LA MAXIME DE PR0TAG0RA
si tel citoyen est noble, mais ce que c'est que foyauté et noblesse. Dans cette région supérieure, le sophiste dont Tâme est petite, âpre, exercée à la chicane, est comme suspendu en l'air. La tête lui tourne; il est étonné, interdit, et il apprête à rire non pas aux servantes de Thrace comme Thaïes, mais à tous ceux qui n'ont point été élevés comme des esclaves. Le philosophe, au contraire, élevé dans la liberté et le loisir, sait porter son manteau avec grâce et en homme libre, et chanter dignement la vie des dieux et celle des hommes qui participent à leur félicité (1). « Il n'est pas possible, mon cher Théodore, que le mal soit détruit..., et c'est une nécessité qu'il circule sur la terre et autour de notre nature mortelle. C'est pourquoi nous devons tâcher de fuir au plus vite de ce séjour à l'autre. Or, cette fuite, c'est la ressemblance avec Dieu autant qu'il dépend de nous ; et on ressemble à Dieu par la justice, la sainteté, la sagesse... De là dépendent le vrai mérite de l'homme et sa bassesse ou son néant... Pour les qualités que le vulgaire appelle talents et habileté, elles ne font, dans le gouvernement politique, que des tyrans, et dans les arts, que des mercenaires. Ainsi on ne saurait mieux faire que de refuser, à celui qui blesse la justice et la piété dans ses discours, le titre d'habile homme (2). :» Tel est le portrait du philosophe dans le Théétète. Cet admirable morceau, dont nous n'avons cité qu'une minime partie et dans lequel Platon a rassemblé les vues les plus élevées de son système, est assurément la meilleure réfutation de Protagoras et des sensualistes, et c'est par un trait d'ironie qu'il est présenté comme une digression et un hors-d'œuvre (3).
Après la discussion de Platon, la doctrine de Protagoras
(1) Théétète, trad. Cousin, p. 132.
(2) IHd., pp. 132-133.
(3) Ibid., p. 136.
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ne paiaissadt guère sofutenaUe. Tojons toutefois par quds arguments M. Grote a essayé de la rajeunir (1).
L'auteur anglais s^appuie sur cette observation que, dans la connaissance, le mm est mêlé au non-moi. Ainsi les cboses se traduisent dans nos idées; elles deviennent en quelque sorte notre pensée. À son tour, notre pensée se répand sur les choses. D'où il suit que le sujet qui connaît ne se distingue pas de l'objet qui est connu. Il est très vrai, dirons-nous, que le rapport qui s'établit entre le sujet et Tobjet est souvent très confus, surtout dans la connaissance primitive. Ainsi, lorsque l'enfant commence à exercer son intelligence, à peine distingue-t-il ce qui est lui de ce qui n'est pas lui. Même pendant le reste de la vie, toutes les fois que la pensée n'est pas réfléchie, toutes les fois que les idées s'éveillent sans être analysées ni discutées, la connaissance est un total extrêmement vague, où se mêlent et se confondent l'imagination, la raison, l'expérience, la passion elle-même. Voilà ce qu*il faut accorder à Grote. Mais que suit-il de là? Il ne s'ensuit nullement que le sujet connaissant ne puisse pas arriver à se distinguer de l'objet connu. D faut dire, au contraire, que la science a le devoir de débrouiller le chaos de la connaissance primitive et de faire la distinction, le départ exact de ce qui appartient au sujet et à l'objet.
Grote semble aller quelquefois jusqu'à nier la dualité du sujet et de l'objet. Mais, remarque fort bien un philosophe français, le défenseur de Protagoras ne peut pas dire que la connaissance est un mélange, un acte commun (car il emploie ces expressions), s'il n'admet pas l'existence distincte de deux facteurs, le moi et le non-moi, pour produire cet acte. L'auteur anglais insiste : Vous ne
(1) Ce oui sait est emprunté en sabetance à nne belle leçon de M. Janet Voir JRevfie de» court littéraire», 6 octobre 18€6.