‹ De la certitude et des formes récentes du scepticismeChapitre 25 sur 52 · LA MAXIME DE PR0TA00RA · texte numérisé non relu

LA MAXIME DE PR0TA00RA

tout est phénomène et apparence fugitive, que fout s'écoule comme l'enseignait Heraclite, que rien n'est, que tout devient.

Laissons de côté la sentence d'Heraclite et rappelons les réflexions de Platon sur les deux précédentes. L'auteur du Théétète prouve, en ne faisant que suivre, dit-il, le fil des idées de Protagoras, que si toutes nos connaissances ne sont que sensation, l'homme devient la mesure de toute chose. Soit l'exemple suivant (1) : Quand le vent souffle, vous avez froid et moi j'ai chaud. Supposons que nous n'ayons pas d'autre règle que la sensation (supposons, comme on dirait aujourd'hui, que nous n'ayons pas une mesure fixe, un thermomètre), alors on ne pourra pas parler de ce qu'est le vent pris en lui-même. On ne pourra parler que du caractère qu'il reçoit de nos sensations; il sera chaud pour l'un, froid pour l'autre. Or, tous les deux ' auront également raison. Aucune des deux sensations opposées ne pourra être contestée. Ces deux hommes, dont l'un dit froid et l'autre chaudj disent tous les deux ce qui est, au point de vue de la sensation. Donc ce qui est dépend d'eux; donc ils sont eux-mêmes la mesure de la chose.

Platon oppose ensuite à la doctrine sensualiste sur la nature de la science des réflexions que nous rappellerons brièvement, parce qu'elles sont une réfutation anticipée de la maxime de Protagoras.

Si la science n'est que sensation, comme la sensation ttt homée à l'instant présent, il ne peut y avoir aucune science du passé; on doit cesser de connaître les objets au moment où Ton ferme les yeux, puisque alors la sensation s'arrête (2) : conséquence absurde qui démontre la fausseté du principe. — Autre difficulté. — La sensation est suscep-

(1) FUton, Théétète, tnd. Ck>iisîn, p. 64.

(2) Ihid., pp. 100-101.

tible de plus et de moins; elle varie d'intensité et de vivacité. Si donc la science n'était autre chose que la sensation, elle changerait de la même manière; elle augmenterait et diminuerait à chaque instant suivant les plus frivoles circonstances. Par le moindre changement de position, le même homme saurait des choses différentes en face des mêmes objets (1). — Enfin, outre les qualités perçues par les sens, il est des idées qu'aucun sens ne peut nous donner, celles de l'être et du non-être, de la ressemblance et de la dissemblance, de l'identité, de l'unité, etc. (2).

La critique du sensualisme se complète par l'examen de la doctrine d'Heraclite qui en est solidake. Si l'on soutient que savoir n'est que sentir, il faut admettre avec Heraclite que tout est dans un mouvement perpétuel. Reprenons l'exemple déjà cité. Au point de vue de la seule sensation (c'est-à-dire en l'absence de toute règle fixe, de toute mesure scientifique), il n'y a ni chaud ni froid. Ce qui est chaud pour l'un est froid pour l'autre; ce qui est chaud pour moi en ce moment sera froid pour moi tout à l'heure. Il n'y a plus que des apparences changeantes. Rien n'est; tout devient. C'est le mouvement universel, le flux et le reflux de toute chose. Homère donnait le symbole mythologique de cette doctrine lorsqu'il disait :

L'Océan père des dieux et Théiys leur mère (3).

Mais chose étrange I Ce mouvement universel, auquel aboutit la doctrine de la sensation, rend le fait même de la sensation impossible. En effet, la sensation ne peut être qu'un rapport de l'être sentante la chose sentie. Or, Têtre

(1) Théétète, trad. (Cousin, pp. 204-206.

(2) iWrf., p. 169.

(3) IHd., p. 65.

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