CHAPITRE IX
Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue des idées de décadence.
Nous voyons percer à travers tous les écrits de notre époque la pensée du progrès continu, c'est un effort pour renverser la théorie de Vico, mais cet effort est-il heureux? Nous croyons pour notre compte que le progrès fatalement continu ôte toute moralité aux actions ; car si l'humanité progresse nécessairement, les hommes en particulier s'améliorent toujours, ils sont infaillibles. Vico voulait que les hommes retombassent en quelque sorte périodiquement dans les mêmes fautes, ce qui est rendre inutile par une raison contraire, le développement des intelligences et la liberté. Or ces deux systèmes^ par cela même qu'ils sont contraires, sont faux et dangereux. L'un et l'autre établissent la liberté des penchants par la nécessité, ce qui n'est autre chose que l'anarchie. Condorcet, en mathématicien, a professé le progrès continu dans toute sa rigueur, et il n'a pas peu contribué à propager cette idée, tant par sa haute autorité scientifique que par l'éminence de ses qualités et de ses écrits. Comme cette croyance jure de tout point avec ce qu'on peut appeler les croyances poétiques, nous avons porté toute notre attention sur l'ouvrage
de madame de Staël, intitulé : De la littérature dans ses rapports avec les institutions, ouvrage qui a pour base le progrès continu, auquel madame de Staël rattachait l'idée d'une science politique, comme il est naturel de le faire dès qu'on s'en tient à la science.
Ainsi, madame de Staël, après avoir adopté le système (c'est le terme dont elle se sert) de perfectibilité, mis en avant par Condorcet, en copie avec soin les défauts; elle voudrait voir, comme le savant géomètre, tout soumis au calcul. « C'est une science , dit-elle, à créer que la politique. L'on n'aperçoit encore que dans un lointain obscur cette combinaison de X expérience et des principes qui amènerait des résultats tellement positifs qu'on pourrait parvenir à soumettre tous les problèmes des sciences morales à l'enchaînement, à la conséquence pour ainsi dire mathématique1. » Le pour ainsi dire est seulement euphonique ici, il faut mathématique simplement. Tel est le fond de la pensée, et cette pensée résume, comme nous l'avons dit, toute la philosophie plus particulière à la seconde moitié du dernier siècle et au commencement de celuici. Un peu plus loin, madame de Staël ajoute : « La morale doit diriger nos calculs, et nos calculs diriger la politique. » Cette phrase paraît belle, elle est au moins ingénieuse, dans tous les cas, elle laisse paraître de nobles sentiments-, mais elle n'est tout cela qu'aux dépens delà logique ; car quelle énormité, après avoir avoué qu'il serait désirable que l'on pût soumettre
(i) De la littérature dans ses rapports avec les instaurions, chapitre de la Philosophie.
tous les problèmes des sciences morales à l'évidence mathématique!
