LA MAXIME DE PROTAQORAS
pouvez penser y dit-il, qu'avec vos facultés, avec votre pensée. Qu'est-ce que cela prouve? Que nous devons tenir compte des conditions d'exercice de notre pensée, et qu'elle n'atteindra la vérité que dans la limite de ses forces. Mais il ne faut pas en conclure qu'en dehors de notre pensée il n'y ait pas les choses qui s'imposent à elle et la vérité qui lui sert de règle et de mesure. — On discute, dit M. Grote, donc il n'y a pas de vérité absolue. — Donc il y a une vérité absolue, répondrait Platon. Car la discussion a précisément pour but de prouver que, de deux adversaires, l'un a raison et l'autre à tort.
Toute cette argumentation de Grote a le tort de confondre ce qu'une psychologie clairvoyante distingue sans peine. Il y a des états purement personnels et subjectifs (l)dont l'homme est réellement la mesure, par exemple les sensations agréables pu pénibles. U y a des faits qui ofifrent un mélange de subjectif et d'objectif, comme les perceptions des sons, des couleurs, etc. Mais il y a aussi des choses qui, bien que tombant sous notre connaissance, sont en dehors de nous; par exemple un champ rectangulaire a pour superficie le produit de sa base par sa hauteur, que je sois là pour le mesurer ou que je n'y sois pas. M. Grote met ces trois catégories d'objets sur le même pied, ce qui est absurde. On se lasse à suivre des subtilités trop fréquentes malheureusement dans une époque inquiète et paradoxale comme la nôtre. Au sortir de ces arguties, on éprouve le besoin de retrouver quelques fortes et lumineuses paroles de nos philosophes du XVUfi siècle. Demandez à Bossu et ce que c'est que savoir, il vous répondra : c Quand, par le raisonnement, on entend certainement quelque chose, qu'on en comprend les raisons et qu'on a acquis la facilité de s'en ressouvenir, c'est ce qu'on appelle science. Le contraire s'appelle igno-
(1) Yoir la leçon de M. Janet citée préoédemxnent.
rance (1). » Écoutons Malebranche : « Alexandre n'avait pas besoin que les Scythes vinssent lui apprendre son devoir dans une langue étrangère... La lumière de la vérité qui éclaire tout le monde Téclairait aussi, et la voix de la nature, qui ne parle ni grec, ni scythe, ni barbare, lui parlait, comme au reste des hommes, un langage très clair et très intelli^le. > Voilà qui n*est pas seulement éloquent, mais net et accessible à tout le monde. Voilà ce que Ton comprendra toijgours mieux que la maxime de Protagoras et les raisons alléguées par M. Grote.
n. — Le nom seul de phénoménisme fait déjà connaître le système. Il n'y a que des phénomènes : tel en est le résumé. Les corps bruts sont des ensembles de phénomènes. Les êtres animés, y compris l'homme, sont des collections et des séries d'événements. Les unités et les identités ne sont que des totaux de faits simultanés ou successifs.
Ce système ne date pas d'hier; il est toujours plus ou moins impliqué dans toute doctrine sensualiste ou nominaliste. Pour ne parler que des temps modernes, c'était Topinion de Hobbes qui disait que les idées générales n'étaient que des mots, qui assimilait la logique au calcul et le raisonnement à un fait de grammaire. Condillac était complètement phénoméniste, lui qui expliquait par la sensation non seulement les idées, mais les facultés et l'àme tout entière, lui qui supprimait réellement la matière en déclarant, au début de VEssai sur Vorigine des connaissances, que nous ne sortons point de nous-mêmes et que nous n'apercevons jamais que notre propre pensée. Hume explique notre être et tous les êtres par des habitudes, c'est-à-dire par des répétitions de phénomènes, et, pour lui, ce que tout le monde appelle la seconde nature prend la place de la première. De plus, les idées de sul>-
(1) Traité de la otmnaisêanoe de Dieu et de soUmèmef ch. i, § U.
LE PHÉNOMÉNISHE. 185
stance et de cause sont, de la part de Hume, Uobjet d'une critique absolument négative. De nos jours, le phénoménisme se rencontre chez les disciples de Kant et dans l'école anglaise de l'association des idées. Ces deux écoles sont d'ailleurs séparées par des dissidences très graves. Les kantistes admettent, dans la connaissance, des formes a priori que rejette l'école anglaise. Mais ces formes, que Kant distinguait encore des phénomènes, ne sont plus pour les criticistes les plus récents que des phénomènes d'une autre espèce. Les deux écoles sont donc d'accord dans leur critique négative de la notion de substance. filles diffèrent en ce que chez l'une le phénoménisme est rationnel, chez l'autre il est empirique.
Pour apprécier ce système, interrogeons-le sur le moi, sur la matière et la pensée. D'après le phénoménisme empirique, notre unité n'est que celle d'un ensemble de phénomènes; notre identité n'est que celle d'une série. Mais qu'est-ce qu'un ensemble qui a conscience? Qu'est-ce qu'une série qui se souvient? On objecte que nous n'apercevons jamais le moi pur, c'est-à-dire sans les phénomènes. C'est ce que nous admettons, et nous ne comprendrons jamais que l'on se fasse une arme contre nous des deux chimères du moi pur et de l'en soi considéré à l'exclusion des phénomènes. Mais ce n'est pas une raison pour ne conserver que la notion de phénomène et supprimer celle du sujet. Car la première de ces deux notions est inintelligible sans la seconde.
Le phénoménisme rationnel prétend que notre unité n'est que celle d'une forme a priori ajoutée aux phéno* mènes psychologiques. Mais cette forme d'où vient-elle? C'est ce que l'on n'explique pas. — Notre pensée, dit-on, n'est pas une capacité vide. — Mais encore faut-il déterminer la provenance des formes dont on l'enrichit. Et puis, comment cette forme d'unité s'applique-t-elle juste à telle série de phénomènes plutôt qu'à telle autre? Et enfin, si
l'unité du moi n'est que surajoutée, si c*est le résultat d'une synthèse, non une chose constatée expérimen* tafement, cette unité devient notre œuvre; c*est une fiction d'une certaine espèce ; dès lors comment pouvonsnous l'afQrmer? Le phénoménisme soit rationnel, soit empirique n'est donc pas vrai pour ce qui concerne la personne une et identique.
