LA MAXIME DE PROTAGORAS
sentant et la chose sentie n'existant pas à proprement parler, mais changeant et s'altérant sans cesse, là où les deux termes n'ont pas de fixité leur rapport ne peut en avoir davantage. La sensation elle-même participe donc à l'universelle mobilité; elle n'existe pas plus que tout le reste (1).
Platon ne se borne pas à réfuter le principe sensualiste;
il attaque directement la maxime de Protagoras, qui en
est un corollaire. Si l'homme est la mesure de toute chose,
si la vérité n'existe que dans nos pensées et par nos
pensées, il n'y aura plus de savants ni d'ignorants ; le rêve
de l'animal ou l'illusion d'un sot auront autant de valeur
que la démonstration la plus savante. Or, ce sont là des
conséquences contre lesquelles le sens commun proteste (2) .
De plus, si l'on adopte la maxime de Protagoras, toute
discussion sera inutile (3). Car on ne discute que pour
ramener son adversaire à une opinion meilleure, et il ne
peut y avoir d'opinion meilleure que celle qui a pour
mesure la nature des choses. — oc Dirons-nous également
que l'homme a en lui la règle propre à juger les choses
à venir, et qu'elles deviennent pour chacun telles qu'il se
figure qu'elles seront? £n fait de chaleur, par exemple,
quand un homme pense que la fièvre le saisira et qu'il
éprouvera cette espèce de chaleur, et qu'un médecin pense
le contraire, suivant laquelle de ces deux opinions diront'
nous que la chose arrivera? Ou bien sera-ce suivant
toutes les deux, en sorte que pour le médecin cet homme
n'aura ni chaleur ni fièvre, et que pour lui-même il aura
l'une et l'autre? — Cela serait par trop ridicule (4). i^
Veut-on savoir quelle est, en morale et en politique, la
(1) Théétète, trad. Cousin, pp. 160-151.
(2) 1 bid.y p. 117.
(3) IMd., p. 118.
(4) i^il., p. 138.
conséquence du principe de Protagoras? C'est la confusion du bien et du mal, du juste et de l'injuste : c Pour le juste et rinjuste, pour le saint et Timpie, ses partisans assurent que rien de tout cela n'a, par sa nature, une essence qui lui soit propre, et que Topinion que tout état s'en forme est vraie par cela seul et pour tout le temps qu'elle dure (1). » Puisqu'il n'y a rien de vrai et de juste en soi, le seul but de l'orateur sera de créer des apparences, de donner aux plus mauvaises raisons l'apparence des meilleures. C'est ainsi que l'orateur habile fera pour les âmes ce que le médecin fait pour les corps et le laboureur pour les plantes (2).
Ces objections, empruntées à la morale ou au sens commun, ne paraissent pas faciles à résoudre. Mais la véritable réfutation est peut-être ce beau portrait du philosophe qui, dans le TJiéétète, est donné comme un horsd'œuvre, mais qui pourrait bien être en réalité le passage essentiel.
Après avoir parlé du sophiste utilitaire, de l'artisan de paroles habile à substituer l'apparence à la réalité, Platon se met à peindre un tout autre personnage. Ce dernier est quelquefois ridicule devant les tribunaux où brille le sophiste; il ne connaît pas les factions et les brigues qui mènent au pouvoir; il ignore la noblesse de celui-ci, les tribulations domestiques de celui-là. Aussi n'est-il pas toujours en mesure de répondre quand on l'injurie, faute de savoir du mal des gens. Semblable à Thaïes, il risque souvent de tomber dans un puits en observant les astres. Mais son tour vient d'avoir le dessus, lorsqu'il s'agit de savoir non plus quelle injustice un tel a commise, mais ce que c'est que l'injustice, non plus si tel roi est puissant et
(1) IHéétète, trad. Cousiii, p. 123.
(2) Ibid., pp. 110-111. Aristote est ici d'accord avec PlAton. Cf. : Métaphysique^ livre I, chap. iv et V, et livre II, chap. VI.