‹ De la certitude dans ses rapports avee la science et la foiChapitre 10 sur 32 · W INTRODUCTION · texte numérisé non relu

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d^opposer la spéculation à la pratique; mais une théorie, dans tous les cas, ne peut jamais s^ édifier sans aucune intention de la voir passer à la réalité, ou au moins de la voir d'accord avec cette réalité. Par conséquent, une théorie de la certitude a la prétention ou d'établir que Tétat de choses actuel est parfait et qu'il n'y a plus rien à espérer, ou bien qu'il est un ordre de chose parfait que la science se propose de découvrir par son seul secours, c'est cette double prétention que nous nous proposons de combattre comme opposée à la morale.

Si l'on nous répondait, peut-être, que les spéculations philosophiques n'ont aucun rapport avec la réalité et doivent toujours demeurer dans les hautes régions de la pensée, nous n'aurions plus rien à /répliquer à ceux qui conviendraient qu'ils ne voient dans la philosophie qu'un stérile jeu d'esprit, ils s'éloigneraient trop de notre opinion personnelle. Il nous suffît de remarquer, pour le moment, qu'une nouvelle acception donnée aux termes ou d'anciennes acceptions restaurées par de nouveaux termes, peuvent déguiser de vieilles erreurs, mais non les corriger, et qu'il serait mieux de donner pour hypothèse ce qui n'est et ne pourra jamais être qu'une hypothèse, ou, pour nous exprimer scientifiqaementy un préjugé légitime. Qu'après cela une hypothèse fasse fortune parce qu'elle est en rapport avec les besoins du moment, parce qu'elle est l'œuvre d'un homme

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de génie, c'est ce qui nous semble dans la nature de Tesprit humain ; mais nous pensons quMI faudrait s'en tenir à donner ces sortes de vérités comme Tœuyre d^un esprit ingénieux et habile, en attendant celle d'un plus ingénieux ; toute autre méthode nous parait fausse et dangereuse.

Hâtons-nous de le dire, si les tentatives qui sont faites pour faire descendre la philosophie dans le domaine de Tutilisme ne sont pas heureuses, il ne faut pas s'en prendre à la bonne foi des chercheurs, mais à la difficulté de l'entreprise ; difficulté que les tendances philosophiques de notre époque n'ont pas peu contribué à augmenter en les égarant complètement dès le point de départ sur le but qu'ils avaient à atteindre. Car que s'efforce-t-on de nous montrer encore dans la philosophie? Une théorie d'abord et puis une méthode pour arriver à la certitude, un moyen et puis le but, une science et puis la science toute seule, c'està-dire le moyen identique au but 1 Car si parmi les philosophes qui professent cette doctrine, il en est quelques-uns qui désespèrent d'atteindre à l'idéal de la science pure, toujours est-il qu'ils s'imaginent que la science gouverne tout, et qu'il n'y a aucune place en Dieu pour la miséricorde. C'est donc à leur exem*ple que l'on rejette tous les préjugés, et que Ton veut faire une science de tout ; une science de la politique, une science de la morale, ou plutôt une science sociale qui serait la science politique et morale en même

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temps. En effet, ne sommes-nous pas dans lé siècle des lumières et de la science ? Tout ce qui est préjugé n'est-il pas obscurité et ténèbres? On cherche donc à tout analyser^ à tout réduire en principes^ en règles générales, à ne rien laisser à Timagination et à emprisonner autant que possible la pensée dans les proportions d'un théorème de géométrie. La logique acquiert de plus en plus une influence marquée : on ne veut pas faire un pas sans raisonner ce qu^on fait; la certitude est dans les mathématiques, diton ; or, comment la morale ne s'expliquerait-elle pas à Taide des mathématiques, comment tout ne serait^ il pas dans les nombres? Les devoirs ne sont donc plus que des nombres, et l'humanité un immense clavier qui résonnerait de lui-même.

Ces égarements de la pensée doivent nécessairement avoir leur source dans l'esprit de l'époque. Gomment en effet de pareilles extravagances ne seraient-elles pas partagées par des hommes éclairés d'ailleurs, et pleins de droiture, lorsque ceux qui sont à la tête de l'enseignement continuent à laisser les vérités de la foi dans l'arche sainte^ où Descartes les a reléguées? Prétendre trouver la vérité sans le secours de la foi, n'est-ce pas faire trôner la raison? n'est-ce pas chercher la certitude en dehors de ce qui est le fondement de toute morale ?