Voyons maintenant ce qu'il fait de la matière. Dans l'hypothèse phénoméniste , la réalité matérielle nous échappe complètement. En effet, on sait maintenant à quoi s'en tenir sur les qualités secondes, couleur, son, etc. Ce ne sont que des étais de conscience. Ce n'est donc pas là que nous trouverons la* réalité matérielle. Ces qualités secondes correspondent à dei^ mouvements, d'après la science physique. Mais ces mouvements il faut les expliquer, il faut savoir à quoi ils appartiennent. Qu'est-ce qui se meut? Des atomes peut-être. Mais l'atome sera inintelligible si on le réduit à la pure étendue, c'est^-dire à ce qui est simplement phénoménal. Il faut donc donner pour support à cette étendue la force, c'est-à-dire la substance, par conséquent sortir du phénoménisme. Pour éviter cette conséquence, le phénoménisme rationnel veut s'en tenir uniquement à la loi de causalité, à cette nécessité qui enchaîne les mouvements les uns aux autres. Mais ces notions de loi et de nécessité auxquelles on a recours ont elles-mêmes besoin d'un support. Car ce sont des abstractions, et une abstraction n'est pas la réalité*
Pour le phénoménisme empirique, les corps sont des possibilités de sensations (1). Ce ne sont pas les sensations actuelles qui constituent les corps, car ces sensations ne sont que nous-mêmes. Ce sont les sensations possibles. Mais, dirons-nous, sur quoi se fonde cette possibilité des
(1) Voyez Stnart Mill, JExamen de la philosophie d'Samilt4m, chap. XI et xn.
LE PHEMOMBNISME. 187
sensations? D lui £aiut un support pour qu*elle ne reste pas à l'état d'abstraction pure. Et puis, n*y a-t-il pas contradiction à soutenir que nos sensations actueUes ne sont que nous-mêmes, et que nos sensations pénibles sont des corps? Là-dessus, M. Mill donne d'interminables explications qui prouvent les ressources de son esprit, mais qui ne font pas disparaître le vice de sa doctrine. Nous ne les examinerons pas en détail (1). Contentons* nous de rappeler l'aveu significatif d'un admirateur de Stuart Mill. Dans son bel ouvrage sur Vlntelligence, M. Taine, après avoir cité longuement et avec éloge les analyses du philosophe anglais, propose d'y apporter quelques modifications. A mon avis ces modifications sont excellentes, et elles se rapprochent beaucoup des considérations par lesquelles on établit aujourd'hui l'existence des corps dans l'école spiritualiste. Mais elles changent la doctrine du tout au tout, puisque, d'après l'auteur français lui*même, elles restituent aux corps une existence effective que M. Mill leur avait complètement enlevée. Il suit de là que ces analyses si vantées du philosophe anglais n'avaient qu'un tort, celui d'enlever aux corps toute existence effective.
Le phénoménisme empirique, aussi bien que le phénoménisme rationnel, supprime donc la réalité matérielle et laisse la pensée en face d'elle-même. Voyons, du moins, si la pensée peut s'expliquer dans l'hypothèse phénoméniste. Je cherche où est la pensée pur phénomène et je ne la trouve nulle part. Il y a bien ma pensée à moi, la pensée de mon voisin. Mais ces pensées résident en un sujet qui est moi ou un autre. On nous parle de la pensée humaine avec ses formes nécessaires, ses lois, ses catégories. Mais la pensée humaine est celle des hommes
(1) Nons aimons mieux renToyer le lecteur à rezcellent article de M. Charles sur John Stoart Mill, dans la dernière édition du IHvtiannaire des seienees philùscphiques.
réels, et dès lors ce n'est pas un phénomène sans sujet. Quant aux formes, lois et catégories de la pensée, qui sont destinées à rendre intelligibles les phénomènes extérieurs, ou bien elles nous mettent en rapport avec quelque chose du réel, comme la vérité. Dieu ou les êtres contingents, et alors on sort du phénoménisme, ou bien ce rapport n'existe pas, et alors il ne reste plus que la pensée sans objet. Or, la pensée ainsi entendue n'est plus une connaissance.
Non seulement la pensée n'est plus une connaissance, mais elle cesse même d'être possible comme pensée. Dans l'hypothèse du pur phénoménisme, on n'a pas le droit de parler d'espace, de temps, d'ordre et de loi. Or, sans ces derniers éléments, la pensée est livrée à une indétermination absolue. Dira-t-on que le phénoménisme n'exclut pas ces derniers éléments et qu'il se borne à la négation de la substance? Voyons ce que devient la pensée dans cette dernière hypothèse. On se propose, par exemple, de définir l'homme, et on se trouve en face de ce que la philosophie vulgaire appelle le moi. Ce moi, on le réduit à la conscience des fonctions psychologiques. Puis cette conscience est appelée une fonction de fonctions manifestée dans la sphère de l'individu organisé (1). Mais l'individu organisé n'est lui-même qu'une synthèse de fonctions (2). Nous avons donc jusqu'à présent une fonction de fonctions s'accomplissant dans une synthèse de fonctions. Mais ces dernières fonctions sont celles des organes, qui eux-mêmes, comme tous les corps, ne sont, d'après le système, que des fonctions de phénomènes matériels (3), Voilà donc, en somme, une fonction de fonctions, manifestée dans une synthèse de fonctions, lesquelles sont accomplies à leur
(1) Renouvier, Essais de critique générale^ t, I, pp. 162-163.
(2) lUd., p. 156.
