‹ De la certitude et des formes récentes du scepticismeChapitre 15 sur 52 · DU SCEPTICISME EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DU SCEPTICISME EN GÉNÉRAL

représentent les facultés. S'attache-t-on au côté sensible de notre être? Alors naissent le matérialisme et le fatalisme. A-t-on surtout égard à ce qu'il y a d'intellectuel en nous? Aussitôt apparaissent l'idéalisme et le faux mysticisme. L'homme s'enivre-t-il de sa ïiberté au point de résister aux mouvements de son cœur et aux idées de son esprit? On voit se produire l'abus de l'esprit critique et le scepticisme (1). — Dira-t-on qu'à travers les luttes de ces systèmes la philosophie n'avance pas , que la perennis philosophia, dont parle Leibnitz, ne fait aucun progrès? Cette assertion est complètement fausse. Le progrès existe partout en philosophie. Sur toutes les questions, il est plus facile aujourd'hui qu'autrefois d'enseigner des choses qui soient vraies, sans être banales. Le scepticisme doit donc renoncer à l'argument tiré de la diversité des systèmes, et désormais les grands réformateurs feront bien de ne plus donner à entendre qu'avant eux rien n'a été fait.

Une autre objection se tire des erreurs où nous jettent nos facultés. — Quand le moment sera venu de parler des différentes espèces de certitude, nous prendrons à part chaque faculté et nous examinerons les difficultés qui la concernent. Pour le moment, laissons à l'objection son caractère général et bornons-nous à -une réponse générale. Et d'abord l'objection elle-même renferme une de ces contradictions déjà signalées précédemment. Quand ou observe que telle faculté nous trompe dans un cas déterminé, on se reconnaît par là-même capable de discerner le vrai du faux. On n'est donc plus sceptique. Et puis, ce n'est pas de la nature de nos facultés que viennent nos erreurs, mais du mauvais usage que nous en faisons. Le désordre dans l'emploi de nos facultés, voilà la cause de

(1) Voir NounisBon, Tableau des progrès de la pcneèe humaine^ p. 684.

nos erreurs (1). On se trompe parce qu'on a recours aux sens quand il faudrait consulter la raison et réciproquement, ou bien parce qu'on interroge un sens quand il faudrait en interroger un autre, ou bien parce qu'on se sert de l'imagination pour juger au lieu de l'employer à former des conceptions idéales. On se trompe encore lorsqu'en interrogeant un moyen de connaître, on ne tient pas compte des lois auxquelles il est soumis. On oublie, par exemple, que la portée de la vue est limitée et qu'à une grande distance l'œil distingue mal la couleur et la forme des objets. Telle est la cause de l'erreur; mais on ne peut rien en conclure sur la nature de nos facultés et sur la valeur de leur témoignage. La véritable conclusion à tirer c'est la nécessité d'une bonne méthode. Il y a d'abord une sorte de méthode naturelle que l'on emploie d'instinct quand on a intérêt à connaître quelque chose et qui, 'dans une foule de cas, nous fait distinguer le vrai du faux. Cette méthode est précisée et complétée par les travaux des grands logiciens, d'Aristote, de Bacon^ de Stuart Mill, etc. En suivant les préceptes de ces maîtres, on se préserve de l'erreur, et si l'on s'égare en y manquant, on ne doit s'en prendre qu'à soi-même.

Mais des systèmes récents donnent à cette objection un caractère plus grave. On a cru constater, entre nos facultés, des contradictions véritables. Ainsi le monde est multiple pour l'expérience ; il est un pour la raison ; ou bien encore, le monde est, pour l'expérience, le produit d'une évolution procédant par des transformations insensibles; pour la raison, l'action créatrice est nécessaire au monde à certains points de son développement. Bornons-nous à ces deux

(1) On devrait peut-être discuter ici la théorie de M. Brochard, sur V Erreur. Mais sa thèse est un de ces brillants essais de philosophie kantienne, où il nous est difficile de voir une doctrine définitive. Peut-on s'en tenir à une explication de l'erreur qui (l'auteur le remarque lui-môme) rend la vérité inexplicable 7

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