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CHAPITRE VI

Existence de la certitude. — Les faits personnels. —

La vérité logique.

^uand nous entreprenons d'établir l'existence de la certitude, ressemblons-nous à des gens qui diraient : ^ Assurément la vérité est perdue ; assurément il faut la chercher? » Nous laissons cette plaisante contradiction au scepticisme (1). Comme on Ta vu précédemment (2), l'humanité est en possession du vrai antérieurement à toute recherche philosophique. Mais l'expérience prouve que la foi spontanée amène trop souvent à sa suite l'erreur et le doute. Il faut donc que* la philosophie accomplisse son œuvre et trouve un remède au mal dont elle n'est pas la cause.

Le problème qui nous occupe se pose de lui-même à certaines époques de la vie des peuples et des individus. C'est ce qui arrive, par exemple, lorsqu'une société attristée devant un amas de ruines, se demande ce que c'est que la civilisation et le progrès, lorsque les misères individuelles troublent la raison des déshérités de ce monde, lorsque la vie pratique se prolonge au jour le jour sans direction comme sans but. Alors les âmes agitées ne savent plus s'il faut croire à quelque chose, et la poésie exprime quelquefois ce malaise moral avec une. sombre fierté ou une tristesse rêveuse. Or, une fois le problème posé, il faut bien que la philosophie en cherche la solution. Mais comment faut-il s'y prendre? S'il s'agissait d'une

(1) Voir, sur ce point, les piquantes réflexions de M. Charauj. dans son livre intitulé : L'Ombre de Sooratâf pp. 67 et suiv.

(2) Chap. I.

question d'histoire, de physique ou de théologie, on compulserait des documents, on ferait des expériences, on consulterait TÉcriture sainte ou la tradition. Mais la question est plus radicale. Il s'agit de la connaissance considérée dans toute son étendue; il s'agit de la légitimité de toutes nos affirmations et de la valeur même de l'intelligence. Où donc trouver la réponse? Il faut la faire sortir de la question elle-même en montrant que cette question est illogique et contradictoire. •

C'était là un procédé familier aux grands philosophesv qui ont abordé le problème avec l'intention de le résoudre. Comment s'y prenait Socrate? Il accouchait les esprits, comme sa mère, la sage-femme Phénarète, accouchait les corps. Et que faut-il entendre par là? C'est qu'il apercevait des germes de vérité dans les opinions les plus erronées et dans les doutes les plus déraisonnables, et qu'il aidait ses interlocuteurs à produire ces germes au dehors. Il tirait d'eux ce qu'eux-mêmes n'auraient pas su en tirer. De leurs idées vagues, de leurs doutes, de leurs erreurs, il faisait sortir les vérités les plus hautes et les plus incontestables. En parlant de lui-même il disait : (n Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien, d Mais ce langage du faux bonhomme n'était modeste qu'à demi. Connaître sa propre ignorance, c'est en savoir déjà bien long ; c'est connaître par contre ce que c'est que la science ; c'est être sur la voie de toutes les découvertes imaginables. Saint Augustin, en face de la même question, suit exactement le procédé que nous avons indiqué. Certitude de l'existence personnelle, idée du vrai : voilà ce qu'il fait sortir de l'énoncé même du doute. Si fallor, sum, dit-il dans la Cité de Dieu, ta si je me trompe, j'existe (1). » Ailleurs, discutant centime les Académiciens qui prétendent que nos facultés ne nous font pas connaître le vrai : Ces

(1) De Civit Dei, lib. XI, cap. xxvi.

facultés, dit- il, vous les connaissez donc, puisque vous en parlez, et cette vérité que vous prétendez ignorer, vous en avez au moins l'idée. L'ennemi de la sagesse connaît ia sagesse : Novit insipiens sapientiam (1). Et Descartes passant du doute méthodique au Je pense, donc je suis, fait comme Socrate et saint Augustin. Convaincu que Terreur loge son ennemi avec elle, il prête les mains pour un instant à toutes les objections des sceptiques. Puis, lorsqu'il est arrivé, ce semble, au fond de l'abîme, du doute lui-même," il fait jaillir la certitude. Moi qui doute, je pense; moi qui pense, je suis, et que suis-je? Un être qui doute, qui pense, qui accomplis tel acte, qui éprouve telle impression, etc. Tout le reste s'ensuit; une vérité en amène une autre, n suffit de tenir le bout du fil pour sortir du labyrinthe.

