CHAPITRE VIII
Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue des idées de progrès.
Nous savons qu'il est des hommes dont l'orgueil se révolte à la pensée de quelque chose de mystérieux, nous savons que, fanatiques d'un nouveau genre, ils veulent tout savoir, parce qu'ils croient tout. Mais quand même l'homme aurait un axiome certain pour élever l'édifice de la société, quand même il serait sûr des fondements de la science , quand même ce qu'on appelle complaisamment la science sociale serait une science parfaite comme les mathématiques, il y aurait toujours des découvertes à faire. Cela est plus indubitable que toutes les propositions les plus indubitables. Et alors, ces découvertes qui restent à faire et qui sont infinies, qu'accusent-elles sinon des privations et une infinité de privations?
L'esprit de l'homme étant fini, ce qu'il saura pourra toujours se résumer, et ce qu'il ne saura pas sera toujours infini. 11 y aura toujours un abîme au fond de toutes ses connaissances. Ne pouvant s'instruire que successivement, comment ne lui resterait-il pas toujours quelque chose à apprendre? Il y aura donc toujours dans l'infinité des êtres des causes de doute et d'erreur. L'erreur et la vérité se partageront toujours
toutes ses actions et toutes ses pensées, c'est-à-dire qu'à ses yeux, il sera toujours un être imparfait, subsistant dans un milieu fautif qu'il devra connaître pour se mettre avec lui dans des rapports plus parfaits, ou pour le façonner à son usage, selon qu'il saura mettre à profit les conseils de l'expérience. Or, cette étude embrassant toutes les sciences possibles, a pour objet une vérité supérieure à laquelle il ne parviendra jamais, et c'est pour compenser cette impuissance nécessaire que Dieu a mis dans son cœur des instincts antérieurs à toute expérience, certaines vérités qui le sollicitent alors qu'il est prêt à s'égarer et à mal faire, précaution qui eût été parfaitement inutile s'il avait pu voir la vérité par les yeux de la seule intelligence, si toutes ses actions avaient dû être une déduction raisonnée et systématique soumise à toute la rigueur de la logique des chiffres.
En toutes choses remonter à l'absolu c'est détruire l'ordre nécessaire à l'esprit humain. Le progrès absolu lui-même est un non-sens, car ce qui est absolu ne progresse pas, ce qui est absolu ne va ni à droite ni à gauche, ni en haut ni en bas. Absolument il n'y a pas progrès dans la nature, il y a transformation, succession, génération des êtres; mais l'infini n'engendre que l'infini -, absolument il n'y a même pas de génération, car il n'y a pas de succession.
Il faut bien distinguer, suivant le conseil du sage Leibnitz, ce qui est au-dessus de la raison d'avec ce qui est contre la raison. Dieu est infini, voilà ce que la raison enseigne aux hommes les plus simples, et cependant quel est l'homme assez intelligent pour con-
cevoir l'infini? Ici le naturel et le surnaturel se confondent, c'est que Dieu est là. Croire que Dieu est fini, ce serait croire la plus grande absurdité. Or, ce qu'on dit de l'infini on doit le dire de l'infinité qui est la manifestation de la puissance divine. Il n'est pas possible d'imaginer non plus les dernières limites de l'univers, mais y a-t-il quelque chose de plus incompréhensible à l'homme que cette suite sans fin de créatures, quel que chose qui défie davantage toutes les combinaisons de nombres qu'il peut imaginer, et quelque chose de plus clair, cependant, et de plus réel?
Dira-t-on que l'univers manque de but parce que nous ne pouvons apercevoir la fin que Dieu s'est proposée, parce que ses desseins sont infinis comme ses œuvres? Si on ne peut pas le dire, pourquoi le diraiton du monde moral, de la société, de la liberté qui résume à elle seule tout ce profond mystère !
Il suffit que le mal existe, il suffit que l'homme cherche à l'éviter pour croire à la perfectibilité de sa nature, à la légitimité et à la nécessité des efforts qu'il fait, et enfin à des devoirs, à l'efficacité des bons exemples, à une résistance salutaire aux mauvais, grande contradiction, dira-t-on, oui, mais contradiction qui existe en tout.
Rien ne progresse en réalité, mais tout progresse pour l'homme, le mouvement est donc fondé lui-même sur une contradiction, sur celle du fini et de l'infini. Car quoi de plus obscur et de plus inexplicable que l'infini engendre le fini dans l'indéfini, et que tout cela compose encore l'infini? On se plaint de trouver des choses inexplicables dans la société, que ne se plaint-
on de celles-là qui s'y trouvent comme toutes lesautres?
Celui qui réunit en soi les deux quantités est indivisible de sa nature, c'est-à-dire immuable : il n'est sujet ni à l'erreur ni au mal. 11 est le bien absolu, c'est-à-dire l'incompréhensible, celui auquel aboutissent les infinités de tout genre de l'un et de l'autre extrême ; mais celui qui ne réunit pas ces extrêmes tombe dans l'infinité, il est sujet à augmentation et à diminution, au plus et au moins, c'est-à-dire que, comme être fini, il contient un principe négatif qui le modifie, et fait que, sans être bon, il est plus ou moins bon, sans être beau, il est plus ou moins beau, sans jamais atteindre les dernières limites du bien et du beau.
