CHAPITRE Vm
Existence de la certitnde. — Le Trai en esthétique.
L'existence de la certitude a été établie pour les notions premières de la psychologie, de la logique et de la morale. I) n'est pas impossible d'atteindre le même résultat pour la science du beau ou l'esthétique.
On a quelquefois prétendu qu'en matière d'art et de critique, tout était affaire de caprice ou d'habitude. C'est ce qu'il faut examiner. Ce qu'on appelle caprice résulte du penchant naturel que nous avons pour la nouveauté. Mais la nouveauté d'un objet ne peut qu'assaisonner l'admiration qu'il nous cause. Il faut à cette admiration un autre principe; il faut que l'objet plaise par lui-même. Une laideur nouvelle ne nous plairait pas par cela seul qu'elle serait nouvelle (1). Quant à l'habitude, c'est une disposition qui s'associe au sentiment du beau, mais qui ne suffit pas à l'expliquer. L'habitude, non plus que la nouveauté, ne peut communiquer à un objet la beauté qui lui manque; elle ne peut nous faire admirer une chose laide. Quel est l'effet propre de l'habitude passive? C'est d'émousser tous les sentiments quels qu'ils soient, le sentiment du beau comme celui du laid ; par conséquent, elle ne les fait pas naître. Ajoutons qu'il y a une grande différence entre l'affection pour les objets de l'habitude passive et l'affection pour la beauté, oc La première, dit Adolphe Garnier, est grossière et égoïste ; elle ne partage pas avec autrui les objets auxquels elle s'attache; la seconde est délicate, mêlée de respect et désintéressée; elle ne s'approprie pas les objets qu'elle admire, et son ad-
(1) Cf. : Garnier, Traité deêfaovltés de Vâme, U I, p. 248.
miration s'augmente au contact de l'admiration d'autrui. i L'habitude active accroît ss^s doute la délicatesse de nos impressions; mais elle produit cet effet sur les sentiments les plus divers, sur ceux du bien et du vrai, comme sur celui du beau. £lle ne communique donc pas au beau le caractère qui le distingue de tout le reste.
Pascal avait donc doublement tort de dire : c Gomme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice. » Cette pensée, inexacte en ce qui concerne la justice, n^est pas même vraie par rapport à l'agrément. La mode produit ce genre d'agrément qui flatte en nous l'amour de la nouveauté et des habitudes ; mais elle ne suffît pas à faire naître ce plaisir supérieur que nous causent l'élégance, la grâce et la majesté.
Après avoir écarté ces explications tirées du caprice, de l'habitude et de la mode, établissons directement notre thèse, savoir qu'il y a des jugements certains en esthétique. Plusieurs fois déjà nous avons fait sortir la certitude du doute lui-même. Par un procédé semblable, nous tirerons des discussions des hommes sur le beau et son contraire une preuve que tout n'est pas douteux en matière d'esthétique. On a toujours discuté et on discutera toujours sur la beauté ou la laideur de tel ou tel objet particulier. Le sceptique lui-même a ses préférences et ses antipathies quand il oublie son système. Or, nos discussions n'auraient pas àe raison d'être s'il n'y avait aucune vérité en esthétique, aucune certitude en matière d'art et de littérature. Discuter, en effet, c'est supposer que l'un des interlocuteurs a raison et que l'autre a tort; c'est comparer l'objet à un idéal ; c'est admettre que l'on a une mesure pour l'apprécier. Le scepticisme ne s'entend donc pas luimême lorsqu'il se fait une arme de nos disputes sur le beau.
En réalité sur quoi portent les doutes? Sur des difficultés d'une nature spéciale. On hésite, par exemple, sur
le mérite d'un livre où se rencontrent de qualités éminentes et de défauts choquants. C'est que ce mélange du bon et du mauvais est bien fait pour embarrasser Tesprit, quand il s'agit de déterminer exactement la valeur de l'ouvrage. On a des doutes sur telle doctrine littéraire. C'est que cette doctrine est un système, un ensemble de vues personnelles plus ou moins contestables. On n'est pas fixé sur la définition du beau. C'est que l'idée du beau, à son sommet, va se confondre avec Tidée de Dieu, et que tout ce qui touche à l'infini est pour nous rempli de mystères. Ainsi les doutes, quand il y en a, s'expliquent par la nature des questions. Mais à côté des cas douteux, il en est qui n'offrent aucune difficulté. À chaque instant on admire certaines choses comme belles et on en critique d'autres comme laides sans la moindre hésitation. Ces jugements sont même si fréquents qu'ils passent inaperçus. Là-dessus que fait un esprit enclin au scepticisme? Frappé des cas embarrassants et des doctrines controversées, il oublie le certain, qui est habituel, pour l'incertain, qui est l'exception; il érige le doute en système, sauf à se donner, dans la pratique, de continuels démentis.