La philosophie officielle a donc le premier tort. Et les contradictions dont elle fourmille dans cette

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voie exposent nécessairement la morale aux attaques passionnées de F inexpérience et du libertinage de la pensée ; car ce qui est émis par des raisons toutes logiques, peut être repoussé par de semblables raisons. Aurait-elle la prétention déposséder la certitude? Si elle la possède, tout est dit, et il n^étaitpas besoin d^un concours pour distinguer ce qu^elle est ou ce qu^elle n^est pas, sur quoi elle repose ou ne repose pas, car il ne s^agit pas de grader des aspirants à la licence, il est certain qu'on devrait le savoir ; si elle ne la possède pas, tout est remis en question, et de là l'obligation de se demander si la vérité est la réalité elle-même ou une conception arbitraire de notre entendement. Or, si celte demande est sin^ cère, il est évident que le problème de la certitude, mis au concours^, annonce la prétention de se passer de la foi pour trouver la vérité, c'est-à-dire que la science renfermerait dans son sein le germe de l'athéisme.

Nous ne voulons pas dire que ce soit là le fond de la pensée des hommes qui la cultivent; mais c'est une conséquence du principe, et les accusations auxquelles ils sont en butte ont quelque fondement. 11 faut choisir entre l'inconséquence et l'irréligion; 11 faut déclarer ou qu'on est dans le faux ou qu'il est un ordre d'idées incompatibles avec la science. Ce

(l) Voir la préface.

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n'est pas qu'on ne fasse cet aveu d'assez bonne grâce, mais voilà où est le mal.

La science toute seule ne peut qu'aboutir au matérialisme. Ce reproche de matérialisme a toujours révolté les adversaires de Broussais. Mais ils oublient sans doute que Spinoza, le plus spiritualiste des philosophes, l'a mérité à bon droit. C'est que Spinoza n'a vu que la science, qu'il a voulu comprendre et expliquer Dieu par la logique et è sa manière.

Nous ferons le même reproche à toute méthode rationnelle, qu'elle parte du moi ou du nonr-moi. Car cette prétendue observation du phénomène de la conscience ne diffère en rien de l'axiome de Descartes, et c'est abuser des termes que d'appeler expérience ce qui n'est qu'une pure hypothèse ; ou alors n'était-ce pas en vertu de l'expérience que Descartes disait : Je pense, donc Je suis? Il n'y a que cette différence entre les cartésiens et les éclectiques, que ceux-ci ont jugé à propos de s'étourdir par le mot expérience dans un temps où le progrès des sciences physiques a mis l'expérience à la mode, et que les cartésiens n'y ont pas songé, ou plutôt n'ont pas dû y songer dans l'intérêt de leur cause; car Âristote admettant l'expérience, c'était assez pour qu^ils ne l'admissent pas.

Qu'un physiologiste se fonde sur l'expérience, cela se comprend, parce qu'il croit tout prouver le scalpel à la main ; mais dès que l'on dit moi on a

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tout dit. Qu'a dit Descartes? il a ajouté la pensée au moi; aujourd'hui on dit moi tout simplement, et Ton croit avoir fait une grande découverte !

Mais, remarquez bien, on part de Texpérience, et on ne veut pas être empirique , on ne veut pas être rationaliste non plus, on veut être éclectique. Mais que signifie ce mot éclectisme si vous partez d'un principe quelconque qui vous appartienne ? Avouonsle, ce mot éclectisme n'est là que pour dissimuler le vide d'une philosophie inqualifiable.

H n'y a que deux méthodes : la méthode à priori et Cexpérience, prenez celle que vous vous voudrez^ et même, si vous le trouvez bon, mélangez-les, qu'en résultera-t-il? Que vous chercherez la vérité indépendamment des vérités de la foi, et que vous la chercherez avec l'espérance de la trouver; c'est-à-dire qu'implicitement vous croyez que la religion peut être un hors-d' œuvre qui est là en attendant quelque chose de plus substantiel; or comme déduction, ou induction, tout raisonnement enfin n'est qu'un enchaînement de syllogismes, que le syllogisme est l'argument du géomètre en dépit de vous-même et en dépit d'Aristote, vous convenez que la certitude est dans les mathématiques. On peut en dire autant de l'expérience lorsqu'elle n'a pas pour base la raison générale; car alors l'expérience ne peut avoir lieu quesurce qui est divisible, c'est une pureabstraction, et c'est ce qui détruit totalement la vérité que l'on