(3) Ibid,, p. 146.
s PUENOMENISMB.
tour par des fonctions de phéDomënes matériels. Quelle doctrine I Et quel langage il faudrait parler si l'on voulait rester toujours d'accord avec ta doctrine! On a voulu écarter comme autant d'idoles métaphysiques, la substance, la force, les facultés. A la place des personnes distinctes et vivantes, on a mis une loi de personnalité. Mais, de bonne foi, qu'a-t-on gagné par là?OQ a pris une position si peu tenable que l'on revient par mdnt détour à ces notions que l'on voulait exclure. On dit, par exemple : a Cette réalité qui, par le groupement des phénomènes, établit les lois des êtres, qui fait que l'immédiat et l'actuel s'enchaînent au médiat, à l'absent, au possible (1). > Or, je le demande, la réalité qui fait tout cela n'est-ce pas une cause? On a beau vouloir bannir les idoles, à chaque instant reparaissent, dans les explications que l'on donne, l'être, la réalité, Vinâiviâu, Vorgane. Et ces mots ne sont pas seulement des signes abréviatifs; ils comblent un vide de la pensée ; ils servent à lier ce qui élnit épars, & expliquer ce qui était sans cause. — Ce sont là, ditesvous, des synthèses grossières que l'on emprunte au sens commun. — Mais ces notions de sens commun vous seront toujours indispensables. Si elles sont grossières, il faut les éclaircir et leur donner la précision scientifique, mais il ne faut pas les supprimer.
Terminons cette discussion par une remarque sur l'idée de phénomène, qui est fondamentale dans la doctrine qui nous occupe. Les phénomènes ne peuvent pas être la réalité tout entière, parce qu'un phénomène est une abstraction. A.-t-on jamais vu, constaté dans la réalité des phénomènes purs, absolus? Le sens commun n'en connaît pas. La science elle-même n'affecte pas de désigner sous le nom de phénomènes les faits qu'elle étudie et les conditions de ces faits. Elle prétend, au contraire, connnitiu
(1) 2* esMi, t. U, p. 131.
les objets, sans s'inquiéter d'opposer le phénomène à la substance ; elle n'est pas plus phénoméniste qu'autre chose.
Non seulement le phénomène est une abstraction ; mais, dans le système phénoméniste, on donne à cette notion abstraite l'extension la plus variable ; on en fait à peu près ce que l'on veut. On désigne par là tantôt les qualités secondes qui, d'après la science, n'existent pas dans la nature, tantôt le mouvement dont la science physique admet l'existence, tantôt les actes et modifications de l'esprit, tantôt l'esprit lui-même. Kant opposait aux phénomènes les formes de la pensée qui s'y appliquent et en font des objets. M. Renouvier propose de regarder ces formes comme des phénomènes. Les vérités mathématiques seront aussi des phénomènes. Enfin, le Dieu phénomène a été imaginé par Stuart Mill. Donc cette notion de phénomène, aussi abstraite que celle de substance, devient très équivoque par l'emploi abusif que l'on en fait. Ce n'est pas que nous en contestions la valeur ; mais il ne semble pas que Ton doive ainsi l'appliquer à toute chose Les philosophes sont dans leur droit quand ils tiennent compte de cet aspect de la réalité, mais à condition de ne pas y réduire la réalité tout entière.
IIL — Quelques-unes des doctrines précédemment discutées se ramènent à ce que l'on appelle aujourd'hui le principe du relatif. Si l'homme est la mesure de toute chose, tout est relatif à l'homme; s^ii n'y a que des phénomènes, les substances sont remplacées par des rapports de phénomènes, et les phénomènes *eux-mèmes sont relatifs à nous. Si les choses doivent se conformer à la pensée, c'est qu'elles n'existent pas en elles-mêmes ; elltô sont donc relatives au sujet pensant. Le principe de relativité est donc le résumé des assertions sceptiques des écoles modernes, et c'est peut-être ce qui explique la fortune de cette doctrine et l'unanimité avec laquelle elle est adoptée par des écoles d'ailleurs fort diverses. Écou-
tons sur ce point un philosophe contemporain : « Le principe de relativité, qui est destiné à mettre fin à toutes ces fausses méthodes, remonte principalement, quant aux temps modernes, à Hobhes et à David Hume dans son Traité de la nature humaine. Kant a donné à la même vérité un autre aspect en montrant par une analyse profonde la dépendance où se trouvent les objets de la connaissance à Fégard de la connaissance même ou de ses lois nécessaires. Hamilton a présenté le nouveau principe sous le nom de Philosophie du conditionné, quoique sans vouloir en avouer toutes les conséquences. Enfin, A.. Comte y est arrivé par un autre chemin, le chemin de la philosophie des sciences... Aujourd'hui, des écoles de génie contraire, les unes qui n'admettent point qu'aucune connaissance nous aborde autrement que par la voie de Texpérience, les autres qui font à Tapriorisme une part constamment parallèle..., arrivent à s'accorder sur le principe de relativité, et il est permis de croire que toute construction vraiment rationnelle à l'avenir le reconnaîtra (1). :t
Les écoles de génie contraire mentionnées dans ce passage sont, d'une part, l'école critique, dont l'auteur que nous citons est en France le représentant le plus distingué, d'autre part, le positivisme anglais et français. C'est par la doctrine de la relativité que Stuart Mill commence son livre sur Hamilton. C'est par là que M. H. Spencer termine la première partie de ses Premiers principes. Nf . Saleta, dans ses Principes de logique positive, place à la fin du Hvre premier un chapitre intitulé : Du caractère relatif et pratique de toute connaissance réelle. Signalons aussi l'analogie des doctrines transformistes avec la principe du relatif. Déclarer que toute forme de l'existence est le produit d'une évolution ; lancer ainsi la
(1) Benoavler, Eiêais de cri^^ue ^èménOât 1. 1» p« K&
pensée dans une série de rapports sans termes, à travers des modifications infiniment petites, accumulées en nombre indéfini, si bien que toute notion déterminée devient impossible ; voilà certainement une des formes les plus heureuses ou, du moins, les plus logiques du principe qui nous occupe.
L'examen qui va suivre portera sur deux questions : lo Ceux qui sont unanimes à proclamer le principe du relatif s'accordent- ils sur la manière de l'interpréter? 2» Ce principe doit-il, comme on le croit, servir de base à toute construction vraiment rationnelle?
