DE LA CRITIQUE ET DU DOUTE MÉTHODIQUE
de toutes ces notions dérivées sur lesquelles on s'appuie trop souvent sans savoir d'où elles sortent. Mais, par ses règles de morale provisoire, il a mis à part tout ce qui est nécessaire à la vie pratique. Son doute est donc purement théorique et spéculatif. Combien de fois Descartes n'a-t-il pas insisté, dans ses réponses aux objections, sur la distinction entre l'usage de la vie et la contemplation de la vérité 1 II est tout aussi disposé qu'un autre, dit-il (réponse aux cinquièmes objections), à se moquer de ces sceptiques qu'il fallait empêcher de se jeter dans des précipices. Mais, quand il s'agit de la contemplation de la vérité, ilfaut suspendre son jugement à l'égard des choses obscures ou qui ne sont pas distinctement connues. Le doute cartésien est donc inséparable des règles de morale établies antérieurement. Il l'est aussi des règles de méthode également antérieures à lui, notamment de la règle de l'évidence. Les sceptiques doutent parce qu'ils n'ont pas foi dans la raison; Descartes doute précisément par le motif contraire, parce qu'il sait d'avance que quelque chose d'inébranlable restera en lui et qu'il veut arriver à ce quelque chose.
L'usage que Descartes a fait du doute méthodique est encore une chose qu'il faut remarquer. « En abattant un vieux logis, on réserve ordinairement les démolitions pour en bâtir un nouveau. Ainsi, en détruisant toutes celles de mes opinions que je jugeais être mal fondées, je faisais diverses observations et acquérais plusieurs expériences qui m*ont servi depuis à en établir de plus certaines. » Ce passage du Discours de la méthode montre bien en quoi le doute cartésien diffère du scepticisme. J'en dirai autant de la jolie comparaison de la corbeille de pommes, qui se trouve dans la réponse aux cinquièmes objections.
Considérons enfin les circonstances historiques dans lesquelles était placé Descartes. Il fallait réagir contre l'influence de Montaigne, pour cela, prêter les mains à
toutes les objections de ses partisans, en imaginer même de plus fortes et triompher des unes et des autres. Aujourd'hui, le doute méthodique n'est pas enseigné dans les écoles parmi les procédés qui conduisent à la science. S'il y a quelque chose d'analogue, cela s'appelle plutôt la critique et l'analyse. Mais si Descartes a pris ce tour, c'est évidemment en vue des sceptiques de son temps. Et qui sait? Peut-être, a-t-il eu lui aussi, sauf en ce qui concerne les mathématiques, quelques accès de scepticisme. C'est une conjecture qui a été faite, et elle n'a rien d'invraisemblable.
Le doute cartésien est donc purement théorique et fictif. Il coexiste chez celui qui s'en sert avec toutes les croyances nécessaires à la vie pratique.