Notre argumentation contre le scepticisme n'est donc pas une vaine subtilité. Elle est conforme à la tradition cartésienne et socratique, à l'esprit même de la philosophie. Voici un homme qui me dit : « Que sais-je? Où trouver la certitude? Le doute n'est-il pas le seul parti possible? Réduit à flotter entre l'affirmation et la négation, ne suis-je pas le jouet de vaines apparences? i^ A. cela je réponds : Réfléchissez et tâchez de vous entendre vousmême. Vous dites : Que sais-je 9 et vous demandez où est la certitude. Mais tous les éléments de la science et de la certitude, je les trouve dans vos propres paroles. D'abord, en parlant de vos doutes, vous affirmez un fait personnel. Ce fait c'est votre doute lui-même. Vous savez que vous doutez. Vous savez que par là-même vous pensez, que vous faites effort pour sortir de cet état de trouble et d'incertitude, que vous suspendez cet effort et le recommencez quand bon vous semble; vous savez que des alternatives d'espérance et de découragement accompagnent cet effort.

(1) Traité du libre arbitre.

N'est-ce donc rien que de savoir tout cela? Ce n'est pas un seul fait personnel que vous affirmez; c'est une longue série défaits; c'est toute votre histoire intérieure comme être pensant, libre et sensible; c'est déjà tout un monde. Il y a mieux : dans l'énoncé même de vos doutes, se trouve non seulement une série de faits personnels, mais une conception universelle, plusieurs conceptions universelles. Vous craignez d'être le jouet de vaines apparences; vous savez donc déjà qu'il faut distinguer l'illusion de la réalité. Vous vous plaignez de flotter entre l'affirmation et la négation ; vous savez donc que le vrai n'est pas à la fois le oui et le non sur les mêmes objets. Vous demandez si l'homme peut arriver à la certitude et à la science : donc vous savez ce que c'est que science et certitude, puisque vous en parlez. Et comment ne le sauriez-vous pas, puisqu'en fait vous possédez déjà la science et la certitude au moins sur ce point que vous doutez, que vous pensez? Si donc le sceptique s'entendait lui-même, il comprendrait qu'il lui faut se réduire au silence ou bien mettre le pied sur un terrain solide où son doute universel n'a plus de raison d'être. Il faut donc reconnaître en nous une nature intelligente conforme au vrai et créée pour le connaître. Cette nature manifeste son pouvoir par la connaissance actuelle d'elle-même et par l'idéal de science qu'elle se forme tout d'abord. Par suite, qui l'empêchera désormais de s'orienter dans une direction quelconque, lorsque, au lieu d'agir au hasard, elle se développera dans un ordre régulier, conformément à l'idée du vrai qui l'éclairé, lorsqu'elle tiendra compte des lois de sa nature et qu'elle saura tantôt se replier sur elle-même, tantôt revenir aux premiers principes? Voilà ce que l'on peut répondre à l'homme qui prétend douter de tout. C'est ainsi que l'on résout une question illogique et contradictoire, précisément en montrant qu'elle a ce double caractère.

Si l'on veut préciser les résultats auxquels on vient

d'être conduit, on y trouve les fondements inébranlables de deux sciences : la psychologie et la logique.

Nous avons dit qu'un sceptique, en parlant de ses doutes, affirme un fait absolument certain. Mais la même certitude s'attache à tous les faits de. la vie intellectuelle et morale. Je suis aussi assuré de mes sentiments d*amour et de mes déterminations volontaires que de mes doutes et de mes pensées. Or, ces faits deviennent la matière d'une science qui est la psychologie. Pour montrer l'importance de ce premier résultat, je ne puis mieux faire que de résumer une admirable dissertation de Jouffiroy, qui se trouve dans la préface de sa traduction des Esquisses, de D. Stewart. A l'époque où Jouffroy écrivit cette préface, vers 1826, il y avait encore beaucoup à faire pour l'organisation de la science psychologique. La nouvelle école spiritualiste avait surtout à se défendre contre les attaques de certains savants qui, fiers des progrès des sciences expérimentales, traitaient volontiers les théories philosophiques de spéculations en l'air. Parmi ces savants brillait le physiologiste Magendie, expérimentateur distingué, mais fort dédaigneux de tout ce qui n'était pas observation sensible, démonstration anatomique, vivisection, etc. C'est pour répondre aux attaques de Magendie que Jouflfroy plaça en tête de sa traduction de D. Stewart, sous forme de préface, une de ces fortes études qui devaient établir la psychologie sur une base large et solide.

La psychologie, dit Jouffroy, aussi bien que la physique, est une science expérimentale, et les faits sur lesquels elle repose ont tous les caractères voulus poiyj être la matière d'une science, c'est-à-dire qu'ils sont certains, observables, soumis à des lois et susceptibles de notoriété. Suivons Jouffroy dans le développement de sa pensée.

Les sciences physiques se flattent de reposer sur des faits certains. Là psychologie jouit du même avantage. Quand j'étudie, à la manière des physiciens, tel phéno-

mène extérieur, il y a d'autres faits qui ne sont pas moins certains : c'est l'acte d'attention par lequel je considère l'objet, c'est la perception que j'en ai, ce sont les jugements, raisonnements et conjectures qui suivent cette perception, c'est le souvenir que j'en consei*ve. Donc les faits psychologiques sont aussi certains que les faits matériels.