Il faut bien reconnaître que l'on répète partout ces propositions : La connaissance humaine est relative, tout est relatif. Mais de pareilles formules ont beau se donner pour des principes, elles n'en ont pas moins besoin d'explications et de commentaires. Si par hasard on n'était pas d'accord quand il s'agit de leur donner un sens précis, cette diversité d'interprétation ne permettrait guère d'y voir de véritables principes.
Il y a d'abord une interprétation qui se présente d'ellemême à la pensée. C'est que la connaissance que nous avons des choses dépend de la constitution de notre esprit et la suppose comme condition. £st-ce-là ce qu'il faut entendre par le principe du relatif? Non, d'après M. Renouvier. Ce serait une banalité, un truisme (1). Stuart Mill écarte aussi cette interprétation comme banale et insignifiante. Supposons, dit-il, un philosophe qui, croyant percevoir directement des propriétés réelles, soutiendrait néanmoins que cette perception n'est que relative à nos facultés. Concevoir ainsi le principe du relatif, ce serait tomber dans l'une de ces deux banalités : nous ne pouvons connaître que ce que nous avons le pouvoir de connaître,
(1) Estais de oritigne générale^ 1. 1, p. 118.
OU bien, toute connaissance est relative à nous, parce que c'est nous qui connaissons (1).
Voici une autre interprétation que Stuart Mill écarte pour une raison différente. Elle consiste à dire : Ce que nous apercevons est peut-être la vraie chose; mais il se peut aussi que nos facultés en altèrent le caractère et les contours. Si l'œil n'était pas achromatique, nous verrions les objets avec des couleurs dérivées de l'organe. Or, nous ne savons pas si l'œil de notre esprit est ou n'est pas achromatique (2). D'après M. Mill, cette doctrine n'est pas dépourvue de sens, elle n'a pas l'insignifiance des propositions précédentes. Mais elle est infidèle au principe. Car celui qui la soutient ne peut pas logiquement affirmer que toute connaissance est relative, puisqu'il pense que nous sommes capables d'acquérir une connaissance absolue, avec cette seule restriction que nous pouvons nous tromper en prenant la connaissance relative pour l'absolue.
Ce qui précède sur le principe de relativité nous montre bien ce qu'il n'est pas. Mais voyons ce qu'il est d'après ceux qui l'adoptent (3).
D'après un premier sens donné à la doctrine, nous ne connaissons une chose qu'en tant que distincte d'une autre chose. Pour Stuart Mill, cette acception du principe est la meilleure et la plus importante. C'est une observation psychologique très profonde que Hobbes a faite le premier, et dont MM. Bain et Spencer ont tiré d'admirables conséquences (4). Mais sur ce point Stuart Mill est vivement contredit par M. Renouvier, qui déclare ne pas comprendre que l'on puisse tout à la fois réduire le principe à ces termes et lui supposer une grande importance. M. Renouvier trouve dans Hobbes lui-môme une doctrine
(1) Stuart Mill, la Philosophie tTHamUton, p. 24.
(2) Ibid.y p. 15.
(3) lUd,,^. 6.
(4) nid,f pp. 59-60.
tout autrement considérable qu'il regarde comme la véritable interprétation du principe. Hobbes définit toutes les notions possibles comme des sommes ou des différences d'autres notions ; et ces dernières sont constituées par le fait de les apercevoir dans le composé dont elles font partie et de leur donner des noms, c Voilà bien cette fois le principe de relativité, quoique joint à une opinion qui en est séparable touchant l'origine des connaissances (1). 9 Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette doctrine de Hobbes. Nous discuterons aussi la proposition : Connaître une chose, c'est la distingiter d'une autre. Ce qu'il importe de constater en ce moment, c'est qu'elle n'est pas acceptée de tous les partisans du relatif comme expression de leur principe.
Voici maintenant un autre aspect du principe de relativité. On nous dit que pour bien comprendre le système, il ne suffit pas de considérer les relations des objets entre eux, mais qu'il faut tenir compte de leurs relations à nos facultés, en laissant de côté, bien entendu, les formules précédemment écartées comme insignifiantes. A ce point de vue, les interprétations sont encore multiples et diverses.
Si l'on s'en tenait à cette formule : Les choses ne sont connues que relativement à l'esprit qui les connaît, tout le monde serait d'accord. Mais cette proposition, comme toutes les maximes trop générales, a besoin d'être précisée, et c'est alors que se produisent les dissidences. Aussi trouvons-nous d'un côté l'interprétation de Stuart Mill, de l'autre celle de l'école critique, et dans l'intervalle qui les sépare, plusieurs doctrines intermédiaires. Suivant Stuart Mill, l'expression la plus pure et la plus simple, la formule propre du principe serait celle-ci : Notre connaissance est bornée aux sensations, qu'il existe ou non autre
(1) Premier Essai de critique générale , 1. 1, p» 116.
LE PRINCrPE DE RELATIVITÉ. 495
chose que les sensations (1). Mais d'autres philosophes cités par Mill, Hume, Berkeley, Ferrier, tranchent la question qu'il laisse indécise, et déclarent qu'il n'y a pas autre chose à connaître que les sensations (2).
La liste est déjà longue des interprétations du principe de relativité. Mais ce n'est pas fini. Après les philosophes de l'association des idées et l'idéalisme empirique vient le criticisme. Au lieu d'expliquer la connaissance par des sensations et des associations, l'école de Kant admet comme ameublement primitif de Vesprit (c'est l'expression de Mill), les catégories et les fbrmes a priori. Ce n'est plus la manière anglaise de comprendre la relativité. Encore si les kantistes s'accordaient entre euxl Mais que de dissidences et sur la portée du principe et sur la formule qui lui convient! Les uns enseignent que nous ne savons pas ce que sont les noumènes (substances, causes, être absolu), mais que nous savons qu'ils existent; d'autres que l'on ne peut savoir ni ce qu'ils sont, ni s'ils existent. Kant pensait que les mots d'infini, d'absolu, représentaient au moins un idéal; Hamilton, fort maltraité sur ce point par Stuart Mill, retire cette concession, et sojatient que non seulement l'infini ne peut pas être affirmé, mais qu'il ne peut pas être pensé, que c'est une collection de négations et de contradictions ayant pour caractère commun l'incompréhensibilité. Ce n'est pas tout. Entre le système de l'association des idées et la philosophie critique, Mill place plusieurs doctrines intermédiaires qui se rapprochent plus ou moins de l'un ou de l'autre. Selon Brown, bien que nous soyons assurés de l'existence d'un monde extérieur à l'esprit, la connaissance que nous en avons est absolument limitée aux modes suivant lesquels il fait impression sur nous. Brovrn regarde notre notion d'espace ou d'étendue comme
(1) La Philosophie éTHamUton, pp. 6 et 7.
