DU SCEPTICISME EN GÉNÉRAL
pas la seule. La critique, nous le verrons plus tard, est une légitime revendication de la liberté individuelle. Mais rien n'est plus sujet à l'exagération que le sentiment de la liberté. De là le scepticisme qui est l'exagération de la critique. Une piété mal entendue est encore une cause de scepticisme. On croit enlever à Dieu le temps que Ton consacre aux études philosophiques. On prend au pied de la lettre des hyperboles purement oratoires et très légitimes à ce point de vue, sur la vanité du savoir humain, sur les incertitudes et les ténèbres de la raison. Faut-il ajouter que l'orgueil se glisse partout, et que s'il fait le scepticisme des esprits étroits et légers, il est bien pour quelque chose dans celui de certaines personnes dévotes? Mais, disons-le sans hésiter, les plus grandes causes de scepticisme sont les défaillances morales. Pour s'excuser de manquer aux lois divines, on ne croit plus en Dieu. Pour se justifier de ne plus croire en Dieu, on se dit que rien n'est certain. Je ne prétends pas que les philosophes sceptiques les plus célèbres aient été des gens vicieux. Le scepticisme peut s'expliquer chez eux par les autres causes que nous avons signalées. Souvent, d'ailleurs, la personne vaut mieux que le système. Mais, à prendre les hommes en général, il est certain que, dans l'ensemble d'un siècle ou d'une société, le scepticisme est l'effet d'une décadence morale.
Après les causes du scepticisme, il y aurait beaucoup à dire sur ses effets. On a souvent parlé des services qu'il rend à l'esprit humain. Sans doute il empêche la philosophie dogmatique d'être téméraire ou superficielle. Mais il n'est utile que par accident, comme le scandale. En rendant service à ses adversaires, il perd ses adeptes. Produit par une défaillance morale, il réagit sur sa cause et en accroît l'intensité. Tantôt il dégoûte de la vie pratique, tantôt il y fait porter une absence de scrupules que l'on se pardonne à soi-même en l'attribuant à tout le
monde. Ce qui est absolument utile et bon, c'est la critique, bien différente du scepticisme, comme on le verra plus loin.
Le scepticisme dirige, contre la valeur des connaissances humaines, certaines objections générales dont nous allons nous occuper.
Un des faits qui troublent le plus ceux qui cherchent la certitude, c'est la diversité des opinions humaines. Nos opinions varient avec l'éducation que nous avons reçue, avec le milieu social dans lequel nous sommes placés, avec l'état de la civilisation à l'époque où nous vivons. La race, le climat et le régime, en modifiant les hommes, modifient leur manière de voir. Voilà ce qui fournit des armes au scepticisme.
Avant de résoudre nous-même cette objection, voyons comment on y répond dans une certaine école. On commence par exagérer le fait en soutenant que l'espèce humaine, sortie d'espèces inférieures, a passé par tous les degrés qui séparent l'homme de l'animal. Mais, ajoutet-on, dans les innombrables générations du règne animal, il y a un parallélisme harmonieux entre la connaissance et la réalité, adaptation de plus en plus complète entre les lois subjectives et les lois objectives (1). Cette explication paraît sujette à de graves difficultés. J'objecterai d'abord à ceux qui l'adoptent qu'ils affirment la connaissance humaine après l'avoir rendue inexplicable, car nos facultés cognitives n'ont pas pu sortir de l'animalité. Et puis j'ai lieu d'être inquiet de ce que deviendra la connaissance actuelle dans ces transformations radicales que l'on imagine. Les vérités principes peuvent changer comme elles sont nées, par l'action de la concurrence vitale et de la sélection naturelle, et je ne vois pas ce que le scepticisme peut y
(1) C'est la doctrine de M. Gizicki (Voir la Revue phiîosophiçve de M. Bibot, septembre 1878, p. 313).
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perdre. L'homme ayant été quelque chose d'inférieur et devant être plus tard quelque chose de supérieur, ma propre nature m'échappe au milieu de ce devenir universel.
Il doit y avoir un autre moyen de résoudre l'objection. Une première réponse à faire à l'argument sceptique, c'est qu'il se réfute lui-même. En effet, dire que les hommes se contredisent et que la vérité ne peut pas se rencontrer au milieu de ces contradictions, c'est reconnaître au moins que les hommes pensent et que la vérité est une. C'est donc détruire le scepticisme. Ensuite, au lieu d'exagérer ]e fait à la manière des philosophes de l'évolution, il faut le réduire à ses proportions exactes. Qu'est-ce qui varie dans les opinions humaines? Ce sont certaines applications des premiers principes, et comme on l'a vu précédemment (1), ces variations s'expliquent soit par la complexité des questions, soit par les intérêts, les passions et les circonstances. Mais, sur les principes, tout le monde est d'accord. C'est ce que nos grands cartésiens, Malebranche et Fénelon surtout, ont compris et exprimé avec autant de justesse que d'éloquence. Locke objecte que si l'on demande à un sauvage ce qu'il faut penser de cet axiome : Le même est le même, le sauvage répondra qu'il n'en sait rien et ne s'en soucie guère. Mais, dirons-nous à notre tour, si le sauvage ignore la formule abstraite du principe d'identité, au fond il comprend aussi bien que nous que le oui et le nonne peuvent pas être vrais en même temps, et il se conduit en conséquence. Que signifierait d'ailleurs le mot sens commun, si la diversité des opinions était aussi grande qu'on le prétend? Dira-t-on que le sens commun du sauvage n'est pas celui de l'homme civilisé ? Cela est vrai en une certaine mesure: mais les différences ne doivent pas faire oublier les ressemblances. Quand on
(1) Chap. VII, la Vérité morale.
étudie les tribus sauvages comme lorsqu'on observe l'individu civilisé, il ne faut pas envisager seulement les aspects inférieurs de la nature humaine ; il faut tout voir. Or, s'il y a un trait caractéristique chez les 'hordes les plus dégradées, c'est un mélange d'habitudes barbares et d'usages touchants, de préjugés absurdes et de croyances élevées, d'astuce et de loyauté, d'abjection et de poésie. Oui, dans ces étrés qui sont à certains égards inférieurs aux animaux, dans ces cannibales qui dévorent leurs semblables, une observation attentive découvre Vhomo duplex qui existe en chacun de nous, les sens et la raison, l'instinct et la liberté morale, un milieu entre l'ange et la bête (1).
Une objection qui fait suite à la précédente est celle qui se tire de la diversité des systèmes de philosophie. Mais les systèmes sont-ils donc si nombreux? Tout compte fait, combien y en a-t-il en théodicée? Pour qui ne veut pas s'attacher aux détails et aux nuances, quand on a nommé le panthéisme, l'athéisme et le spiritualisme, et si l'on veut encore, le dualisme, c'est bien à peu près tout. Encore peut-on se demander où en est l'athéisme depuis la mort de Proudhon. Pour l'un, Dieu est un phénomène; pour l'autre, c'est l'inconnaissable ou l'inconscient. Mais, parmi les penseurs contemporains, quel est celui qui se déclare athée? Quel est celui qui ne professe pas un profond respect pour les croyances religieuses? Sans doute, l'accord ne sera jamais complet sur la nature divine. C'est que là, comme ailleurs, se retrouvera toujours le contraste des esprits subtils et faux et des hommes de bons sens.
On a remarqué avec raison que l'histoire de la philosophie n'est pas aussi confuse qu'elle le paraît d'abord. A y regarder de près, les doctrines philosophiques ne sont pas plus diverses que l'homme lui-même, dont elles
(1) Voir Ferdinand de Lanoye, V Homme sauvage^ p. 60.