Eh quoi ! vous venez de dire que les mathématiques devaient commander à la morale, et maintenant c'est la morale qui doit commander aux mathématiques? Eh quoi ! vous séparez la morale de la politique, mais pourquoi? à quel fin? sous quel prétexte? Mais madame de Staël va se contredire encore, car elle avait déjà avoué que « si les questions politiques pouvaient jamais arriver à un degré d'évidence tel, que la grande majorité des hommes y donnât son assentiment comme aux vérités du calcul, le bonheur et le repos du genre humain y gagneraient infiniment.» D'abord ce n'est pas seulement la majorité du genre humain qui donne son assentiment aux vérités du calcul, mais tout le genre humain. Deux et deux font quatre est une vérité reconnue par toute la terre. De sorte que cet assentiment si désiré ne serait autre chose que l'absence de l'opinion, l'inutilité du libre arbitre. Mais d'ailleurs madame de Staël ne veut donc pas que la morale commande ici à la politique, puisqu'elle les confond l'une et l'autre dans le bonheur? Elle reconnaît, en outre, que la morale et la politique sont la même chose, et elle les soumet de nouveau aux mathématiques sans distinguer, cette fois, et sans aucune espèce de réserve; il ne s'agit plus que d'être habile arithméticien pour être moral, il ne s'agit plus, pour faire une bonne action, que de savoir extraire la racine cubique ou la racine carrée. Mais sur quoi madame de Staël se fonde-t-elle pour croire qu'une telle société soit nonseulement possible, mais pour qu'elle puisse progrès-
ser? car si tout est soumis à la puissance des nombres, nous ne voyons pas quels progrès il reste à faire autres qu'à trouver des nombres, bien sûr que le reste viendra après, bien plus, nous ne voyons pas comment il resterait encore quelque chose à découvrir; car une société organisée sur des données mathématiques suppose des rouages fonctionnant dans la perfection, et elle suppose tous les rouages nécessaires; car bien que les mathématiques soient une science progressive, et bien que la démonstration que l'on donne de plusieurs vérités soit susceptible de plus de simplicité, cela ne veut pas dire qu'il en serait de même pour la société ; car la société , d'après l'hypothèse , devrait être la science toute faite et parfaite, comme est l'univers, le résumé de toutes les connaissances présentes et à venir, comme un seul grain de sable dans ses relations infinies. Ainsi, il n'y a pas de milieu entre la perfection et la perfectibilité, entre le bonheur absolu et le bonheur relatif, entre l'absurde et le réel.
Nous avons dit que ces idées de rectitude mathématique étaient étrangères au génie de madame de Staël, et nous en donnons la preuve dans cette phrase qui respire l'esprit de tous ses ouvrages : «Ou l'esprit, dit-elle, ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent devancer l'époque dans laquelle ils vivent... L'esprit humain, privé d'avenir, tomberait dans la dégradation la plus misérable '. » Et encore cette autre : « Nous ne pouvons concevoir la liberté de
(l) Réflexions sur le suicide, section I.
l'homme sans la possibilité du mal, nous ne pouvons concevoir la vertu sans la liberté de l'homme, ni la vie éternelle sans la vertu. » Yoilà des pensées dignes de l'auteur de Corinne. Cela remet naturellement en mémoire la fine remarque du caustiqueMontaigne : Que les grands génies se soucient peu de parler des choses par où ils se sont distingués, sûrs qu'on les appréciera toujours bien en cela : César est bref dans le récit de ses guerres, mais il s'étend avec complaisance sur tout ce qui touche à la construction de ponts et engins. Avec cette différence, cependant, que ces détails sont bien placés dans les Commentaires, et que loin d'être en contradiction avec les faits et gestes du grand capitaine, ils rehaussent sa gloire; mais l'application un peu affectée des mathématiques à la politique dans un ouvrage de la nature de celui auquel nous avons emprunté ces quelques citations, nuit beaucoup au développement des idées, comme nous allons nous en convaincre de reste, car nous n'abandonnons pas encore ce livre qui est comme un miroir des idées de notre époque, et surtout un monument de légèreté pour tout ce qui a rapport à la partie dogmatique. Nous avons choisi ce célèbre auteur de préférence à tout autre : d'abord, à cause de sa célébrité, et puis, ensuite, parce qu'il y a là, en présence, deux principes radicalement contraires qui ne peuvent s'accorder. Bien des philosophes ont eu et ont encore ces idées de précision mathématique dans la politique, et jusque dans les langues, mais aucun, que nous sachions, n'est aussi profondément artiste que la femme supérieure dont nous nous occupons, bien loin de là, que la plupart
n'ont pas même songé à l'art. Mais après tout dans aucun ouvrage, à notre connaissance, les deux principes ne se combattent avec autant d'acharnement, et ne se présentent avec plus de confiance ; et comme l'auteur n'en soupçonne même pas l'exclusion mutuelle, il les prend dans le sens le plus exclusif et se contredit en tout.