(2) Ibid., p. 8.
un produit de rassociation. Mais plusieurs de nos idées intellectuelles sont à ses yeux des faits derniers et indécomposables, c M. H. Spencer, Tun des métaphysiciens les plus pénétrants de nos jours, professe la même doctrine d'une manière très propre à faire impression. Dans ses First Principles, il insiste avec force sur la certitude de l'existence des choses en soi, mais il affirme avec la même vigueur qu'elles sont reléguées absolument et pour toujours dans la région de l'inconnaissable. Telle est aussi, il me semble, la doctrine d'A. Comte (1). »
Nous terminerons cette longue énumération par l'opinion du célèbre criticiste français, M. Renouvier, sur laquelle il faut s'arrêter quelques instants.
Au point de vue de la question qui nous occupe, le passage le plus important des Essais de critique générale est sans doute le § 17 du premier volume, intitulé : Composition des phénomènes, principe du relatif. Mais, pour le comprendre, il faut avoir une idée générale de la doctrine de l'auteur. M. Renouvier est un criticiste qui va plus loin que Kant et qu'Hamilton lui-même. A la différence de Kant, qui conser\'ait les noumènes à titre de possibilités, il n'admet absolument que les phénomènes. Hamilton avait beaucoup insisté sur les antinomies; l'auteur français n'y attache aucune importance. Dans chaque antinomie, il écarte un des termes contradictoires^ celui qui tient de l'absolu et qui est l'objet de la thèse; il ne garde que le terme relatif, celui de l'antithèse. Pour lui tout est nombre et pluralité. C'est ce qu'il appelle la loi du nombre, dont il fait une application théologique fort curieuse, en admettant comme probable la pluralité des dieux, une sorte de démocratie céleste (2).
Ce qui précède nous met déjà en plein dans la philoso-
(1) La Philosophie d'Hamilton^ p. 12.
(2) Voir la conclusion du l** essai.
phie du relatif. Car supprimer runité pour ne voir partout que nombre et pluralité, c'est être relativiste dans toute la force du terme. Mais, pour mieux pénétrer dans la pensée de l'auteur, voyons ce qu'il dit des rapports et de ce qu'il appelle la représentation.
D'après la philosophie vulgaire, les rapports ne sont concevables qu'entre les êtres qui les soutiennent. C'est à ce point de vue que l'on définit les lois des rapports qui dérivent de la nature des choses. Depuis la Critique de la raison pure, on dit souvent que les choses ne sont connaissablés que par les rapports qui les déterminent. M. Renouvier va plus loin. D'après lui, ce sont les rapports qui constituent les choses, et la catégorie être doit faire place à la catégorie rapport. Mais quoi I Y a-t-il donc des rapports sans termes? Non. Le terme est la limite; par exemple, le non-moi est la limite du moi et réciproquement. Un rapport est un intervalle situé entre deux limites. Mais quel est le commencement de toute cette série de rapports? Nous l'ignorons. Une synthèse totale des phénomènes est impossible. Et puis, il n'y en a pas de commencement; car l'être ne se sépare pas du connaître, et la connaissance est circulaire. Ceci nous conduit à la théorie de la représentation.
Dans la réalité comme dans la pensée, il n'y a qu'une chose, la représentation. Qu'est-ce que l'esprit et la matière, le siget et l'objet? Ce ne sont pas des choses en soi, des substances, ce sont les deux aspects de la représentation. Au lieu de dire V esprit, il faut dire le représentatif; au lieu de dire la matière, il faut dire le représenté, et le représentatif comme le représenté ne sont pas deux choses, mais une seule, la représentation. A première vue, cette doctrine de la représentation rappelle l'empirisme. Mais elle en diffère au fond; car la représentation est aussi bien esprit que matière, et puis, elle a ses formes nécessaires qui senties catégories, par exemple, le nombre.
la position, la succession, la qualité, etc., c'est-à-dire les points de vue sous lesquels toute chose est connue ou pensée. Ces catégories, M. Renouvier, reprenant l'œuvre d'Aristote, de Kant et de Hegel, en forme un système remarquable, depuis les catégories inférieures, nombre, position, succession, etc., jusqu'à la catégorie supérieure de personnalité, qui ferme le cercle des formes de la représentation. Les catégories inférieures étaient celles du représenté; les supérieures, comme la personnalité^ sont celles du représentatif, et la représentation se retrouve elle-même dans les unes comme dans les autres. En parlant du système des catégories tel qu'il le voudrait et tel qu'il a essayé de le construire sans prétendre y avoir réussi, l'auteur s'exprime ainsi : c Un système de catégories complet, lumineux, si bien agencé que sa propre loi parût lui servir de preuve et que l'esprit une fois engagé dans l'admirable labyrinthe, s'y trouvât comme invinciblement retenu, constituerait une philosophie achevée. » Cela posé, quelle est la façon particulière dont le criticiste français conçoit le principe de relativité? La théorie de la représentation lui donne le moyen de généraliser l'énoncé du principe plus qu'on ne l'avait fait auparavant, et sa doctrine peut se résumer ainsi : La représentation, quelle qu'elle soit, a ses formes objectives, et l'élément de la connaissance ou le phénomène est toujours composé ou composant, par conséquent, toujours relatif aux éléments qui le constituent ou au tout qu'il concourt à former (1). Expliquons cet énoncé d'après M. Renouvier lui-même. Nous disons la représentation quelle qu'elle soit. Tandis que d'autres font intervenir tantôt la sensation, tantôt les catégories, tantôt les noumènes, l'auteur des Essais y écartant ces distinctions inutiles, généralise et dit tout
(1) Voir dans le l*'' essai, t. I, le § 17| avec les observations et déyeloppements, snrtont la page il9.
