamer, car si, sur cinq coups au jeu de la roulette, vous en déterminez un en ma faveur, il y a probabilité qu'il viendra, mais il pourrait aussi ne pas venir, et de plus vous ne pourrez assigner le moment précis où il viendra, et de plus vous ne vous serez basé que sur les coups antérieurs qui sont dus au hasard, lesquels auraient pu être tout autres, et que la moyenne que vous avez prise n'est pas la vraie moyenne. Le hasard exprime l'infinité, et l'infinité ne se calcule que du plus au moins, de sorte que le hasard reste toujours avec sa puissance, car à part la petite misérable partie des choses que vous avez pu surprendre, il reste toujours devant vous l'infini sur lequel le plus ou le moins n'a pas de prise. Cette vérité paraît surtout dans le monde moral où chaque action se lie à l'infinité des choses et à l'infini du cœur humain, ce qui rend le labyrinthe inextricable lorsqu'on veut y pénétrer trop avant. La prétention de soumettre le hasard à des lois n'est qu'une exagération de savant. Rien n'est certain comme l'infini, mais aussi tout est incertain à cause de cet infini. La Providence subsiste
toujours telle en notre conclusion, et c'est sur celte conclusion que repose pour nous la nécessité de la science et de la foi et celle de la philosophie ou de la liberté de l'esprit humain que nous sommes loin de confondre exclusivement, comme on le fait aujourd'hui, avec les progrès de la science.
La science progresse nécessairement parce qu'elle est une, ou la même, pour tous les peuples de l'univers, tandis que ces peuples ont des opinions différentes qui ne tiennent en rien à la science, et qu'on ne peut dire si telle opinion est meilleure que telle autre, ou du moins, on ne peut en juger absolument : mais le contraire a lieu du progrès dans les sciences. Or, les opinions n'étant pas les mêmes, la manière de gouverner doit différer, et c'est cette différence qui constitue les individualités nationales, individualités à jamais existantes dans la nature des choses, quand même les hommes, par un prodige inouï, viendraient à se réunir un moment, car la diversité est la base de la morale.
La science agit sur l'opinion, mais elle n'est pas l'opinion à elle toute seule , elle en fait seulement partie. Il y a donc quelque chose dans l'opinion qui se raisonne et quelque chose qui ne se raisonne pas; aussi les préjugés, sous la forme d'hypothèse, précèdent-ils toujours la science, aussi la science, dans toute l'étendue dumot, est-elle, avant tout, un dogme, mot que le génie de notre langue peut interpréter dans les deux sens religieux et philosophique, signe certain que la science et la foi se confondent dans l'opinion (individuelle ou collective, peu importe ici),
et que la science, quoique indéfinie dans ses progrès, ne peut à elle seule suffire à l'homme ni lui donner l'idée de son libre arbitre. Toute la morale est si peu dans la science , que l'abus de la science en morale peut avoir des conséquences très dangereuses.
Toute science se résume dans l'arithmétique, parce que toute science doit être susceptible d'analyse; et la philosophie de l'analyse, c'est l'algèbre. Or, l'algèbre n'admet pas d'opinion, mais des équations. Il est donc impossible de maîtriser l'opinion par son moyen. Et lorsqu'on s'égare assez pour vouloir tout connaître par le moyen des nombres, on arrive aux conséquences les plus désastreuses et les plus iniques lorsqu'on ne se contente pas de n'être que ridicule; de quelque principe d'ailleurs que vous partiez, vouloir maîtriser l'opinion est la plus téméraire des entreprises.
Cette témérité appartient à tous les systèmes philosophiques sans exception, parce que tous les philosophes à système ne peuvent être que logiciens, et que la logique est du domaine des mathématiques.
Croire qu'il y a un Dieu et savoir comment il existe, sont deux choses tout-à-fait différentes. Personne n'a jamais contesté l'existence de Dieu, mais sa manière d'exister ; et cette dernière connaissance ne peut être que du ressort de la foi, car si on la possédait autrement que par la foi on posséderait toutes les autres. La certitude absolue par la science est une chimère, et attaque les principes de la foi et de la liberté dans leurs fondements. La science n'est pas le seul moyen de connaître, et c'est là une grande vérité morale
qu'on ne saurait trop méditer, vérité dont le mépris enfante toujours les plus folles conceptions et les plus dangereux sophismes.
La science est impuissante à expliquer la miséricorde en Dieu, et avec elle sa providence, c'est-à-dire sa liberté. Elle repousse la prière. L'explication que certains philosophes ont donnée de la prière en disant qu'elle détournait notre attention des dangers ou des chagrins, n'est qu'une dérision si elle est sans efficacité sur l'aveugle destin, sur le dieu des logiciens.
Nous ne faisons aucune différence entre les spiritualistes et les sensualistes , car leur instrument est le même : la logique. On abuse beaucoup trop de cette dénomination de spiritualiste et de sensualiste: Locke et Spinoza, quoique partant de principes contraires, arrivent au même résultat. Ceux qui n'y sont pas arrivés ont été moins conséquents.
La continuité si favorable aux chiffres ne l'est plus à la morale. La science ne progresse que parce qu'elle ne nous fait voir que l'enveloppe des choses, et c'est parce que le progrès de la science est continu qu'elle ne nous apprendra finalement jamais rien.
La science, envisagée comme fin dernière de la vérité, est un pur matérialisme, aussi bien que la richesse qu'elle favorise envisagée comme le seul but de la politique.
Les machines peuvent transformer le monde, mais non le changer.
Et la morale reste toujours la même avec les mêmes obligations.