Après avoir commencé par la morale et la politique, nous allons examiner la question d'art, non dans le sens que madame de Staël l'a si bien traité; certes elle est là sur son terrain et peut s'y étendre à volonté, ce n'est pas nous qui tenterons jamais de l'y restreindre 5 mais nous croyons pouvoir dire, sans sortir des limites qui nous conviennent, que l'horizon de son système est borné d'une manière étrange par les idées de son temps. Cela aura son application ailleurs.
Il ne faut pas se tromper sur la nature du progrès, au point de s'imaginer qu'il n'y a pas succession d'individualités. C'est comme si l'on disait que l'homme ne meurt pas, parce que l'humanité subsiste toujours; ce qui est bien différent quant au principe. Chaque homme se sentant fort peu vivre dans l'humanité après sa mort, son plus grand soin est de prolonger son existence. On doit l'entendre ainsi des sociétés particulières avec la société en général. Leur plus grand soin à elles aussi, doit être d'épargner aux générations présentes les maux innombrables qu'enfante la dissolution des mœurs ou du lien politique. Tout progrès vers cette dissolution est donc un mal qu'elles doivent éviter avec autant d'ardeur qu'un homme en met à se guérir d'une fistule ou de toute autre maladie qui at-
taque son existence. Voilà seulement comment la morale peut s'expliquer. Que les hommes se réunissent un jour, cela ne change rien , et nous avons fait voir par notre appréciation philosophique du contrat qu'il existera toujours un germe de division qui fera du mal et du bien comme deux peuples ennemis : le mal n'existât-il même que virtuellement et non de fait.
Absolument, si l'on veut, il y a le progrès continu, comme il y a le bien absolu au-dessus de toutes choses; mais comme le bien général est que toutes choses se renouvellent, qu'elles se conservent et se développent, à cet égard, ce qui est le bien général est le bien de chaque chose en particulier, on ne saurait en douter. Mais comme il est nécessaire que toutes choses se renouvellent, il faut qu'elles naissent et périssent; et mourir n'en est pas moins une privation et un mal. Il y a conservation nécessaire, mais il n'est pas moins vrai que le bien absolu ne saurait exister pour l'individu qui dès lors devra faire des efforts pour éviter le mal. Mais madame de Staël, voyant la politique et la morale dans la science exclusivement, voit le progrès continu infini, absolu, sans tenir compte des individualités; elle ne voit qu'une éternelle progression arithmétique , ce qui n'est plus une progression : une ligne sans fin dans l'immensité ne nous donne nullement la direction. En outre, l'absolu ne progresse pas; il n'a pas de continuité. Qu'est-ce donc que la perfectibilité? C'est l'effort incessant de l'individu pour se rattacher au tout par la pratique du devoir et par le développement de l'intelligence, c'est-à-dire pour concilier le fini avec l'infini; c'est celui des so-
ciétés pour durer, ce à quoi elles ne peuvent parvenir autrement que par la morale et la science, par les transformations successives de l'opinion. Mais la science pure ne connaît pas d'opinion : Deux et deux font quatre n'est pas une opinion, mais une adhésion nécessaire de l'esprit. On voit l'importance de la question et la netteté de notre position. Cette thèse, nous l'avons déjà soutenue ailleurs, et malgré tous nos soins, nous n'avons pu éviter les attaques des partisans exclusifs de la doctrine de Vico , attaques où percent l'ignorance et la mauvaise foi réunies. Mais la suffisance de langage nous en a toujours fort peu imposé, quelque part que nous l'ayons aperçue, quelque nom qu'elle emprunte ou qu'elle mette à son service ; et fort de l'assentiment des hommes sincères , le courage ne nous a jamais failli.