LE PRINCIPE DE RELATIVirÉ. 199
d'un seul mot : la représentation. — Ici se place une vue idéaliste propre au système de Kant. L'esprit auquel la connaissance est relative n'est pas un esprit individuel, le mien ou celui d'un autre; ce n'est pas non plus l'esprit humain, mais bien l'esprit en général. C'est à cet esprit général que la connaissance est relative. — La représentation a ses formes objectives, c'est-à-dire, d'après une vue empruntée à Kant^ des formes aprioriy par lesquelles elle change les phénomènes en objets. Ces formes sont l'espace, le temps, la substance, la cause, etc. — Les éléments de la connaissance ou les phénomènes sont composés, d'abord parce que ce sont des représentations et qu'ils ont, à ce titre, un double aspect, celui du représentatif et celui du représenté. Ils le sont encore si l'on considère à part l'ordre représenté et l'ordre représentatif. Les phénomènes de l'ordre représenté sont soumis aux conditions de l'espace, du temps et du mouvement, choses indéfiniment divisibles. Ceux de l'ordre représentatif, les opérations de l'entendement, par exemple, perceptions, comparaisons, jugements, sont aussi composés. Les sensations même les plus simples ont ce caractère. Il en est de même des idées générales. Mais quoi, l'analyse va-t-elle à l'infini? Non, elle s'arrête. Comment? Par le fait de la représentation. Les bornes sont posées par la représen« tation elle-même. Mais alors le dernier terme auquel elle aboutit cesse-t-il d'être relatif? Non, le rapport change de direction, la composition étant circulaire (1). Ce dernier terme est relatif en tant que composant; il est relatif au tout qu'il contribue à former. Ce dernier terme peut, si l'on veut, s'appeler l'un, le simple, l'absolu, mais relativement à autre chose. L'un, le simple, l'absolu, mots dépourvus de sens quand il s'agit de la chose en soi, prennent une signification précise quand ils sont simple-
Cl) l* essai, t. I, p. 109.
ment les corrélatifs de termes plus multiples, plus complexes, soumis à plus de relations. « Je conclus : les phénomènes sont simples et composés, mais seulement les uns par rapport aux autres; enveloppants et enveloppés mutuellement, ils s'enchaînent et se déroulent selon certains ordres; rien ne nous est donné que par synthèse, et rien ne nous est éclairci que par analyse. Je conclus encore : tout est relatif pour la connaissance. Tout est relatif y ce grand mot du scepticisme, ce dernier mot de la philosophie de la raison pure dans l'antiquité, doit être le premier de la méthode moderne, et par conséquent, de la science, dont il trace la voie hors du domaine des illusions (1). »
Nous discuterons tout à l'heure cette doctrine. Hais comme elle a pour hut de concilier et d'uniûer toutes les formes de la relativité, commençons par constater qu'elle n'y réussit pas. D'abord, elle présente avec les théories précédemment exposées des contrastes palpables. Il y a dans la relativité, telle que l'entend M. Renouvier, des éléments kantiens que l'école anglaise refuse d'admettre. Il y a aussi un criticisme personnel qui , sans doute, ne serait pas du goût de tous les disciples de Kant. En vain l'éminent philosophe essayera-t-il d'effacer les dissentiments sous le terme général de représentation. Ce ne sera là qu'un mot, sous lequel chacun se réservera le droit de mettre des idées différentes. Si maintenant nous considérons la doctrine de M. Renouvier en elle-même, elle ne paraît pas réaliser cette unité que l'auteur avait en vue* Quand il dit qu'une chose est relative à une autre, c'est dans des sens très divers. Ainsi, le composant est relatif au composé, le composé au composant; la substance (si elle existe) est relative au mode, le mode à la substance, l'infini est le corrélatif du fini. Voilà déjà des relations qui
(1) !«■ eesai, 1. 1, p. 111.
LE PRINCIPE DE RELATrVITB. 201
ne se ressemblent guère. En outre, une connaissance ou représentation est relative à l'esprit, qui n'est autre chose que la série des représentations, comme le contenu est relatif au contenant; mais, d'autre part, la représentation ayant deux aspects, le représentatif et le représenté, est relative à l'esprit comme le contenant au contenu. Ce n'est pas tout. Quand l'analyse est arrivée à son dernier terme, ce terme doit être considéré comme posé par la représentation. Cette position d'un terme par la représentation est encore une relation d'un nouveau genre. Or, je demande si la doctrine du relatif conserve la moindre précision quand on la rend aussi élastique. L'idée de relativité ne devient-elle pas ici une sorte de lieu commun? Il est donc permis de douter que la doctrine de notre auteur doive mettre fin au désaccord des partisans du relatif. Donc, l'unanimité qu'il signale n'est qu'apparente. Il en est de la relativité comme du positivisme. On n'est pas près d'en trouver la formule définitive.
Examinons maintenant si les interprétations que l'on propose sont vraies en elles-mêmes. Ce sera le moyen de savoir si le principe du relatif doit, comme on le prétend, servir de base à toute construction rationnelle.
Nous avouons d'abord que la philosophie du relatif contient une certaine part de vérité. Ce système, comme tous les autres, n'a qu'un tort, celui de prendre la partie pour le tout. Oui, sans doute, il y a du relatif dans la connaissance et dans les choses, et nous ne craindrons pas d'insister sur ce point. D'abord, nos sensations agréables ou pénibles sont relatives. Ce qui est agréable à l'un est désagréable à l'autre, et c'est pour cela que nos modifications affectives ne sauraient être matière à discussion. Quand tel mets, qui excite mon appétit, vous inspire de la répugnance, il ne s'agit pas de prouver que l'un de nous deux a raison et que l'autre a tort; nous n'avons tort ou raison ni l'un ni
■hA
Tautre^ et la vérité est complètement désintéressée dans la question.