Mais il ne suffit pas que les phénomènes intérieurs soient certains, il faut qu'ils soient observables et qu'on puisse leur appliquer une méthode déterminée. Sans cela point de science. Eh bien, poursuit Jouffroy, les faits psychologiques remplissent encore cette condition. Aux logiciens de décrire comment l'esprit humain peut être observé, quelles sont les difficultés de l'observation intérieure et les moyens d'y obvier (1), Mais, sans entrer dans ces détails techniques, on peut se convaincre de la possibilité de l'analyse réfléchie par quelques remarques bien simples. Tout le monde sait ce que signifient ces mots : rentrer en soi-même, se rendre compte des sentiments que Von éprouve, etc. Ce ne sont pas là des actes chimériques et impossibles. Chez la plupart des hommes, ces opérations s'accomplissent d'une manière vague et confuse parce qu'elle est spontanée. Mais le psychologue peut y joindre une méthode plus savante et des procédés réguliers d'analyse, de comparaison et de classification. Les personnes mêmes qui sont étrangères aux études psychologiques font des descriptions fidèles de leurs émotions et de leurs pensées, lorsqu'un vif intérêt attire leur attention sur ces états intérieurs.

Mais les faits psychologiques auraient beau être certains et observables, ils ne pourraient pas être matière de science, s'ils n'étaient pas soumis à des lois. En effet, ce que la science cherche partout, c'est la loi, c'est le général ; il n'y a pas de science de ce qui passe. Si donc, dans le monde de la conscience, tout allait comme la paille au

(1) Voir notre !!• partie, chap. il, § 4.

vent, si tout se déroulait au hasard et sans suivre aucune marche déterminée, il n'y aurait point de science psychologique. Mais il y a des lois, c'est-à-dire des rapports constants entre les faits. On énonce, par exemple, une de ces lois quand on dit que l'attention fixe le souvenir, que le sentiment s'éteint s'il n'est soutenu par la pensée.

Une quatrième condition est nécessaire pour que des faits soient la matière d'une science. Il faut qu'ils soient susceptibles de notoriété, c'est-à-dire que celui qui les a observés puisse transmettre à autrui le résultat de ses observations. Ici, les partisans exclusifs des sciences physiques et naturelles semblent triompher. Voyez, disent-ils, quand un savant veut faire connaître un fait qu'il a découvert, il le met sous vos yeux. Devant vous le chimiste fait passer la teinture du tournesol du rouge au bleu et du bleu au rouge, le naturaliste vous montre la forme et la couleur de tel échantillon; cela se voit, cela se touche, il y a notoriété. Mais quand un psychologue entreprend de décrire ce qui se passe dans son âme, quel moyen a-t-il de prouver la fîdéUté de ses descriptions? A cela Jouffroy répond que ce qui paraît impossible arrive à chaque instant. Lorsque Molière ou Racine fait quelque peinture morale, les spectateurs ou les lecteurs n'en reconnaissent-ils pas immédiatement la justesse? Ne disent-ils pas de suite : C'est cela9 II n'est donc pas impossible de transmettre à autrui le résultat de l'observation intérieure. La nature humaine étant la même chez tous les hommes, chacun de nous peut la reconnaître quand elle est peinte avec des couleurs fidèles, et comme les opérations de la pensée et les sentiments qui nous agitent ont des noms dans toute langue bien faite, le langage suffit comme moyen de communication.

Ainsi les faits personnels, dont nous avons constaté la certitude, sont en même temps observables, soumis à des lois, susceptibles de notoriété. Il y a donc là une science

possible, science expérimentale aussi bien que la physique et la chimie, quoique d'une autre manière. Et ce caractère expérimental, la psychologie le communique à la philosophie tout entière dont elle est la basé.

L'analyse qui nous a fait découvrir, dans le simple énoncé d'un doute, les fondements de la psychologie, nous y fait apercevoir aussi les idées génératrices d'une autre science, la logique. Nous l'avons dit précédemment, douter c'est avoir l'idée du vrai, c'est distinguer la science de l'ignorance. Or, ces idées de science et de vérité contiennent en germe la logique tout entière. C'est un point que nous développerons ailleurs (1). Considérons en ce moment le principe de contradiction : La même chose ne peut pas être et n'être pas en même temps et soies le même rapport. On sait que cet axiome est la base de tout ce qui constitue la logique formelle, c'est-à-dire l'ensemble des règles absolues qui dérivent de la nature de nos pensées. Prenons pour exemple les règles de la conversion des propositions. Cette proposition universelle : Tout homms est mortel, se convertit en cette autre : Qiiélques êtres mortels sont hommes. Quel est le principe d'après lequel la première proposition peut se traduire par la seconde? C'est le principe de contradiction. Dire que tous les hommes sont mortels ou que quelques êtres mortels sont hommes, c'est donner deux expressions équivalentes d'une même vérité, c'est aller du même au même. La première proposition étant admise, la seconde ne peut être rejetée sans contradiction. En quoi consiste le syllogisme? Étant donnés deux termes extrêmes : Pierre et mortel^ dont on veut montrer le rapport, on prend un terme moyen, homme y qui est contenu dans le plus général (mortel) et qui contient le plus particulier (Pierre), et de la comparaison successivement établie entre les deux