Remarquons bien ici que ni l'opinion, ni les croyances dont s'est si fortement inspirée madame de Staël, ne sont comptées pour quelque chose ; c'est pourquoi elle nie que les arts puissent rétrograder, elle nie que les empires puissent décliner, elle nie les transformations de l'opinion, c'est proclamer l'uniformité de la nature. Mais c'est le philosophe qui vient de parler, voici le poëte : « 11 arrive quelquefois que les dogmes mythologiques ajoutent dans les ouvrages des anciens à l'effet des situations touchantes; mais plus souvent la puissance de ces dogmes dispense du besoin de convaincre, de remonter à la source des émotions de l'âme, et les passions humaines ne sont plus alors ni développées ni approfondies.... Il existait un dogme religieux pour décider de chaque sentiment, comme
une divinité pour personnifier chaque arbre , chaque fontaine; on ne pouvait refuser la pitié à qui se présentait avec une branche d'olivier ornée de bandelettes, ou tenait embrassé l'autel des dieux. » En lisant ce court passage, combien n'est-on pas frappé des causes de la décadence de l'art! combien l'artiste ne se montre-t-il pas ici supérieur au philosophe à velléités scientifiques ! comme cela respire un vrai sentiment des besoins de l'art! comme on y pressent bien que l'impuissance de ces dogmes dût être la perte de l'art antique, et combien enfin n'est-il pas facile de comprendre qu'avec l'indifférence, ce respect pour les autels et ces situations touchantes ne devenant plus qu'un mensonge poétique, l'art dût perdre tout pouvoir sur la multitude ! En effet, pour la captiver, les peintures simples et naïves ne suffisant plus , il fallut recourir à de nouveaux moyens. On crut trouver ces moyens dans la recherche de vains ornements , dans de bizarres inventions , les traditions de simplicité furent délaissées, et le mauvais goût replongea le monde dans la barbarie 5 car, pour ce qui est de l'étude des émotions de l'âme, cela est d'une tout autre époque, on ne pouvait alors y songer. Et cependant madame de Staël soutient que la décadence des empires n'est pas plus dans l'ordre naturel que celle des lettres et des lumières; et que si l'imprimerie avait existé du temps des Romains, les lumières et l'opinion publique, acquérant chaque jour plus de force, le caractère des Romains se serait conservé, et avec lui la nation et la république. « On n'aurait pas vu, dit-elle, disparaître de la terre ce peuple qui aimait la liberté sans insu-
bordination, et la gloire sans jalousie, ce peuple, etc. » Cela prouve assez que madame de Staël entendait par le mot empire, le nom de peuple romain et la conservation de ses conquêtes. C'est déjà une grande question que celle qui consiste à savoir s'il eût été mieux, pour le bien du monde, que le peuple romain continuât d'exister ; mais quand on accorderait que les découvertes modernes eussent suffi pour cela, que serait-il arrivé, sinon que l'époque moderne daterait du temps d'Auguste au lieu de dater de François Ier? Mais serait-ce là le peuple romain du temps des Fabius et des Caton? Serait-ce toujours, à partie nom, le peuple qu'elle décrit? Ou ne serait-ce pas plutôt un peuple vivant sous le régime constitutionnel? Ce qui est bien différent, qu'importe alors son nom? Les Romains, en moins de quatre siècles, sont devenus un peuple tout différent par les mœurs, est-il probable que l'imprimerie eût pu parvenir à conserver des institutions qui, livrées à elles-mêmes et vivant, pour ainsi dire, dans leur propre atmosphère, se modifièrent néanmoins? Il est tout-à-fait contre l'expérience, d'ailleurs, que l'imprimerie joue le rôle de conservatrice des institutions, et, par conséquent, du caractère d'un peuple; mais c'est une supposition un peu gratuite que celle qui consiste à régénérer les Romains avec l'élément purement matériel de la force. Car ou les Romains auraient usé de ces découvertes à leur profit, et tout généreux qu'on les veuille dire , ils auraient encore pesé d'un plus grand poids sur le monde ; ou ils auraient communiqué ces découvertes aux autres peuples qui s'en seraient servi contre eux. Dans le