Sur cette question d'interprétation, nous trouvons déjà des contradicteurs. Dans une brochure de 1834 sur le système de La Mennais, l'abbé Lacordaire combat les auteurs de la Philosophie de Lyon qui soutiennent que le doute méthodique est le refus d'adhérer à une proposition non évidente par elle-même ou non démontrée. Il montre éloquemment ce qu'il y a d'original et de sublime dans la conception de Descartes. Et pourtant il finit par l'attaquer et par soutenir qu'elle a causé l'échec de la réforme philosophique tentée par Descartes. Cette appréciation sévère nous semble reposer sur une interprétation défectueuse. L'éloquent écrivain oublie constamment que le doute cartésien est purement spéculatif, que c'est un simple procédé de dialectique. Pour le mieux attaquer, il en exagère l'importance et la généralité; l'importance en donnant à entendre que toute la philosophie de Descartes est là, la généralité en disant que Descartes a poussé le scepticisme jusqu'à smi dernier terme. C'est oublier les règles de morale provisoire et la distinction faite par le philosophe entre la pratique de la vie et la contemplation de la vérité. Gioberti, l'ontologiste
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italien, fougueux adversaire de Descartes, voulant prouver que ]e doute méthodique est incompatible avec la foi, refuse aussi d'y voir une fiction l<^que, un stratagème de dialecticien (i). Pour toute raison, il dte une réponse à Âmauld qu'il ne trouve pas assez explicite. Mais il aurait dû chercher ailleurs, car les explications ne manquent pas. Le vrai caractère du doute méthodique a été mieux compris par Mgr Maret. Voici comment il s'exprime : c Pesez ces mots de Descartes : J'imaginai de douter, je votUus supposer, je résolus de feindre; ils vous donnent la vraie portée du doute de Descartes. Ce n'est pas un doute réel; c'est un doute hypothétique et fictif (2). » Balmès émet une opinion semblable dans sa Philosophie fonda" mentale. Il remarque ces mots de supposition et de fiction appliqués au doute méthodique; i) cite ce passage des réponses à Mersenne : « Vous m'avertissez de me ressouvenir que ce n'est pas tout de bon et en vérité, mais seulement par une fiction de l'esprit que j'ai rejeté les idées ou les Êintômes des corps...;, mais j'ai déjà fait voir que je m'en étais assez souvenu, d a: Entendue en ce sens, poursuit Balmès, la méthode de Descartes n'a rien de contraire aux bons principes de la religion et de la morale. Le profond philosophe ne dédaigne pas de rassurer ses lecteurs sur ce point en disant naïvement qu'avant de commencer ses investigations, il a mis à part comme en lieu de sûreté ses croyances religieuses. » Voilà une interprétation plus charitable et plus vraie que celle de Gioberti. Après avoir interprété le doute méthodique, tâchons de l'apprécier. Nous dirons que, sauf quelques réserves sur l'extension que Descartes lui a donnée, il est utile en philosophie et irréprochable au point de vue moral et religieux.
(1) Gioberti, Introduction à Vétude de la philosophie^ 1. 1, note 19.
(2) Maret, Philosophie et Religion^ p. 134.
Nous avouons que le doute de Descartes s'étend à un trop grand nombre d'objets. Le hardi penseur va trop vite en besogne, lorsqu'il fait table rase de tout ce qu'il sait du monde matériel et de toute la géométrie, sous prétexte que les sens nous trompent quelquefois et qu'il y a des erreurs dans nos raisonnements. Il devrait réserver au moins les axiomes des mathématiques. Mais il ne laisse debout que l'existence personnelle, et encore a-t-il Tair d'en faire l'objet d'une démonstration. Je vois dans tout cela les défauts de l'esprit mathématique, c'est-à-dire, un sentiment insuffisant du réel, l'abus du raisonnement et la recherche excessive de l'unité.
Mais si Descartes a fait une application exagérée du doute méthodique, le procédé en lui-même est philosophiquement utile. C'est, dit M. Janet, un moyen de nous rendre maître de nos idées, de construire sur un fond qui soit à nous, de donner à nos affirmations une force capable de défier toutes les attaques. C'est aussi un moyen de nous stimuler nous-mêmes et de ne pas nous endormir dans la routine et le convenu.
Pour bien juger le doute méthodique, il est bon de se rappeler quels en ont été les résultats dans le système de Descartes. Avant notre philosophe, Platon et saint Augustin avaientdétourné l'homme du spectacle du monde matériel, des préjugés de l'opinion et de toutes les connaissances acquises, pour le ramener à lui-même. Mais ils ne l'avaient fait que par occasion. Descartes engagé dans une lutte à outrance .contre le scepticisme, cherche à le vaincre sur son propre terrain. Aussi réussit-il mieux que ses prédécesseurs à se rapprocher des principes de la connaissance. 11 se connaît mieux dans ce qu'il a de plus intime, parce qu'il s'est dégagé avec plus d'effort des prises du scepticisme. 11 établit avec plus de force la certitude de la conscience, parce que cette certitude a été mise à une plus rude épreuve. Ajoutons que cette proposition : Je doute deviendra