(1) 111° partie, chap. m.

extrêmes et le moyen , on conclut le rapport réciproque des deux premiers. Or, sur quoi repose cette opération? Sur cet axiome qui n'est qu*une variante du principe de contradiction : Deux* choses égales à une troisième sont égales entre elles. Le principe de contradiction est donc la base de la logique formelle. Or, ce principe est impliqué dans le fait même du doute; car si l'on hésite entre le oui et le non, c'est parce que l'un et l'autre ne peuvent pas être vrais en même temps sous le même rapport.

Psychologie et logique : voilà deux sciences dont on pose les fondements dans l'acte de réflexion le plus simple, cet acte eût-il pour but d'ébranler toute espèce de certitude. C'est qu'il y a en nous des semences de vérité sans lesquelles aucune pensée n'est possible. Que l'homme sache donc apprécier ses véritables richesses ; qu'il comprenne, comme dit Cicéron, de quels dons précieux la nature l'a orné dès sa naissance : Quemadmodum a natura siihomatits in vitam venerit, Alcibiade parlant de Socrate dans le Banquet, le compare à ces Silènes que Ton voit exposés dans les ateliei's des sculpteurs et qui renferment à l'intérieur les images des dieux. Voyez, dit-il, cette face grotesque, écoutez ce langage trivial où il n'est question que de cordonniers, de corroyeurs, d'ànes bâtés! Tout cela ne rappelle-t-il pas un satyre effronté? Mais si vous ouvrez la statue, que de trésors à l'intérieur! Chacun de nous peut s'apphquer les paroles d'Alcibiade. Tous nous portons en nous-mêmes une image de la divinité. Ces idées, ces principes, cet ensemble de facultés, cette aptitude au vrai et au bien : voilà les traces de notre céleste origine, et quand il nous arrive d'en perdre le souvenir, il n'est besoin, pour nous le rappeler, que d'un peu de réflexion socratique sur la première pensée venue, sur l'opération intellectuelle la plus simple et la plus ordinaire.

CHAPITEE Vn.

Existence de la certitade. — La Térité morale.

Le caractère illogique du doute absolu en matière de morale se montre à nu dans certaines objections du scepticisme. Villemain, dans son Tableau de la littérature française au XVIII* siècle, remarque finement que, pour condamner comme barbares et immorales certaines coutumes des peuples sauvages, on s'appuie en réalité sur la certitude de la conscience morale, eft que par conséquent on ne peut, sans se contredire soi-même, contester la valeur de ses affirmations. Les sceptiques sont choqués de tel usage, de telle institution contre nature; donc ils distinguent le bien du mal. Ils sont scandalisés des dissidences des hommes sur le devoir et la justice ; donc ils tiennent pour certain que la vérité morale est une et ne peut être contradictoire à elle-même.

En matière de morale comme en logique et en psychologie, on peut faire sortir la certitude de Ténoncé même du doute. C'est ce que Proudhon a montré dans ce livre : De la justice dans la Révolution et dans V Église, où il établit très bien la certitude de la conscience contre le scepticisme, quoiqu'il ait le tort de vouloir séparer la morale de toute idée religieuse. De même que Descartes dit : Je doute, je pense, donc j'existe, de même, suivant Proudhon, la conscience morale peut dire : Je doute, je pense, donc j'existe. Si quelqu'un prétendait être incapable de distinguer le bien du mal, on pourrait lui répondre : Vous avez une notion quelconque du bien et du mal puisque vous en parlez ; ces mots bien et mal ont un sens pour vous. Eu réalité, votre doute porte sur les conditions de Tacte moral, sur le degré de l'obligation ou

sur rapplicalion du principe à tel cas particulier; mais il ne saurait porter sur la notion première, sur l'axiome, sur la fonction essentielle de la conscience. Il est impossible à quiconque veut s'entendre lui-même de douter sérieusement qu'il y ait une différence entre le bien et le mal, que l'être libre soit obligé d'éviter le mal et de pratiquer le bien. L'absurdité de ce doute devient pluâ palpable encore si, au lieu de considérer la formule abstraite des distinctions morales, on se place au point de vue de la vie pratique. C'est que la forme particulière et concrète des notions premières nous est plus familière que leur forme abstraite et générale. Aussi, parmi ceux qui repoussent beaucoup de croyances tenues pour inébranlables par la majorité des hommes, il n'en est pas un qui, à un moment donné, ne se prononce avec une entière assurance sur le caractère licite ou illicite des actions dont il est témoin.