premier cas, ils se seraient corrompus davantage; dans le secondais eussent été également subjugués, car le vice de leur constitution leur eût donné les mêmes désavantages. Au surplus, une république, gouvernée par des journalistes, n'a rien de commun avec la république qui choisit des cincinnatus pour dictateurs. La décadence des empires ne signifie autre chose que celle de l'opinion. La royauté romaine a fait place à l'oligarchie romaine , l'oligarchie à la démocratie , la démocratie au gouvernement despotique des empereurs ; et dans la période impériale, on peut distinguer des nuances tout aussi tranchées dans le gouvernement. Tout cela n'était que le résultat de l'opinion, tout cela arrive et arrivera toujours. Que ce qu'on appelle les lumières ne rétrograde plus, nous voulons bien le croire, mais il existera toujours, dans toute la durée de l'humanité, des époques hors de ligne, qui seront toujours le terme d'un progrès et l'annonce d'un déclin, non dans les sciences, cela n'est pas possible, en effet, avec l'imprimerie, car l'on sera toujours à même de savoir ce qui est écrit, mais les sciences seront plus ou moins encouragées par des hommes de génie, les savants seront plus ou moins considérés, ou les arts seront éclipsés par les utilitaires, nouveau genre de barbares inconnu à l'antiquité, et peut-être pire , en ce qu'il couvre d'un vernis philanthropique une grossièreté systématique. L'art conservera, pendant ces époques, une certaine apparence de vie, mais ce sera à condition d'être une industrie; les produits pourront être plus multipliés, les procédés plus commodes, plus perfectionnés, mais tout cela n'annoncera
toujours qu'une époque de marasme, d'incrédulité et de transition. Car, lorsque la religion n'est plus qu'une règle de proportion , l'art n'est plus qu'un procédé. S'enrichir devient le synonyme d'acquérir de l'honneur et de la gloire. L'un ne pouvant plus aller sans l'autre, les professions libérales tombent dans une décadence nécessaire, ou si elles veulent se maintenir à quelque hauteur, il faut qu'elles sacrifient à l'industrie 5 déjà les hommes les plus graves ne dédaignent aucun moyen de popularité et de profit, et pour se soutenir, de se faire un langage superficiel, de donner à leurs pensées un air intéressant et badin qu'elles ne comportent pas. Ils se garderaient bien de songer à quelque chose de mieux lorsque des bagatelles sont si bien payées. Le feuilleton surtout encadre à merveille les scènes les plus triviales et les plus scandaleuses, dans un but moral, comme pour donner plus de piquant et plus d'intérêt à d'ignobles détails , et une couronne de philanthrope à l'auteur. Lorsque aucun sentiment élevé ne domine , comment n'irait-on pas ramasser dans la boue les plus hideuses conceptions pour s'en faire une parure, et réveiller le goût blasé et difficile des imaginations oisives, dépravées par ces mauvaises lectures? N'est-ce pas ainsi que des hommes, perdus de plaisirs, finissent par tomber dans les plus sales orgies? Relever ces orgies pour les jeter à la face de la société, c'est remplir le rôle d'un de Sade, qui, lui aussi, n'a écrit que des choses possibles, et s'est recouvert du masque trompeur de la morale.
L'imprimerie industrialise plus qu'elle ne conserve, elle industrialise l'écrivain et ne fait pas d'écrivains.
Si les écrivains abondent, il ne faut qu'y voir les progrès de l'industrie et non le goût des lettres. En effet, les mille ressources que la presse périodique leur offre chaque jour, leur permettent de passer leur vie à dire des riens, à attraper de droite et de gauche des termes encore peu connus et retentissants, qu'ils sèment dans leurs productions éphémères, et qui sont d'autant mieux retenus qu'ils sont moins compris; à dire mille facéties mielleuses, reçues par les habitués comme le type suprême du comme il faut, lesquels les débitent et les singent ; enfin, la barbarie bien habillée, cherchant de plus en plus à primer à la faveur de ce vide d'idées, déguisé sous l'apparence superficielle du langage, et souvent sans fard ni déguisement.