Il y a du relatif aussi dans nos perceptions, c'est-à-dire dans la connaissance des objets extérieurs au moyen des sens. Il faut, en effet, un changement, un contraste, une comparaison, pour que la perception soit remarquée. Les perceptions échappent à la conscience quand elles ne sont pas limitées dans le temps ou dans l'espace. Une odeur toujours présente finit par devenir insensible; la chaleur du bain cesse bien vite d'être perçue, parce qu'elle est également répandue sur toute la surface du corps. Cette nécessité d'un contraste, d'une comparaison, nous autorise à dire que la perception est relative en une certaine mesure. Elle l'est encore à un autre point de vue. Car il est prouvé que nos perceptions de son et de couleur ne sont que des états de conscience, des signes subjectifs, qui correspondent, sans leur ressembler, à des ondulations aériennes ou à des mouvements de l'éther.
Au-dessus des perceptions et des qualités sensibles, il y a les êtres, c'est-à-dire Dieu, le moi pensant et les objets extérieurs. Ici encore, l'idée de relativité est applicable jusqu'à un certain point. Quand on dit que Dieu est providence, on considère l'Être suprême par rapport au monde et à l'humanité. Quand on dit que le moi s'oppose au non-moi, c'est un rapport que l'on établit. Quand on essaye de déterminer la nature des corps d'après les phénomènes qui la manifestent, on s'appuie sur la relation de i'e£fet à la cause. En un mot, dans la connaissance que nous avons des choses, nous considérons à chaque instant leurs relations entre elles. Nous devons aussi tenir compte de leurs relations avec nous, suivant qu'elles sont proportionnées ou non à nos moyens de connaître, suivant qu'elles sont à notre portée ou hors de notre portée. 11 faut tenir compte aussi de nos facultés, de leur étendue, de leurs limites et de leurs conditions d'exercice.
Mais en avouant que, dans toute connaissance humaine^ il y a le point de vue du relatif, n'oublions pas qu'il y a un point de vue tout dififérent. En présence d'un objet d'art, par exemple les émotions agréables ou pénibles sont toujours relatives aux personnes et à leurs dispositions « actuelles; mais le jugement à porter sur la valeur de cette œuvre ne varie pas de la même façon. Le bien sensible ou le plaisir change suivant les individus ; mais il n'en est pas de même du bien moral et de la justice. Les rapports qui existent entre les objets contribuent à nous faire connaître chacun d'eux; mais les objets ne sont pas constitués par ces rapports. Dieu est providence par rapport au monde ; mais il est aussi autre chose. Le moi est limite par rapport au non-moi; mais je suis autre chose qu'une limite.
Si telle était la doctrine des partisans du relatif, elle serait inattaquable. Mais au lieu de dire qu'il y a partout des relations, ils disent que tout n'est que relations. Us prennent la partie pour le tout ; c'est Phistoire de tous les systèmes.
Remarquons d'abord que le nom de principe ne convient
guère à une assertion sur laquelle on est si peu d'accord.
Eh quoil II y a l'interprétation empirique, celle des
disciples de Kant, plusieurs interprétations intermédiaires,
et l'on appelle cela un principe! Les principes s'imposent
à l'esprit et forcent notre assentiment par leur évidence.
De là l'unanimité avec laquelle on les accepte. Mais
rhypothèse de la relativité ressemble bien plutôt à un mot
d'ordre, à une formule à la mode que chacun répète sans
examiner au juste ce qu'elle signifie. Mais du moins, parmi
les interprétations si diverses du prétendu principe,
y en a-t-il une seule qui, en elle-même, soit acceptable
comme doctrine philosophique? C'est ce qu'il faut examiner.
Pour commencer par Stuart Mill, on s'aperçoit bien
vite en lisant cet auteur que, pour établir la relativité de
toute connaissance, il prend toujours comme type la connaissance que nous avons des corps. Mais en procédant de la sorte, il n'est pas dans son droit. Nous avons en effet d'autres connaissances qui n'impliquent pas les mêmes relations. Par exemple : l'être qui pense, qui sent, qui veut, se connaît lui-même directement dans son unité et son identité. Il n'y a là aucune inférence de l'efifet à la cause, aucun passage de ceci à cela; c'est une connaissance qui ne repose sur aucun rapport. Stuart Mill a donc le tort de tirer une conclusion générale d'une énumération incomplète.
Ce philosophe admet la doctrine du relatif à un double point de vue, en considérant soit les relations des choses entre elles, soit leurs relations à nos facultés. Au premier point de vue, il déclare que l'on connaît une chose seulement en tant que distincte d'une autre (1). Mais sur quoi fonde- t-il cette assertion? Est-ce-là un aiiome? Évidemment non, il faudrait des preuves et notre auteur n'en donne pas. Dira-t-on, avec Laromiguière, que connaître c'est distinguer et distinguer c'est comparer? Mais à cette proposition : Connaître c'est distinguer, on ne doit pas substituer purement et simplement cette autre : Cannaitre n'est que distinguer. Comment, en effet, distinguer et comparer deux termes, si, au préalable, on n'a pas pris connaissance de l'un et de l'autre? La connaissance commence par l'objet A et finit par l'objet B ; entre A et B, quelquefois il y a un rapport, quelquefois il n'y en a points et dans le premier cas, rien n'autorise à soutenir que A n'existe ou n'est connu qu'en vertu de son rapport avec B. Il ne faut donc pas dire : Connaître n'est que distinguer. Ces maximes restrictives, que nous retrouvons dans la philosophie critique, étaient fort en usage dans l'école à^ Condillac. On disait alors : La métaphysique n'est que Fana-
(1) La Philosophie d^Bamilton^ p. 6.
lyse, la logique n'est que la grammaire, le raisomiement n'est qu'une opération de calcul, une science n'est qu'une langue bien faite. De telles formules plaisent d'abord par leur air de simplicité, mais en les prenant à la lettre, on introduit le paradoxe dans la science et on pose les prémisses des systèmes les plus contestables. En réalité, il y a de l'analyse dans la métaphysique; il y a de la grammaire dans la logique, mais toute la métaphysique ne se réduit pas à l'analyse, ni toute la logique à la grammaire. Le calcul est une espèce de raisonnement; mais ce n'est pas tout le raisonnement. Une science est une langue bien faite ; mais c'est aussi autre chose. De même connaître c'est distinguer; mais ce n'est pas que distinguer. En considérant ainsi la connaissance, on en revient toujours à dire : Une chose se connaît par une autre. Mais, répondrons-nous, cette autre se connaît aussi par la première. Il y a là un va-et-vient continuel, un véritable cercle vicieux.