Et que serait l'homme s'il n'avait pas le pouvoir de discerner le bien et le mal? Il serait au-dessous des animaux. L'animal, en effet, est dirigé par l'instinct. Cette activité aveugle, mais réglée, suffit pour que tout se passe avec convenance dans la vie animale. Mais, dans l'homme, la raison, qui s'appelle ici conscience morale, vient se superposer à l'instinct; dans l'homme, la sphère de la raison s'étend de jour en jour, l'instinct s'émousse et rétrograde. L'instinct cesse donc bien vite de suffire à l'homme et la raison lui est de plus en plus nécessaire.

A ces considérations sur la certitude de la conscience morale, on pourrait en ajouter d'autres encore. Mais, dans une question de cette nature, l'essentiel n'est pas tant d'argumenter pour prouver la thèse que de répondre aux objections. Il en est une surtout qui a toujours porté le trouble dans les esprits et que le scepticisme a constamment reproduite. C'est celle qui se tire des dissidences des hommes en matière de morale. On la trouve dans cette Apologie de Raymond de Sehonde, qui est un

arsenal d'arguments sceptiques : « Us sont plaisants quand, pour donner quelque certitude aux lois, ils disent qu'il y en a aulcunes fermes, perpétuelles et immuables qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain genre par la condition de leur propre essence, et de celleslà qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins ; or, ils sont si diffortunés que, de ces trois ou quatre lois choisies, il n'y en a une seule qui ne soit contredite ou désavouée, non par une nation, mais par plusieurs. H n'est chose de quoi le monde soit si divers qu'en coutumes et en lois. Cette chose est ici abominable, qui apporte recommandation ailleurs, comme en Lacédémone la subtilité de dérober ; les mariages entre proches sont défendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur. Meurtre des pères, communication des femmes, trafic de voleries, il n'est rien en somme de si extrême qui ne se trouve reçu par l'usage de quelques nations. :» Ainsi s'exprime Montaigne. Mais c'est surtout Pascal qui a gravé cette objection dans toutes les mémoires, c Si l'homme connaissait la justice, on la verrait plantée dans tous les États du monde et dans tous les temps. Au lieu qu'on ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation au pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité. Le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous montre l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne! Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Depuis Montaigne et Pascal, l'argument n'a pas changé de nature, mais il s'est développé dans les détails. En consultant les récits des voyageurs, on a trouvé de nouveaux faits à l'appui. C'est surtout l'école matérialiste qui a insisté complaisamment sur cette objection dont Montaigne et Pascal se servaient dans l'iniérêt de la foi. Ainsi M. L. Bûchner cite divers témoignages tendant à prouver l'absence de toute idée morale

chez certains peuples sauvages, tels que les Nouveaux- Calédoniens et les nègres du Soudan.

Nous aurons pleinement résolu Tobjection, si nous parvenons à établir: l<>que les dissidences actuelles des peuples civilisés portent sur des questions complexes et difficiles, non sur les vérités simples et les principes; 2» que les anomalies morales, soit chez les peuples de l'antiquité, soit chez les sauvages, s'expliquent par les circonstances ; S® qu'à travers les diversités que Ton constate, on trouve encore au total assez de ressemblances pour établir l'unité morale du genre humain ; 4« que ces diversités, prises dans leur ensemble et vues de haut, sont soumises à la loi du progrès , ce qui est une marque de certitude.

Pour établir le premier point, prenons pour exemple les questions de l'aumône , du divorce et de la peine de mort. Sur quoi porte le débat quand il s'agit de l'aumône? Il ne porte pas sur la question de savoir s'il est bien de venir en aide à son semblable. Mais on se demande si, en faisant l'aumône, on soulagera une détresse véritable ou si l'on encouragera la paresse. Il y a là un point délicat et difficile : dans la forme actuelle de la société, le pauvre trouve-t-il toujours des moyens de se procurer du travail (1)? C'est cette difficulté qui peut compliquer le problème théorique de l'aumône. Mais le principe : Fais aux autres ce que tu voudrais qu'il te fût fait à toimême^ n'e^i contesté par personne. Sur la question du divorce, qui est tranchée dans tel ou tel sens ]^r la religion et la législation civile, les théoriciens ne sont pas toujours d'accord. Mais quel est entre eux le point en litige? Ce ne sont pas ces principes de morale que les parents doivent protection à leurs enfants et qu'il faut prévenir l'inconstance chez les époux. Mais la difficulté consiste

(1) Garnier, Traité deg faovltés de Vânifi, t. II, p. 369.