Et que Ton ne s'imagine pas que nous voulons dire qu'il faut une nouvelle religion à chaque recrudescence de l'art, à chaque forme sociale ; nous distinguons fort entre religion et croyances ; les Romains avaient la même religion que les Grecs, mais ils avaient d'autres croyances , et ce sont ces croyances qui marquèrent d'une empreinte si profonde et si différente la forme de leur société, ce sont ces croyances qui donnèrent un caractère particulier à leur littérature et à leurs institutions, et qui firent du siècle d'Auguste un siècle tout autre que celui de Périclès. De même, chez nous, les croyances du siècle de Léon X ne furent pas celles du siècle de Louis XIV, celles du siècle de Louis XIV ne sont pas les mêmes non plus que celles de la république ni celles de la république les mêmes que les nôtres, et la religion n'a pas changé, elle s'est seulement réformée dans ses croyances. Toutes ces réformes del'opi-
nion, il en est de plus saillantes les unes que les autres, et il en viendra sans doute de telles, qu'imprimant une grande énergie à l'esprit humain, elles lui feront enfanter de nouveau quelque merveille. Mais c'est un événement dont il faudrait désespérer si jamais la politique pouvaittomber dans le domaine des mathématiques, si la seule instruction pouvait suppléer l'éducation.
L'instruction n'est sans doute pas inutile, mais elle ne s'adresse nullement à ce germe de spontanéité qui est en nous et qui fait les grandes âmes; elle est à peu près nulle pour tout ce qui a quelque rapport avec l'ordre, voilà pourquoi les anciens étaient portés à tenir peu de compte de ce qui ne tendait pas à former le caractère, et qu'ils méprisaient souverainement ce qui était d'une application usuelle. C'est qu'ils avaient plus besoin d'hommes courageux et forts que d'érudits; c'était un préjugé nécessaire à leur époque; mais il ne faudrait pas tomber dans l'excès contraire, car il est certain que beaucoup d'instruction ne garantit pas toujours l'homme de la dégradation, lorsqu'à cette instruction il unit peu de moralité.
Les sciences, qui n'éclairent que l'esprit, caractérisent seulement cette recherche personnelle et tout égoïste des choses de la vie, que l'on a désignée sous le nom d'intérêt. Elles exercent l'homme habile, elles le portent à se rendre compte de tout, mais ne produisent que l'association raisonnée et intelligente, et tendent uniquement à l'émancipation de l'individu, parce qu'elles ont pour principe l'individu. L'instruction toute seule ne peut donc avoir que de désastreuses conséquences, car elle est incapable d'édifier; il y
avait une société avant qu'il y eût des lumières, parce qu'il y avait des croyances.
L'instruction apprend à connaître ce qui est bien , mais l'éducation apprend à le pratiquer. Parce qu'un homme connaît tous les avantages des bonnes mœurs, et qu'il s'étend longuement sur leurs heureux effets, parce qu'il démêle les circonstances les plus favorables à leur développement, parce qu'il connaît les fils secrets qui font mouvoir les hommes, cela signifie seulement qu'il est habile et peut faire honneur à sa pénétration d'esprit sans lui mériter le titre d'homme de bien, car les raisons ne sont pas tout, et ne mènent pas plus au bonheur que la science du bien-être par le seul intermédiaire des sens. Raisonner sur la vertu est autre chose que d'être vertueux ; raisonner sur l'art est autre chose que d'être artiste; raisonner sur la philosophie est autre chose que d'être philosophe; en un mot, on peut raisonner sur toutes ces choses, sans être habile à les pratiquer; mais on peut les pratiquer sans savoir en raisonner.
Et la preuve de cela est, qu'à l'origine des sociétés, où les passions et les besoins des hommes se partageaient, comme elles font encore, toutes leurs actions, il y eut des poètes pour chanter les héros, il y eut de grands orateurs, de profonds politiques et des capitaines renommés ; et, pour ce qui est des besoins les plus ordinaires de la vie, non-seulement on savait y suppléer, mais certaine recherche, soit dans les édifices, soit dans les vêtements, attestait du degré de respect attaché à ceux qui possédaient ces marques extérieures de la puissance ; et cependant, on n'a vai*
encore composé aucun traité qui apprît par quel chemin on arrivait à ces résultats 5 personne n'avait encore dit : Ici est le point de départ, là est le but; mais on allait suivant l'inspiration du moment, et l'on obéissait à l'empire de la nécessité; et remercions ici la Providence d'avoir su nous inspirer la pratique avant la théorie, car si l'on s'était occupé tout d'abord à raisonner sans s'inquiéter du reste, que serait devenue la société?