Mais la façon la plus directe de prouver notre thèse sera de citer quelques-unes de ces règles qui sont indépendantes des systèmes et à l'abri des variations du goût et de la mode. Il est difficile assurément de donner une définition du beau. C'est une de ces notions primitives qui ne peuvent guère se traduire par d'autres. Mais les formules reconnues insuffisantes comme définitions sont pour la plupart incontestables comme règles, comme principes de critique. Lorsque, par exemple, Condillac ramène toute l'esthétique littéraire à la liaison des idées, sa maxime est inacceptable comme doctrine totale ; mais la loi de composition littéraire qu'elle énonce est absolument certaine. On dit quelquefois que le beau est la variété dans l'unité. C'est là une définition défectueuse ; mais c'est une règle
74 PREMIÈRE PARTIE è — CHAPITRE Y III.
excellente: il faut, en effet, dans toute œuvre d'art, une diversité qui parle aux sens et à l'imagination, et un caractère d'ordre et d'unité qui satisfasse la raison. Le rapport du signe avec l'idée, souvent pris pour le beau lui-même, en est au moins une condition ; c'est ce qui constitue la perfection du langage, qu'il s'agisse du langage articulé, instrument de la poésie et de l'éloquence, ou de ces autres systèmes de signes qu'emploient la musique et les arts du dessin. En pareille matière le doute ne se rencontre pas. Tout le monde apprécie une forme régulière, un mouvement cadencé, une intonation juste, un style précis. Tout le monde reconnaît que les sons, les ryGimes et les couleurs doivent s'accorder ensemble et être en rapports avec les sentiments que l'on veut exprimer ou exciter.
En consultant l'histoire des arts et des lettres, on se convaincra facilement que, s'il y a des règles étroites, arbitraires, conventionnelles, il y a des principes sur lesquels tous les grands critiques sont d'accord et que le génie lui-même suit toujours. Platon, dans son Phèdre, met en contraste de la manière la plus piquante, les procédés inventés par certains rhéteurs et les lois immuables de l'art. L'habile Théodore de Byzance, dit-il, a imaginé la sous-confirmation et la sous-réfutation. L'illustre Événus de Paros a inventé et même mis en vers la théorie des louanges détournées et des attaques indirectes. Tisias et Gorgias ont découvert que le vraisemblable vaut mieux que le wai. « Que dire de Polus avec sa musique oratoire, ses répétitions, ses sentences, ses images et ces mots que Lycimnion son maître lui a prêtés pour faire de l'harmonie ? » Toutes ces belles inventions qui passent auprès de quelques-uns pour les secrets de l'art, en sont tout au plus l'accessoire. Le critique philosophe donne d'autres conseils à l'orateur ; il lui recommande d'étudier la nature humaine et les règles de la dialectique, c II faut réunir,
SOUS une idée générale, toutes les idées particulières éparses de côté et d'autre..., décomposer ensuite le sujet en ses différentes parties, comme en autant d'articulations naturelles, et tâcher de ne point mutiler chaque membre, comme ferait un mauvais écuyer tranchant... Pour moi, mon cher Phèdre, j'affectionne singulièrement cette ma-> nière de diviser les idées et de les rassembler tour à tour, pour être plus capable de bien penser et de bien parler, et quand je crois apercevoir dans quelqu'un une intelligence qui peut embrasser à la fois l'ensemble et les détails d'un objet, je marche avec respect sur ses traces comme sur celles d'un dieu, i Réunir les idées et les distinguer, voilà ce qui sera toujours nécessaire à l'orateur. C'est un précepte qui ne passera jamais de mode. Dans le même endroit, Platon compare un discours à un être vivant. c Tu conviendras, je pense, que tout discours doit être composé comme un être vivant, avoir un corps qui lui soit propre, une tête et des pieds, un milieu et des extrémités proportionnées entre elles et avec l'ensemble, t Cette pensée de Platon a été bien souvent reproduite. Àristote enseigne qu'une tragédie doit être un tout vivant, Çwov. Horace emploie la même comparaison à propos de l'unité, au début de son Art poétique, Fénelon, à la fois orateur et philosophe, tient le même langage que Platon dans sa lettre à l'Académie. Buffon, le grand naturaliste, s'exprime ainsi, dans un discours qui a pour sujet le style et où le soin des mots semblerait devoir tenir la première place : c Pourquoi les ouvrages de la nature sont-ils si parfaits? C'est que chaque ouvrage est un tout, et qu'elle travaille sur un plan éternel dont elle ne s'écarte jamais... Si l'esprit humain imite la nature dans sa marche et dans son travail, s'il s'élève par la contemplation aux vérités les plus sublimes, s'il les réunit, s'il les enchaîne, s'il en forme un tout, un système pour la réflexion, il établira sur des fondements inébranlables des monuments immortels. »