dans les voies et moyens. Les uns soutiennent que TindissolubUité du mariage est \e seul moyen d'assurer le sort des enfants et de tenir en bride l'humeur volage des époux. Les autres disent : Mais le sort des enfgints est encore plus à plaindre lorsque le père et la mère demeurent unis malgré eux que si le divorce était prononcé. Ils ajoutent que, si le lien matrimonial pouvait être rompu, la crainte d'amener cette rupture préviendrait bien des désordres (1). On discute également sur la peine de mort. Ici encore le doute ne porte pas sur les principes. Tout le monde convient que le coupable mérite une punition et que la société a le droit de se défendre. Mais le difficile est de savoir si, dans l'état actuel des mœurs, un autre châtiment pourrait atteindre le but ; et c'est là une question que l'expérience et l'histoire peuvent seules résoudre (2). Nous avons dit que les anomalies morales, soit chez les sauvages, soit chez les peuples de l'antiquité , s'expliquaient par les circonstances. On parle souvent du massacre des vieillards, de l'abandon des enfants nouveau -nés et des supplices infligés aux adolescents. Tous ces faits s'expliquent par l'état misérable dans lequel vivent certaines peuplades, par les souffrances qu'elles endurent et par leurs guerres de tribu à tribu. S'il y a eu des massacres de vieillards, c'était sans doute à l'approche de quelque tribu ennemie et victorieuse et pour les soustraire à d'affreux tourments ou à l'esclavage. Sans doute, aussi, on a sacrifié les nouveau-nés pour des causes semblables ou pour les préserver des douleurs de la faim ; quant aux supplices infligés aux adolescents, c'était un moyen de les préparer au combat et aux tortures qui les attendaient en cas de captivité. Ces usages qui, à première vue, semblent inex-

(1) Cf. : Gamier, Tt'aité deê/amilté» deVâmây t. II, p. 369.

(2) a La morale pure c'est la paix, la morale appliquée c'est la guerre » (Renouvier, Science de ta Morale, 1. 1, préface, vi).

plicables, ont existé partout où les mêmes causes se sont reproduites, chez les habitants de l'Àraucanie, chez les Indiens des Pampas et che-z la plupart des Indiens de FAmérique septentrionale (1).

Les habitudes de vol et de pillage ont encore défrayé les argumentations sceptiques, depuis Montaigne jusqu'à M. Bùchner. En Amérique et en Afrique, les sauvages commettent des vols sur les vaisseaux européens qui vont les visiter. A Sparte, le vol des objets propres à la subsistance demeurait impuni, pourvu qu'il fût exécuté avec adresse. Mais qu'est-ce que cela prouve? L'homme sauvage a certainement une idée de ce principe qu'il faut respecter son prochain. Mais pour lui l'étranger n'est pas le prochain, c'est un ennemi ; et nous savons trop que, même en pays civilisé, la propriété de l'ennemi n'est pas toujours respectée. Quant aux larcins permis à Sparte, rien n'est plus facile à expliquer, si l'on considère le caractère général de la législation de Lycurgue. La ville de Sparte était comme un camp retranché en pays ennemi, il lui fallait donc une législation toute militaire. Aussi Lycurgue ordonne-t-il de faire périr les enfants mal conformés, comme on se délivre des bouches inutiles dans une ville assiégée (2). Afin de mieux, associer les citoyens dans la défense de l'État, Lycurgue détruit la famille. Les femmes sont fortifiées par les exercices du corps comme les hommes, le labourage et les arts mécaniques sont abandonnés aux esclaves, le commerce n'est pas encouragé, les échanges sont rendus presque impossibles par l'adoption d'une grosse monnaie de fer difficile à transporter. Enfin la propriété n'est qu'à moitié garantie, et c'est pour cela que les adolescents peuvent dérober impunément ce qui est nécessaire à leur subsistance, pourvu qu'ils le fassent avec adresse. On

(1) Gamier, Traité des faoultés de Vâime, t. II, p. 853.

(2) Id., ibidem, p. 359.

considère ces larcins comme une préparation aux ruses de la guerre (1). Cette tolérance à l'endroit du vol prouvet-elle donc Tabsence d'idées morales à Lacédémone? En aucune façon. On peut dire même qu'il n'y avait pas vol proprement dit dans le cas qui nous occupe , car le larcin accompli dans les conditions voulues était consenti d'un commun accord entre le preneur et les autres citoyens (2).

Montaigne parle aussi de la polygamie, du mariage entre proches, etc. D est certain que ces formes diverses de la famille se sont rencontrées et se rencontrent peut-être encore. Je ne dirai pas, avec certains auteurs contemporains, qu'elles sont indifférentes au point de vue de la morale. Je crois que la monogamie indissoluble est l'idéal du mariage et que c'est vers cet idéal que doivent tendre les civilisations. Quant aux formes défectueuses de la famille elles s'expliquent par l'état arriéré des peuples chez lesquels on les rencontre. Ainsi on a constaté, avec raison ce semble, une relation entre la polygamie et l'état pastoral. Chez des tribus dispersées dans des pâturages et presque toujours hostiles les unes aux autres, la guerre et divers accidents détruisent beaucoup d'hommes; il en résulte que le nombre des hommes est de beaucoup inférieur à celui des femmes. En outre, pour le patriarche pasteur, le nombre des enfants est une richesse ; plus il en a, plus il a de bergers pour garder ses troupeaux. De là, la polygamie. On la trouve aussi chez l'homme sauvage à l'état de chasseur. Pendant qu'il est à la chasse, les services de ses femmes lui sont indispensables pour préparer sa hutte, sa nourriture, pour confectionner ses vêtements et ses armes.