Les croyances ne peuvent donc se séparer de la morale, parce qu'elles seules ont pour fin dernière l'intérêt général, principe de toutes les passions généreuses , elles seules agissent en vue de tout, en vue du grand, d'une unité centrale, comme le principe contraire, l'unité de fraction, tend à l'anarchie. 11 ne faut que jeter les yeux sur les écrits des réformateurs de toutes les époques pour se convaincre de cette vérité; il ne faut qu'avoir présentes à la mémoire les principales circonstances de l'histoire, pour ne pas douter que la réaction de ces deux principes est continuelle et dans la nature des choses et de l'esprit humain, mais que les grandes époques, les grands siècles sont ceux où ces deux éléments, heureusement balancés, ont opéré avec le plus d'énergie ; et tels sont les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, où la forme du pouvoir avait cette unité centrale si nécessaire à l'accomplissement de grands desseins, sans mettre trop d'entraves au développement de l'individu , où les croyances étaient encore assez fortes pour entretenir ce germe de spontanéité, qui est l'âme de Fart, sans dominer les esprits au point de les em-
pêcher de réfléchir 5 où la richesse aidait à manifester extérieurement la poésie du passé sans être recherchée exclusivement, et dans la seule vue des plaisirs matériels. La corruption est à fuir, mais la richesse n'est pas à dédaigner lorsqu'on sait en jouir noblement. Car pour élever aux dieux des temples somptueux et les décorer de statues et de tableaux, il faut des richesses ; la richesse n'est pas l'art, mais si le germe de l'art existe, elle le développe sous mille formes; cette poésie, ces croyances, elle ne peut les créer, si elles n'existent pas, mais elle joue le rôle que joue nécessairement le principe matériel, celui de produire au dehors l'accident, de manifester la loi ou l'essence des choses sous des formes variées et successives, mais la richesse prise en elle-même et pour elle seule, engendre le matérialisme, parce qu'elle ne s'acquiert que par le seul secours de la science et du calcul qui accompagne le désir des jouissances; la science économique n'est pas et ne sera jamais toute la politique.
L'idée de perfectibilité est donc nécessairement restreinte à celle de progrès relatif, au plus et au moins, au mieux et au pire, au bien et au mal.
Nous voici arrivé au point où il ne faut seulement que souffler sur le paradoxe de madame de Staël pour le dévoiler, il ne s'agit plus pour cela que d'invoquer les faits.
Nous en étions resté au mot empire. Le mot empire peut s'entendre de plusieurs manières. On entend par empire, dans l'acception la plus générale et la plus philosophique du mot, le règne d'une civilisation. On dit fort bien sous l'empire de la civilisation antique,
sous l'empire de la civilisation moderne; on entend encore par empire la puissance établie de tel ou tel peuple : l'empire Romain, l'empire des Grecs; ou la constitution intérieure de l'Etat: on dit sous l'empire et sous la république ; ou bien les limites respectives des états : l'empire d'Orient, l'empire d'Occident. On dit aussi sous l'empire de telles ou telles idées, sous l'empire de telle ou telle littérature, sous l'empire de telle ou telle philosophie, ou de telle ou telle opinion. Au fond, c'est dans ce dernier terme que s'engouffrent tous les autres. Or dire que la décadence des empires n'est pas plus dans l'ordre naturel que celle des lettres, c'est évidemment nier les transformations de l'opinion, l'influence des idées salutaires ou pernicieuses 5 mais c'est de plus donner un vague à sa pensée qui s'accorde peu avec l'exactitude mathématique du progrès absolu. Dans le sens de madame de Staël, ou le mot empire signifiait la puissance établie, et dans ce cas, elle la supposait inattaquable désormais; ou il signifiait la constitution intérieure de l'État, et dès lors cette constitution devenait immortelle; ou bien la vérité absolue dans la république des lettres, c'est-à-dire la stagnation de l'opinion, ce qu'elle réprouve, du reste. Il est de toute évidence que l'immortalité d'un peuple et de sa constitution l'isolerait du progrès en le rendant, pour ainsi dire, imperméable aux idées étrangères, infusible par l'impossibilité de le conquérir, parfait, impeccable dans sa politique, dans sa morale.