Cette règle de l'ordre et de l'unité n'a pas été seulement recommandée par les critiques, elle a été appliquée par les orateurs et les poètes. Dans les sermons et tes oraisons funèbres de Bossuel, les développements les plus riches et les endroits les plus pathétiques se rattachent étroitement à la vérité fondamentale qui fait l'objet du discours. Vniade d'Homère se rapporte tout entière à un seul fait : la colère d'Achille. Dans VÂthalie de Racine, le doigt de Uieu est partout visible, et la reine vaincue dit avec raison :
Iropitofable Dieu, toi eenl as tout condaiL
On trouverait cette unité jusque dans les écarts de la poésie lyrique, et l'on a souvent admiré la lo^que et l'art ]irufond qui se cachent soua le beau désordre d'une ode (l'Horace ou de Pindare.
Il y a donc, en esthétique, des principes absolument LTrtains. Le nier, c'est s'exposer à de perpétuelles contrailictions avec soi-même. On dira, par exemple : Il n'y a pas (le règles absolues; il suIGt qu'une œuvre soit vivante et l'uissante. Mais ceux qui tiennent ce langage ne s'aperçoivent pas qu'en réclamant pour les œuvres d'art la vie et la puissance, ils formulent tout un système d'esthétique. — On dit encore : L'essentiel est de plaire, n'importe par quel moyen. — Mais on avouera bien qu'il s'agit de plaire à un être doué de raison et que, par conséquent, les moyens ne sont pas indifTérents.
En résumé les discussions même sur le beau, prouvent qu'il y a une vérité esthétique. Les doutes ne portent que .sur certaines difGcultés spéciales, et dans une foule de cas, on se prononce sans hésiter sur la beauté ou la laideur des objets. Enfin, il y a des règles indépendantes lies systèmes plus ou mqins contestables et des fantaisies passagères de ta mode.
Mais ici se présentent des objections. Les erreurs et les dissidences du goût, commecelles delà conscience morale.
EXISTENCE DE LA GERTTnTDE. LE VRAI EN ESTHETIQUE. 77
foamissent des armes au scepticisme. Pour résoudre ces difficultés, il faut savoir ce que c'est que le goût.
Le 'goût n'est pas une faculté simple et irréductible, c'est un pouvoir complexe dont les éléments sont empruntés à la raison, à l'imagination et à la sensibilité. Parlons d'abord de l'élément rationnel. De ce que la connaissance du beau a pour point de départ l'action des sens, on est quelquefois tenté de conclure que cette connaissance est produite uniquement par la perception extérieure. Il n'en est rien, c Quand nous trouvons un bâtiment beau, dit Bossuet, c'est un jugement que nous faisons sur la justesse et la proportion de toutes les parties, en les rapportant les unes aux autres, et il y a dans ce jugement un raisonnement caché que nous n'apercevons pas, à cause qu'il se fait fort vite... D en est de même de toutes les choses dont la beauté nous frappe d'abord. Ce qui nous fait trouver une couleur belle, c'est un jugement secret que nous portons en nous-mêmes de ses proportions avec notre œil qu'elle divertit. Les beaux sons, les beaux chants, les belles cadences ont la même proportion avec notre oreille. En apercevoir la justesse, c'est ce qu'on appelle avoir Toreille bonne, et une marque que cette justesse qu'on attribue à l'oreille est un ouvrage de raisonnement et de réflexion, c'est qu'elle s'acquiert et se perfectionne par l'art (1). » Ajoutons à ces observations de Bossuet que les qualités sensibles, telles que la grandeur, la forme, la couleur, le son, etc., ne sont belles que parce qu'elles représentent quelque chose de supérieur aux sens. L'étendue de la voûte céleste paraît à nos yeux comme le signe de la grandeur divine. Les formes symétriques sont les marques d'une intelligence qui conçoit l'unité (2). La raison intervient donc dans la connaissance
(1) Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même^ ch. I, § 8.