Rien ne progresse absolument, parce que l'infini est immuable. Mais à cause de cela faut-il croire que nous avons des jambes pour ne pas nous en servir, car enfin si rien ne progresse, marcher devient inutile, puisque nous ne saurions avancer, et, comme diraient les géomètres, chacun de nos pas forme un angle nul. Cela est accordé, nous n'avançons pas effectivement quant à l'absolu auquel il est impossible d'atteindre, parce que nous sommes finis, et que le chemin que nous ferons sera toujours fini, que tous nos pas pourront toujours se compter ; mais bien que chacun d'eux forme un angle nul relativement à l'infini, ce qui ne peut être autrement; car si l'on pouvait approcher de l'absolu, on pourrait le surpasser, absurdité palpable ; relativement au fini il a sa valeur. Chacun de nos pas forme un angle nul comme ces étoiles que les astronomes ne peuvent mesurer à cause de leur trop grand éloigne-
ment 5 mais les hommes qui habitent des planètes plus rapprochées peuvent sans doute les mesurer, et cela peut être à l'infini. Pf conséquent, l'impossibilité d'atteindre à l'absolu n'empêche pas de marcher véritablement, puisque ce qui paraissait absolument impossible, en avançant devient possible.
Ainsi, chez l'homme, l'impuissance d'agir et de connaître a été tempérée par le plus singulier de tous les dons; car avec la faculté de transmettre sa pensée à son semblable, et même de la confier à l'avenir, il est la seule des créatures vivantes qui expérimente le passé et puisse le mettre à profit ; de sorte que ses forces, ou la mesure de ce qu'il peut, surpassent infiniment ses facultés apparentes. Car un seul homme n'agit pas seulement avec sa propre expérience, mais avec celle de plusieurs milliers de siècles et de plusieurs milliards d'hommes, et comme cela peut être de plusieurs millions de siècles, personne n'ayant encore pu calculer la longévité du monde. L'imagination se confond dans cette proportion indéfinie. La société humaine a donc cet avantage qu'elle peut se représenter par une masse progressive d'idées qui est comme l'âme du genre humain qui, toujours subsistante, emploie, comme autant d'instruments, les esprits d'humeur et de capacités différentes qui viennent à chaque instant remplacer ceux qui s'éteignent, pour les remplacer encore par d'autres, jusqu'à ce qu'elle ait épuisé toutes les diversités qui entrent dans les vues de la Providence. Car comme rien de ce qui existe n'est inutile, nul ne meurt sans laisser quelque trace de son passage, sans empreindre de sa personnalité le mouvement social, sans
lui donner un aspect nouveau d'une différence imperceptible souvent, sans doute, mais qui, avec le temps, les circonstances, les moyens et la valeur de celui qui sait les faire valoir, devient si tranchée que la société paraît complètement transformée. Ce monument ne périt pas comme ceux qui l'ont élevé, parce qu'il est toujours nouveau sans cesser d'être en son entier, et qu'il représente dans sa forme actuelle toutes les phases de sa destinée, toutes les formes qu'il a plu et qu'il plaira à Dieu de lui donner. Mais il ne pourrait se revêtir un seul instant d'une forme définitive sans que la liberté de l'esprit humain fût anéantie.
Une faut pas confondre les mots sociétés, ou espèce, avec celui de génération, ces mots n'ont aucune analogie. L'espèce dure dans la succession des individus; pour le mot de génération c'est une pure manière de parler lorsqu'on l'emploie dans ce sens, car une génération ne succède pas à une autre comme font les individus, bien qu'enfin les générations se succèdent. Mais ne parlons ici que des individus. Non-seulement les individus se succèdent, mais les sociétés que l'on peut considérer comme des individus, car chaque société est un être moral qui représente une idée, une opinion; et les opinions se succèdent et s'engendrent au contact : les sociétés naissent, croissent et meurent comme les êtres réels. Comme eux elles ont leur âge de poésie et de passions turbulentes, leur âge mûr et leur vieillesse; et cette succession des sociétés perpétue la société. Les sociétés meurent, mais la société ne meurt pas, les individus meurent, mais l'espèce s'éternise. Les sociétés suivent le droit commun de toute
la nature, car encore une fois, une société n'est pas un être fictif plus que l'espèce, cette habitude de traiter de Gction ce qui n'est pas perçu parles sens est un vieux reliquat de sensualisme du dernier siècle dont il faudrait se défaire.
La décadence des sociétés accuse, avec le progrès, une faculté sublime qui éternise ce que la pensée a d'infirme et de changeant, qui voile, pour ainsi dire, la succession des individus pour ne laisser vivre qu'un être aussi impérissable qu'elle. Comme cet être, la pensée a ses différents âges, et comme lui, elle subit une espèce de métempsycose qui la fait revivre avec l'expérience du passé, et, de même que lui néanmoins, se perpétue dans le temps. Il y a donc l'humanité et puis l'homme; l'humanité qui est l'absolu par sa continuité, et l'homme, être contingent qui ne vit que de contradictions.
Mais comment, en dernière analyse, concilier cette contradiction : l'humanité est infaillible , l'homme pèche, que nous avons prise pour épigraphe ?
Les mêmes principes qui nous ont servi pour définir la nature du contrat nous aideront encore à dénouer cette difficulté.