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pose pour base du système. Il doit paraître nouveau, ouau moins extraordinaired'avancerquerexpérîence est une abstraction ; mais ignore-t-on que scientifiquement rexpérience ne peut être qu'individuelle y et que conséquemment elle repose uniquement sur la différence? Or personne ne voudra soutenir qu'il n'y a que des différences dans la nature ; la seule véritable expérience acceptable est dans la spontanéité du genre humain, etdansles modifications de l'opinion qui en sont la suite, parce que cette expérience est la réalité concrète. Mais par exemple, en physique pure et simple, les chimistes n'opèrent que sur les particules de la matière, ils laissent de côté tout ce qui n'appartient pas à la physiologie des corps, tout ce qui est psychique. Et c'est là ce qui constitue l'abstraction proprement dite, ou il n'y a pas d'abstraction. Dans un sens opposé, que fait de plus un psychologue?

La philosophie en est donc encore où en était Descartes ; elle rejette tout ce qu'elle ne comprend pas, car autrement elle mentirait à son principe, nous voulons dire au titre de science dont on la décore.

Le matérialisme n'est pas toujours le résultat du sensualisme, comme on le croit, il est la négation de la Providence, c'est le Dieu-Destin, et le Dieu-Destin est toujours au bout de la logique, appliquée rigoureusement à la morale. Or, nous soutenons que toute philosophie qui, à tilre de science, reconnaît

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une Providence, est inconséquente, car la science doit rendre compte de tout, et la Providence, comme le besoin que nous en avons, est un mystère impénétrable.

On n'ignore pas Técueil, mais il arrive que, pour parer à cette fâcheuse difficulté, on cherche à dissimuler le côté faible par des arguments en bonne forme; et loin d'avouer qu'on ignore le nœud du mystère, c'est-à-dire qu'on ignore tout, on plâtre à plaisir les endroits où les matériaux manquent absolument. C'est faire la part belle au scepticisme et l'encourager en quelque sorte; car y a-t-il quelque chose de plus attrayant pour l'esprit humain que de renverser des barrières qu'il regardait comme une gène?

Mais, dit-on, faire entrer les vérités de la foi dans la philosophie, ce n'est plus philosopher, c'est renoncer à la science. Pour ce qui est de renoncer à la science cela est certain, mais non pas pour ce qui concerne la philosophie; c'est tout le contraire. D'ailleurs, il ne s'agit pas tant des vérités de la foi, que de la foi comme donnée philosophique ; car c'est en vain que l'on voudrait séparer ce qui est inséparable de sa nature. Nous prenons seulement le mot foi dans son acception la plus générale pour dire que si la foi ne peut dominer en souveraine l'intelligence humaine, elle participe au moins de la raison; car c'est un privilège de la raison de croire ce qu'elle ne

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peut savoir, et que, dès lors, la science, ou la méthode, ce qui est la même chose, n^est pas Tunique instrument de toute saine philosophie ; en d'autres mots, que la philosophie n'est ni une science ni une méthode, par cela seul qu'elle sert de guide à la science ; car embrassant les deux grands moyens de connaître, elle ne peut en exclure aucun sans être incomplète.

On définit la philosophie une méthode, et puis on dit la méthode est le but de la philosophie. N'est-ce pas là une déception? Qu'un ouvrier confectionne un bon instrument à l'aide d'un mauvais, cela se conçoit, mais l'instrument ne peut jamais cesser d^étre instrument, et c'est ce qui arriverait si l'on parvenait à découvrir la vérité à l'aide de ce qui n'est pas la vérité, puisque cette vérité serait la fin, et non plus le moyen, c'est-à-dire que la méthode aurait changé de nature, ce qui n'est pas philosophique, car c'est demander un miracle tout aussi grand que l'incarnation divine : il n'est certainement pas dans l'ordre naturel que le semblable engendre son contraire, mais il peut fort bien engendrer un être plus parfait, mieux proportionné que lui, et c'est ce que l'on voit tous les jours même à propos de méthode; une méthode ne peut donc contenir la vérité ni même la faire découvrir. Nous allons donner une idée de la fausseté et des dangers de l'opinion opposée.

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