(2) Gamier, Traité des facultés de râtne, 1. 1, p. 238.
du beau; la raison est une partie du goût. Cette partie est même la plus importante, et Ton peut dire que le goût est la raison esthétique comme la conscience morale est la raison pratique.
Mais, dans le goût comme dans la conscience morale, à côté du rôle de la raison, il y a celui de la sensibilité. De jqaême que les actes accomplis par un agent moral excitent en nous de Testime ou du mépris, de même une œuvre d'art fait naître tantôt l'admiration, tantôt le sentiment contraire. L'imagination intervient aussi dans l'appréciation du beau. Pour comprendre un auteur ou un ajTtiste, il faut non pas l'égaler sans doute, mais lui ressembler en quelque degré, e: Un esprit sensé, mais sec et austère, comme Le Batteux ou Condillac, ne sera-t-il pas insensible aux plus heureuses audaces du génie, et ne portera-t-il pas dans la critique une sévérité étroite, une raison très peu raisonnable, puisqu'elle ne comprend pas toutes les parties de la nature humaine, une intolérance qui mutile et flétrit Tart en croyant l'épurer (1)? n Citons un exemple de cet esprit d'algébriste que Condillac portait dans la critique littéraire. Dans son Art d'écrire, il apprécie ce passage de Boiieau :
Gardez-vous d'imiter ce rimenr furieux,
Qui, de ses vains écrits lecteur harmonieux.
Aborde en récitant quiconque le salue
Et poursuit de ses vers les passante dans la rue.
Quel jugement notre philosophe porte-t-il sur ces vers? € De ses vains écrits lecteur harmonieux ne fait que ralentir le discours. Dans la rue est inutile, et ne se trouve à la fin du vers que pour rimer avec salue. Enfin, les épilhètes furieux, vains, harmonieux ne signifient pas grand'chose ou du moins sont bien froides. Cette pensée ne perdrait donc rien si on se bornait à dire :
(1) Cousin, du Vrai, du Beau et du Bien^ p. 163.
Gardez-vous d'imiter ce rimeur qui aborde en récitant quiconque le salue et poursuit de ses vers les passants. » Il faut avoir bien peu le sentiment de la poésie pour adresser de tels reproches à Boileau, pour accuser de redondance le plus correct et le plus précis de nos poètes. Le goût est donc une faculté complexe, un heureux mélange d'imagination, de sentiment et de raison. Gela posé, les objections tirées des erreurs du goût sont faciles à résoudre. Ces erreurs s'expliquent et ne sont pas sans remède. Elles s'expliquent, disons-nous. En effet, chacune des facultés dont se compose le goût étant soumise à des lois, l'altération du goût est inévitable quand ces lois sont méconnues. La sensibilité, qui a pour loi la tempé]:ance, est bien vite épuisée par les émotions excessives ; il £siut alors des excitants pour la réveiller, et l'exagération des tons et des couleurs est pour elle ce que sont les liqueurs fortes pour un estomac blasé. L'imagination aussi s^ déprave promptement par les lectures qui ressemblent à des mets û*op épicés, par l'habitude des fantaisies extravagantes, par l'emphase et l'afféterie du langage. Quant à la raison, toutes les causes d'erreurs qui l'égarent dans la recherche du vrai la trompent également dans l'appréciation du beau, préjugés, sophismes, influence des passions, de l'amour-propre et de l'intérêt. Si nous considérons ces facultés dans leurs rapports mutuels, nous voyons intervenir la loi qui soumet l'imagination et la sensibilité à l'empire de la raison. Quand cette juste subordination des facultés n'est pas maintenue dans l'àme, le trouble de l'économie intérieure se reproduit nécessairement dans les œuvres de l'art et dans les appréciations de la critique. Et ce n'est pas seulement chez les individus que le désordre moral produit la décadence du goût. Dans toute société où les mœurs publiques ont fléchi, la corruption des lettres est inévitable. C'est ce que Sénèque a exprimé de la façon la plus heureuse dans une de ses épitres à Lucilius : « Si
