‹ De la certitude et des formes récentes du scepticismeChapitre 20 sur 52 · DE LA CERTITUDE ET DU DOUTE MÉTHODIQUE · texte numérisé non relu

DE LA CERTITUDE ET DU DOUTE MÉTHODIQUE

non seulement la manifestation du moi spirituel, mais le germe de la preuve de l'existence de Dieu fondée sur le fait de notre imperfection.

Mais le doute cartésien n'est-il pas contraire à la morale et à la religion? En aucune façon, dans les limites où l'a renfermé Descartes. A cet égard, les attaques de ses adversaires sont tout à fait injustes. — Est-il permis de douter un seul instant des choses certaines, quand ce sont en même temps les plus importantes? N'est-ce pas là un jeu puéril et coupable? Ainsi parlent Régius, l'abbé Lacordaire et Gioberti. — Je réponds que tout danger est écarté, lorsqu'on a fait précéder ce doute d'une morale provisoire où se trouve tout ce qui est nécessaire à la vie de l'âme. En venant de réciter son Credo on argumente pour ou contre les preuves de l'existence de Dieu, comme au sortir d'un repas on discute sur l'existence de la matière. L'essentiel est de se rappeler la distinction de la vie pratique et de la vie spéculative si nettement établie par Descartes. — Gioberti prétend que la morale provisoire de Descartes est inadmissible, parce qu'il n'y a point de vertus possibles sans croyance spéculative. On n'agit que d'après ce que Ton sait ou ce que l'on croit. — Sans doute, mais dans la morale par provision, telle que Tentend Descartes, est comprise la foi aux vérités religieuses. Fera-t-on porter la difficulté sur les vérités morales de l'ordre purement humain, et dira-t-on que la vie morale est impossible si Ton ne croit d'avance à la certitude des principes moraux? Mais, dirons-nous, il y a deux sortes de croyances, l'une spontanée, très légitime pourtant, l'autre scientifique. Et c'est là une distinction que ne repoussera pas Gioberti, dont le système repose en partie sur la différence de l'intuition et de la réflexion. L'auteur italien s'attaque au mot de morale provisoire : une foi provisoire, dit-il, une foi conditionnelle! Est-ce d'accord avec les devoirs d'un chrétien? — Cette objection n'est qu'une chicane sur un

mot. £n allant au fond des choses, on voit clairement que, pour Descartes, la religion est chose non provisoire mais définitive.

De tout ce qui précède nous sommes en droit de conclure, avec Balmës et Mgr Maret, et contre Lacordaire et Gioberti, que le doute méthodique n'a rien de contraire à la morale et à la religion.

ESSAI DE CRITIQUE. — LA NOTION d'ÊTRE. 131

CHAPITKE Xiy,

Essai de critique. — Notions d'être, d'espace

et de substance.

La partie la plus délicate de la critique est celle qui concerne nos facultés cognitives et leurs produits, c'està-dire les idées. Quel est le fort et le faible de telle opération logique, abstraction, généralisation, etc.? Quelle est la valeur de telle idée, celle de matière, par exemple? Jusqu'où peut aller notre esprit dans la connaissance des choses? Qu'est-ce que les antinomies, d'où viennent-elles et comment faut-il les résoudre? Doit-on choisir la thèse ou l'antithèse, ou rester neutre entre les deux? Faut-il admettre la synthèse hégélienne ou bien accepter l'incompréhensible pour éviter l'inintelligible? Questions importantes qui reparaîtront plus d'une fois dans ces études. Pour le moment, nous nous bornerons à quelques spécimens de la critique, telle que nous l'entendons. Choisissons pour cela trois notions sur lesquelles l'erreur est facile, celles d'être, d'espace et de substance.

I. — On peut considérer, dans la notion d'être, les caractères, l'origine et les applications. Cette notion a pour caractères la plus grande généralité et l'indétermination absolue. La généralité, disons-nous. En effet, l'idée d'être s'applique à tout, à la substance et au mode, à l'inûni et au fini. Quelque chose que nous pensions, nous disons qu'elle est, qu'elle a été ou qu'elle sera. Il semble qu'il y ait exception pour les conceptions idéales et les purs possibles comme les notions mathématiques. Mais l'idéal se rattache à l'être, soit parce que c'est une pensée, c'est-à-dire un acte réel d'un esprit réel, soit parce que les éléments dont nous formons nos conceptions idéales sont

empruntés à la réalité. Les purs possibles se rattachent aussi à l'être, parce que leur possibilité a son fondement dans quelque chose de réel. Certaines choses sont possibles parce que l'homme peut les produire ; d'autres, parce que Dieu peut les créer. Dans les vérités mathématiques ellesmêmes, l'analyse peut retrouver l'idée d'être. Lorsqu'on démontre que telle propriété appartient à telle figure, on sous-entend toujours la condition, si cette figure existe. Tous les raisonnements mathématiques reviennent à dire : Si telle chose est, telle autre sera. L'idée d*être est donc tout à fait générale.

Mais, avons-nous ajouté, elle est complètement indéterminée. Parler d'être simplement, c'est faire abstraction de tout caractère distinctif ; c'est ne désigner ni tel caractère ni tel autre, ni le corps niTesprit, ni le mode ni la substance; cette idée n'est donc la plus générale que parce qu'elle est la plus vide. Sans doute, il ne faut pas, comme Hegel, aller jus.qu'à dire que l'être en général est identique au néant. C'est là une inexactitude qui, chez ce philosophe surtout, est grosse de funestes conséquences ; mais il est certain que cette idée est tout à fait voisine de l'idée du néant. On peut dire, en style de logicien, qu^elle est la plus riche d'extension et la plus pauvre de compréhension.

Rappelons à ce propos ce que les scolastiques appelaient les universels transcendantaux. On désignait par là certaines notions qui ont la propriété de s'appliquer à tout, qui, par conséquent, s'appliquent les unes aux autres, et, à certains égards, peuvent rentrer les unes dans les autres. Elles étaient énumérées dans la formule suivante : E^is, res, aliquid, unum, verum, honum. Vêtre, la chose, le quelque chose, Vun, ce sont là, en effet, des notions qui s'appliquent à tout. On y ajoute le vrai et le hien^ sans doute parce que toute chose est vraie et bonne par cela même qu'elle est, et en raison du degré d'être qu'elle

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