‹ De la certitude et des formes récentes du scepticismeChapitre 23 sur 52 · LE GRITICI6ME OU L ABUS DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

LE GRITICI6ME OU L ABUS DE LA CRITIQUE

choses. La vérité ne saurait dépendre des formules par lesquelles nous l'exprimons; ces formules changent, la vérité reste toujours la même.

Kant allègue, en faveur de son hypothèse, le besoin d'expliquer la possibilité de la connaissance a 'priori (1). Mais en quoi consiste ce que nous savons a priori des objets? Tout se réduit à quelques idées d'ordre, de loi et de fin. Galilée, Torricelli et Stahl, dont le philosophe de Kônigsberg rappelle l'exemple, savaient a priori qu'il y a de l'ordre dans la nature, que les faits y sont soumis à des lois, que les moyens y sont proportionnés à la fin. Or, pour que nous ayons cette espèce de connaissance, il n'est pas besoin que les objets se modèlent sur nos pensées ; il suffit que l'univers ait été formé par une intelligence ordonnatrice, et que cette intelligence soit entrevue ou supposée. £t enfin, q[uand bien même on ne trouverait aucun moyen satisfaisant d'expliquer la connaissance a priori^ mieux vaudrait y voir un mystère ajouté à tant d'autres que de trancher la question par cette assertion inacceptable que les objets doivent se régler sur nos conceptions. Voilà ce que le sens commun opposera toujours à l'hypothèse de Kant.

On dira peut-être qu'il ne faut pas raisonner sur le criticisme comme sur les- autres systèmes. Ce que propose le philosophe allemand est un essai, une tentative, comme quelque chose de provisoire. Il semble dire continuellement : « Voyons si,' en partant de telle hypothèse, les choses ne se comprendront pas mieux, » et l'essai dont il parle est la philosophie critique tout entière. Mais l'hypothèse n'est pas plus intelligible à la fin qu'au commencement. Quand notre philosophe a décrit les intuitions pures, les concepts, les principes et les idées de manière à en dissimuler le rapport avec la réalité, quand il a tout ramené

(1) Préface de la Critique de la raison pure, 2« édition, pp. 11-12.

à de pures formes de Pentendement, il ne nous est pas plus facile, au milieu de ce monde idéal, de retrouver le fait de la connaissance. Vainement donne-t-il Tépithëte d'objectif à tel élément de la pensée, tandis qu'il le refuse à d'autres. Dans son système, toutes nos pensées sont absolument subjectives, par conséquent elles n'ont rien de commun avec des connaissances véritables.

L'assertion de Kant a été reproduite de nos j ours par un de nos maîtres, dans un travail qui n'était pas destiné à l'enseignement, mais qui devait servir de texte à une discussion publique. L'auteur de la thèse sur le Fondement de l'induction a compris comme Leibnitz qu'il fallait démontrer jusqu'aux axiomes. Bien plus, il a eu le courage de l'entreprendre et le bonheur d'y réussir. Il a prouvé les lois de causalité et de finalité comme il faut prouver les principes, en montrant que sans elles la pensée est impossible. Mais il ne semble pas que l'hypothèse de Kant soit rendue plausible par les explications de son interprète (1), et comme on ne saurait apporter, dans cette apologie, une dialectique plus habile et un plus grand bonheur d'expressions, il y a tout lieu de croire que la maxime kantienne sera toujours inintelligible, quelques efforts que l'on fasse dorénavant pour la développer el l'éclaircir. Le kantisme est un système qu'il faut connaître pour s'exercer et s'aguerrir, mais que l'on ne doit pas adopter comme doctrine totale et définitive; il faut le traverser, non s'y fixer. L'auteur de la thèse sur l'induction comprend cela mieux que personne, quoiqu'il ait jugé à propos de pousser une pointe hardie vers l'idéalisme critique, dans un sujet où les paradoxes de cette philosophie subtile étaient sans dangers pour les croyances nécessaires à la vie morale.

(1) Du Ibndement de rin^u^^'^n.par J.Lachélier, pp.4ô etsaiv.

LA MAXafE D£ PROTAaORAS. 17d

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