disciplina civitatis laboravit et se in delicias dédit, argumentum est luxuriae public» orationis lascivia... Non potest alius esse ingenio, alius animo color. Si ille sanus est, si compositus, gravis, temperans, ingenium quoque siccum ac sobiium est ; illo vitiato, hoc quoque afflatur. ib Ainsi, l'altération du goût a des causes faciles à reconnaître. Elles se résument en un seul mot, le désordre dans l'emploi de nos facultés. Et quel est le remède? Il est tout indiqué. Rétablissez Tordre, c'est-à-dire tenez compte des lois de l'imagination et de la sensibilité; soumettez-les au joug de la raison. Éloignez de celle-ci les causes qui Tégarent, en y substituant la pureté du cœur, la modestie, le désintéressement, la bonne volonté.
L'explication est la même pour les dissidences du goût que pour ses erreurs. On peut remarquer en outre que l'imagination, la sensibilité ou le raisonnement prédominent suivant les individus, et que chacun est enclin à préférer ce qui se rapporte à sa nature (1). Une âme sensible sera séduite par l'éloquence passionnée de J.-J. Rousseau; un esprit vif et judicieux goûtera la prose nette de Voltaire. Mais, remarquons-le bien, ces préférences individuelles ne se traduisent pas nécessairement en appréciations exclusives et partiales. (în doit et on peut faire abstraction de son penchant personnel et reconnaître le beau partout où il se trouve. L'Athalie de Racine est certainement, par la nature du sujet, un des ouvrages les moins capables de captiver les cœurs, et cependant qui refuserait d'y voir un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain?
Mais, dira-t-on, les dissidences dont on vient de parler ne sont rien à côté de celles qui séparent l'homme civilisé du sauvage. Dans certaines peuplades, les parents ne croient pas enlaidir leurs enfants quand* ils aplatissent
(1) Cf. : Qérusez, Préûiê de littérature.
leur tête quelques temps après qu'ils sont nés. Les nègres, les Groênlandais et les Lapons ne sont pas choqués de la couleur de leur peau. Les naturels de certaines parties de l'Afrique couvrent leurs cheveux d'un enduit de terre rouge et d'huile de palmier, etc. Ces faits ne peuvent donner lieu à aucune difGculté sérieuse. Car l'altération du goût qu'ils attestent a des causes parfaitement assignables. Si les parents défigurent leurs enfants quelque temps après qu'ils sont nés, c'est pour les faire paraître plus redoutables à leurs ennemis. Chez les sauvages, la laideur des formes et du teint est amenée par des causes physiques extérieures, et leur goût s'altère par le spectacle qu'ils ont habituellement sous les yeux. Mais supprimez ces causes accidentelles d'altération, et le goût deviendra chez ces peuples ce qu'il est chez les nations civilisées. Remarquons enfin que chez les sauvages, à travers toutes les aberrations que Ton signale, il y a toujours le goût naturel de l'ornement et de la parure qui montre qu'au fond l'homme est partout le même.
Ainsi les objections tirées des erreurs et des dissidences du goût sont sans force contre la certitude de nos jugements en matière d'art et de littérature. Cette certitude, nous l'avons vu, est impliquée ici comme ailleurs, dans l'énoncé même du doute. Quand on dispute sur le vrai, sur le bien, sur le beau, on est en possession des idées génératrices de la logique, de la morale et de l'esthétique. La moindre de nos pensées contient virtuellement la science tout entière. C'est ce que Socrate avait admirablement compris. Sachons le comprendre à notre tour, et ne nous lassons jamais de descendre en nous-mêmes pour prendre conscience de nos propres richesses.