Ainsi toutes les anomalies s'expliquent, elles n'au-

(1) Gamier, Traité des facultés de VàmCy t. H, p. 860.

(2) Janet, Unité m&rale de V espèce humaine {^Revue des deux Mondes, 15 octobre 1868).

torisent nullement la conclusion que Ton en tire quelquefois contre la certitude de la conscience morale ou contre l'unité morale du genre humain. Mais, avons-nous dit, à travers toutes les diversités que l'on signale, il reste encore^ au total, assez de ressemblance pour qu'il soit permis d'afûrmer que la raison humaine est partout la même. Nous avons aujourd'hui entre les mains des matériaux de toute nature, livres de morale, recueils de lois, récits de voyages, qui permettent de faire, entre les opinions des différents peuples, des comparaisons intéressantes et instructives. Ces études ont été faites et bien faites (1). Nous n'avons pas à les recommencer. Mais nous emprunterons à leurs auteurs ce qui sera utile pour établir notre thèse.

La morale de la Bible et de l'Évangile nous est connue, puisque c'est la nôtre. Celle des Grecs et des Romains nous est devenue familière par l'instruction classique, et il est facile de remarquer quelle profonde analogie se rencontre, au moins quant à la loi naturelle, entre les préceptes de Platon et d'Âristote et les idées chrétiennes. Les analogies seront aussi réelles et plus significatives encore si elles s'étendent de la Judée, de Rome et d'Athènes, à l'Inde et à la Chine. Interrogeons Manou, le vieux législateur de l'Inde sur des questions de morale générale, comme celles du souverain bien, delà conscience et de la sanction. Suivant Manou, les uns placent le souverain bien dans le plaisir, d'autres dans la vertu, d'autres enfin dans le plaisir et la vertu réunis. Ces derniers sont les sages. Ceci ne rappelle-t-il pas trois grandes doctrines morales de la Grèce, Tépicuréisme, le stoïcisme et le péripatétisme? On voit que Manou est pour la solution péri-

(n Voir surtout l'article déjà cité de M. Janet, sur V Unité morale de Vespèce humaine et le chapitre préliminaire de son JSistoire de la science politique, 2« édition.

patéticienne. Les philosophes de TOccident ne parlent pas mieux de la conscience que Manou dans les passages suivants : € L'âme est son propre témoin ; ne méprisez jamais votre âme, le témoin par excellence des hommes (1). 9 € Les méchants disent : Personne ne me voit; mais les dieux les regardent de même que l'esprit qui est en eux.]» Voici un passage où la sanction morale est affirmée avec autant d'élévation que de force : c Tout acte de la pensée, de la parole ou du corps, selon qu'il est bon ou mauvais, porte un bon ou un mauvais fruit. En accomplissant les devoirs prescrits, sans avoir pour mobile l'attente de la récompense, on arrive à l'immortalité (2). "p En consultant le législateur de l'Inde sur la morale appliquée, on a souvent l'occasion d'admirer chez lui le respect délicat de la femme, la tendresse à l'égard des faibles et des malheureux, la haine de la dévotion orgueilleuse et hypocrite. On peut reprocher deux choses aux lois de Manou, comme au système politique et religieux de l'Inde, la tendance au mysticisme et le régime des castes. Cousin remarquait avec raison, en 1829, le caractère mystique du Bagavad- Gita, un des principaux monuments de la philosophie indienne. Manou, comme l'auteur du Bagavad-Gita, recommandait surtout la contemplation et l'amour de la solitude. Mais, chose remarquable, ces philosophes mystiques comprennent jusqu'à un certain point l'importance de l'action (3); en sorte que nous trouvons, dans l'Inde, ce conflit entre la contemplation et l'action qui est une des grandes difficultés de la direction morale et qui se trouve dans toutes les philosophies et toutes les théologies. Tant il est vrai que l'esprit humain est partout le même 1

(1) Cité par M. Janet, Histoire de la science politiqne, 1. 1, p. 6, en note.

(2) Ibidem,

(3) Ikidem.

68 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Vli.

Le régime des castes est une de ces aberrations que l'on rencontre fréquemment dans l'enfance des peuples. Mais dans rinde comme ailleurs, la conscience a protesté contre l'assujettissement d'une portion de l'humanité à l'autre. Cette protestation s'est produite surtout dans le Bouddhisme, qui règne maintenant sur une grande partie de l'Asie et qui a été une sorte de réforme de l'antique religion de l'Inde, le brahmanisme (1).

