DE LA CRITIQUE ET DU DOUTE MÉTHODIQUE
CHAPITKE XIII.
De la critique et da doute métliodique.
Nous sommes d'avis que Ton ne fait pas au scepticisme sa party suivant un mot célèbre, mais nous croyons à la nécessité de la critique.
La critique estTexercice d'un droit et l'accomplissement d'un devoir. Comme droit, elle nous place dans un état d'indépendance par rapport aux maîtres et aux livres. Comme devoir, elle nous impose l'obligation du travail et le respect de la vérité. En tout temps cette sorte de vertu intellectuelle est nécessaire ; toujours on doit s'appliquer à discerner le vrai du faux dans la morale pratique, dans ce qui fait le sujet des entretiens ordinaires, dans les sciences et la philosophie. Mais cette obligation s'impose surtout aux époques et dans les sociétés où chacun peut penser ce qu'il veut et dire ce qu'il pense. On voit alors une mêlée confuse d'opinions, où toutes les fantaisies individuelles se donnent carrière, où souvent la vérité se heurte contre le paradoxe. Nous aimons trop la liberté pour nous plaindre de cet état de choses; mais nous pensons qu'alors, suivant l'expression d'un contemporain, tout homme libre doit porter l'épée. « L'esprit parmi nous est perdu, sa liberté individuelle est détruite, l'individu pensant demeure absorbé dans la masse, si de saines, régulières et rigoureuses habitudes de critique ne viennent apprendre à chaque esprit à se défendre et à se dégager (1) . »
Le domaine de la critique est aussi étendu que celui de la pensée; il comprend toutes les notions et les sources djoù elles dérivent. La critique s'exerce tour à tour sur
(1) Oratry, 2m Sophistes H la CrlUgtie^ p. 3.
les croyances populaires et sur les opinions individuelles. Elle soumet les systèmes philosophiques à un examen sévère ; elle s'interroge sur la valeur de nos moyens de connaître, sur nos facultés intellectuelles et actives, considérées comme instruments de vérité ou d'erreur. Ce rôle de la critique a une telle importance que le scepticisme lui-même devient parfois un objet de sympathie et de respect. On reconnaît dans beaucoup de sceptiques des esprits inventeurs et dialecticiens, portant sur toute chose une analyse pénétrante et fine, rompus aux fatigues de la méditation et aux artifices de la polémiqué (1). Àjssurément le scepticisme n'est pas le vrai, quoi qu'en dise Pascal, mais il représente parfois utilement la fonction critique de l'esprit.
Toutes les grandes philosophies ont leur partie critique. Le doute méthodique sur lequel nous insisterons tout à l'heure, se trouve non seulement dans Descartes, mais dans Socratc, dans saint Augustin, dans saint Thomas d'Aquin. Bacon, avant de proposer les règles de la méthode expérimentale fait la guerre aux idoles de la tribu, de la caverne, du forum, du théâtre. Malebranche consacre aux causes de nos erreurs la plus grande partie de sa Recherche de la vérité. Chez Spinoza, le titre même du traité de Emendatione intellectus en montre le carac' tère essentiellement critique. Les logiciens du Port-Royal, au moment où ils établissent le fait de la certitude et la réalité de la science, parlent avec conviction des limiter de l'esprit humain et des ignorances invincibles mêlées à notre savoir. Pendant le XVllI» siècle, Tesprit critique domine en France, en Angleterre et en Allemagne. Il faut citer parmi les meilleurs ouvrages du temps le Traité des systèmes, de Condillac, où l'on trouverait, suivant
(1) Franck, de la Certitude ^ p. 199; Analyse du mématre dt M, Oouraud,
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Cousin, une réfutation anticipée du Traité des sensations.
De nos jours aussi il y aurait à faire un traité des systèmes. Il faudrait demander compte à Hegel et à ses adhérents des négations qui servent de point de départ à leur doctrine, des assertions inouïes dont elle se compose, de leurs hypothèses arbitraires et de leurs abstractions réalisées. Il faudrait soumettre à un examen semblable la volonté sans raison que Schopenhauer substitue à Tidée de Hegel. M. Hartmann a réuni les deux principes en un seul sous le nom d'Inconscient, Jusqu*à présent on avait vu, dans le monde, autant de volontés que d'individus. M. Hartmann voit, dans chaque individu, des volontés innombrables, quoique la conscience n'en atteste qu'une seule, et dans tout Tunivers une seule volonté, dans tous les inconscients un seul inconscient. Les appréciations qui ont été faites de ce système nous paraissent d'excellents morceaux de critique (1).
Parmi les formes que la critique philosophique a prises dans notre pays, il n'en est aucune qui ait donné lieu à de plus nombreuses discussions que le doute méthodique. La première méditation de Descartes et le commencement de la quatrième partie du Discours de la méthode sont devenue^ le texte d'objections et d'interprétations qui se sont multipliées depuis Arnauld de Port-Royal, Régius et le P. Bourdin jusqu'à de Bonald, Lacordaire, Ventura et Gioberti. On ne peut, dans un travail sur la certitude, se dispenser d'étudier cette partie de la philosophie de Descartes.
Avant de juger le doute méthodique, il faut en comprendre la nature. C'est ce que nous allons tâcher de faire par quelques remarques sur le but du doute méthodique, sur sa matière ou son objet, sur son usage tel que l'entend
(1) Voir l'article de M. Janet dans la Remte des deux Mondes^ et on chapitre du livre de M. Franck, sur les Philosophes modernes français et étrangers.
Descartes, sur les circonstances historiques où se trouvait placé l'auteur.
Descartes s'est expliqué en maint endroit sur le but du doute méthodique. Il Ta fait dans sa réponse aux deuxièmes objections, en s'adressant à Mersenne et à divers théologiens ; dans ses réponses aux troisièmes, aux cinquièmes et aux septièmes objections, en s'adressant à Ârnauld, à Gassendi et au P. Bourdin. Ce but est d'arriver à la certitude, comme le philosophe le déclare dans son Discours de la méthode : « Non que j'imitasse les sceptiques qui ne doutent que pour douter... Au contraire, tout mon dessein ne tendait qu'à m'assurer, et à rejeter la terre mouvante et le sable pour arriver au roc ou à l'argile. > Voici encore un passage remarquable des réponses à Arnauld (troisièmes objections) : « Les raisons de douter n'ont été proposées par moi que comme vraisemblables, et je m'en suis servi, non pour les débiter comme nouvelles, mais en partie pour préparer les esprits à considérer les choses intellectuelles et à les distinguer des corporelles, en partie pour y répondre dans les méditations suivantes, en partie pour faire voir combien les vérités que je propose sont fermes et assurées puisqu'elles résistent à des doutes si généraux et si extraordinaires. ^ Le doute de Descartes, dit Gœthe, est un scepticisme actif qui ne cherche qu'à triompher de lui-même. Ce n'est pas le doute passif des sceptiques qui n'aboutit jamais, qui roule sur lui-même sans s'attacher à rien, maladie sans remède, défaillance complète de l'esprit. Descartes veut arriver à une certitude qui soit scientifique et réfléchie au lieu d'être simplement spontanée. Non pas que la certitude spontanée ne soit vraiment certaine ; mais si elle suffit à l'homme, le savant ne peut s'en contenter.
Quelle est la matière ou l'objet du doute méthodique? Descartes l'applique à la science pure, non aux choses de la vie pratique. Comme savant, il veut examiner la valeur