Il n'en est pas ainsi, les peuples font des fautes comme les individus, et de grandes fautes ; quoique in-
faillibles sous le rapport du droit privé, ils n'en portent pas moins la peine et y échappent quelquefois moins que les individus, et cette peine est souvent la peine de mort. Qu'est devenue la Pologne pour n'avoir pas su corriger les vices de sa constitution, pour n'avoir pu mettre un frein à l'égoïsme et à la vanité de son insolente noblesse? Que deviendra sous peu la Turquie? que deviendra la Chine pour se trop confier à elle-même, pour ignorer que les temps sont arrivés où l'isolement n'est plus possible? que deviendra peutêtre bientôt l'Angleterre qui lui dicte des lois, si cette puissance, par un miracle de sagesse ou de fortune, ne peut abaisser d'un même coup sa monstrueuse oligarchie et retenir dans ses mains l'empire du commerce, empire peut-être supérieur à celui des Romains? que sont devenues les républiques vénitienne et batave qui l'ont devancée? qu'est devenu l'empire de Charles-Quint et celui de Napoléon? que sont devenus la royauté de Louis XIV, la république et le directoire? Sous le point de vue de l'opinion pure et simple, qu'est devenu l'empire papal? qui sait si cet empire ne renaîtra pas sous une forme différente, mais tout aussi puissant? qui sait si, selon la prophétie de Sainte-Hélène, nous ne serons pas bientôt cosaques? Serait-ce là un progrès? Quand même ce serait un progrès, ce qu'en soi-même il est impossible de décider, il n'en reste pas moins que l'abandon qu'un peuple peut faire de sa personnalité ne sera jamais considéré par lui comme un progrès; car alors s'il fallait considérer tout événement comme un progrès, nous retomberions dans le fatalisme hébété des Turcs.
 quoi bon le courage, si c'est un progrès d'être subjugué par les Russes? S'il n'y a plus de décadence, pourquoi verser son sang pour la cause de la civilisation et des lumières, pour celle même de la liberté? Il y a donc par la force des choses une décadence physique et morale pour les individus, quoique absolument il n'y ait pour l'humanité ni décadence ni progrès, parce que l'humanité est impeccable et qu'elle suit les voies de l'absolu qui échappent à toute appréciation. C'est pourquoi lorsqu'on parle des progrès de l'humanité, ce n'est toujours que dans un sens relatif aux époques, relatif aux idées, relatif aux lieux, parce que les époques, les idées et les lieux sont des termes et peuvent se mesurer, et que ce qui est interminable nous surpasse; et en fin de compte, l'idée du progrès se résume dans la foi, se mesure par la science, et s'effectue par le combat; il y a tout ensemble vérité de sentiment, déduction logique et opposition des faits, c'est-à-dire les trois conditions pour croire, savoir et être libre, ce qui est, pris ensemble, toute la vérité.
Aucune de ces conditions ne peut aller sans l'autre.
Nous avons jusqu'à présent assez fait connaître ce que la science avait d'utile et de pernicieux, mais non pas encore ce qu'a de vain en soi le mépris absolu des préjugés qui accompagne les progrès de la science; et peut-être n'est-ce pas une entreprise inutile que celle de jeter un peu de défiance dans l'esprit des philosophes en cherchant à leur prouver que toutes les institutions sociales et politiques ne reposent et ne peuvent que reposer sur des préjugés.