Il est facile de voir, d'après ce document, que la morale des Hindous ne diilère pas radicalement de la nôtre, malgré l'avantage que nous donnent le progrès du temps et la supériorité de la religion. Dira-t-on que ces analogies tiennent à l'identité de race? Mais on en trouve et de plus frappantes encore, entre notre morale et celle des Chinois qui appartiennent à une race totalement différente de la nôtre. Confucius, le philosophe chinois, célèbre la loi morale avec enthousiasme et en décrit les caractères avec autant de clarté qu'un stoïcien d'Athènes (2). Pour la morale sociale, il est supérieur au législateur indien qui s'occupait trop exclusivement du perfectionnement individuel. Le continuateur de -Confucius, Mencius, exprime quelque part la vérité que nous voulons établir ici, l'unité morale du genre humain (3). Ainsi, au fond de la Chine et de l'Inde, et dans les temps les plus reculés, l'esprit humain manifestait, de la façon la plus claire, ce fonds de vérité qu'il aperçoit plus ou moins complètement, mais qui ne change pas suivant les siècles et les pays.

On dira peut-être que nous n'avons parlé que des nations qui ont des codes et des livres de morale et qui, par

(1) On peut lire, dans l'ouvrage de M. Janet, des légendes et paraboles bouddhiques vraiment ravissantes sur l'égalité, la charité, etc.

(2) Voir l'article déjà cité de M. Janet (Bévue des deux Mondes, 16 octobre 1868, p. 921).

(3) im., p, 922.

conséquent, sont arrivées à tin certain degré de civilisation, mais que, chez des Australiens ou des nègres de l'Afrique centrale, il est difficile de trouver cette vérité qui devrait éclairer tout homme venant en ce monde. Eh bien, que Ton consulte Mungo-Park et Livingstone sur les populations de l'Afrique, Malouet sur les Indiens du Nouveau-Monde, et l'on se convaincra que, chez les sauvages comme chez nous, il y a un mélange de bien et de mal, d'idées saines et d'erreurs.

Pour achever de résoudre l'objection tirée des dissidences en morale, il nous reste à parler des progrès de la conscience humaine, des vérités conquises et des préjugés refoulés de siècle en siècle. Considérons, par exemple, le respect de la vie humaine, l'idée de la famille, celle de la propriété, la liberté individuelle, le droit des gens.

La vie humaine a paru de plus en plus respectable à mesure que la civilisation s'est développée. Ainsi, le cannibalisme a été refoulé, la vendetta et les guerres privées sont devenues impossibles, les sacrifices humains ont disparu, le duel et le suicide, après avoir été longtemps vantés comme des actes de courage, sont jugés sévèrement par l'opinion, le tyrannicide est l'objet d'une réprobation de plus en plus unanime. — L'idée de la famille s'est plus d'une fois transformée depuis l'ancien patriarchat jusqu'à nous, en passant par le monde grœco-romain et le moyen âge, et ces transformations ont été des progrès incontestables. Les femmes de la Bible et d'Homère ont assurément leur poésie; mais nous préférons la femme moderne et chrétienne, avec ses droits reconnus et sa noble mission, avec cette royauté dont l'a couronnée une tradition chevaleresque d'honneur et de délicatesse. La monogamie tend à remplacer partout la polygamie; le droit d'aînesse a disparu, ainsi que le droit de vie et de mort des parents sur les enfants. Sans doute, les liens de la famille se sont un peu relâchés, mais rien ne nous em-

70 PREMIÊEE PAITIE. — CHAPmB TH.

pèche de les resserrer par Tusage fenne et éclairé d'une autorité légitime. Aucun préjugé barbare, aucune aberration juridique ne s'oppose à ce qu'il existe maintenant , dans la (amOle, amour et discipline, ordre et liberté. — Les servitudes qui pesaient sur la propriété au moyen âge, les barrières qui en rendaient l'accès si difficile au plus grand nombre ont été supprimées. En. même temps la propriété a été mieux garantie. Le brigandage était autrefois le privilège des héros ; il est devenu le refuge des malfaiteurs. — La liberté individuelle a été reconnue dans nos constitutions et consacrée par l'abolition de l'esclavage et du servage. — Dans les rapports réciproques des nations, on a vu peu à peu le droit de guerre se réduire au strict nécessaire. Les armes empoisonnées et perfides, les pillages, le massacre des vaincus, la course, etc., ont été successivement abandonnés et flétris, ainsi que le droit d'aubaine, le droit d'épaves et autres restes de Tétat barbare.

Tels sont les progrès de la raison pratique. Ces progrès amènent les peuples à' une morale de plus en plus uniforme, et tendent à faire disparaître ces contradictions et ces dissidences que le scepticisme a si souvent objectées aux philosophes moralistes.

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