Stuart Mill considère aussi la connaissance en tant que relative à nos facultés. Ici nous avons l'embarras du choix entre des propositions qui tantôt réduisent la connaissance à néant, tantôt la rétablissent à la faveur d'une contradiction, c Notre connaissance se borne à des sensations, qu'il existe ou non autre chose que les sensations (1). » Jusque-là c'est le phénoménisme pur. Plus loin, la même proposition se complique d'une inconséquence : c Notre connaissance des objets ne se compose que des sensations qu'ils excitent ou que nous imaginons qu'ils exciteraient en nous (2). » Mais comment l'auteur peut-il parler des objets quand il n'y a, dans la connaissance, que des sensations éprouvées ou imaginées? Dans un autre endroit du même chapitre, Mill déclare que non seulement nous
(1) Xa Philoiophie d^HamiUon^ pp. 6 et 7.
(2) Jlrid,, p. 7.
ne connaissons pas la nature intime des choses, maïs que cette nature intime n'est qu'une supposition gratuite. Je réponds que, sans doute, l'homme ne connaît le toul de rien, suivant un mot célèbre ; mais il y a de bonnes raisons pour soutenir que nous connaissons plus profondément l'esprit que la matière; et quand il s'agit des objets matériels eux-mêmes, il y a, ce semble, quelque différence entre la connaissance vulgaire et la connaissance scientifique. La nature intime des choses n'est donc pas une supposition gratuite.
Mais il est facile de voir à quel point, dans la pensée de Stuart Mill, la doctrine de la relativité est négative, et combien elle se rapproche du scepticisme absolu. Le philosophe anglais repousse comme infidèle au principe du relatif la proposition suivante : Ce que nous apercevons est peut-être la vraie chose; mais il se peut aussi que nos facultés en altèrent les caractères et les contours (1). Voilà qui ne lui suffit pas comme relativité de la connaissance. On a beau dire que peut-être nos facultés altèrent les objets, on n'est pas assez relativiste si l'on ajoute que peut-être nous connaissons la vraie chose. D'où il suit que, pour être dans l'orthodoxie du système, il faut dire que jamais nous n'arrivons au vrai. N'est-ce pas là le scepticisme? Pour finir sur M. Stuart Mill, rappelonsnous que c'est un de ses disciples et amis, M. Grote, qui a soutenu que l'homme est la mesure de toute chose. Voilà de quelle manière l'école relativiste conçoit le rapport des objets de connaissance à nos facultés. Or, nous savons à quoi nous en tenir sur cette maxime renouvelée de Protagoras. La philosophie du relatif, prise au sens de Stuart Mill, est donc inacceptable.
Restent les autres interprétations. Mais comme la liste en est longue, il nous suffira de considérer la théorie
(1) La PhUoêophUi tPHamilton, p. 16.
LE PBISCIPE BE BELATITIXÊ. ^07
rdativiste telle qa^elle est présentée pir M. RenouTÎer, les autres interprétatioiis n^étant €[ae des moyens termes entre le kantisme et Tem^nrisme.
M. Renouvier liait grand cas d'une doctrine qa^il attribue à Hobbes et qu'il formule aînâ : Toutes les notions possibles sont des sommes ou des différences d'autres notions, lesquelles sont constituées par le £ût de les apercevoir dans les composés dont elles font partie. Tavoue qu'il m'est absolument impossible de comprendre cette assertion. Prenons un exemple : 12 est la somme de 10 et de 2. D'après Hobbes^ 10 et 2 seraient constitués par le £ût de les apercevoir dans le composé 12. Mais il faudra dire alors que si 10 et 2 n'étaient pas aperçus dans le composé 12, ils ne seraient pas constitués. Gela n'est pas intelligible. Autre exemple : 5 est la différence de 6 et de il ; mais la notion 5 est-elle constituée par le fait de l'apercevoir dans le composé 11? C'est ce qu'il est impossible d'admettre.
Mais arrivons à la doctrine personnelle de M. Renouvier. L'idée qu'il donne de la relativité se rattache à tout son système. Il faut donc en dire quelques mots. Une chose me frappe dans ce système, c'est son caractère tout mathématique. Ainsi en parlant de l'infini, l'auteur n'a en vue ordinairement quel'infini mathématique. D'autres notions toutes mathématiques, celles d'intervalle et de limite, jouent un rôle capital dans l'ensemble de la doctrine. N'est-ce pas aussi quelque chose de mathématiquement abstrait que cette représentation en général, relative à l'esprit en général, lequel n'est que la somme des représentations? Un appréciateur clairvoyant et sympathique du nouveau criticisme (1), raconte que l'auteur des Essais de critique générale, ancien élève de l'école polytechnique, comme
(1) M. Bearier, aatenr d'une série d'articles snr la doctrine de M. Renouvier {Bévue philoêophique de M, Ribot; arril, mal, juin 1877).
A. Comte, s'est préparé à la spéculation philosophique en méditant sur les méthodes de la géométrie transcendante. C'est hien là, je crois, la clef de ce système plus subtil encore et, qu'on me pardonne cette expression, plus éthéré que celui de Kant. La prédominance de l'esprit mathématique est donc incontestable dans la philosophie de M. Renouvier. Mais les mathématiques ne donnent pas le réel. Lorsque Kant disait que les objets se conforment à nos pensées, il en donnait pour preuve les mathématiques, parce qu'à l'égard de cette science son assertion est vraie jusqu'à un certain point. Mais nous lui avons objecté à bon droit que les mathématiques sont des sciences tout idéales et que pour les sciences du réel, comme la physique, sa thèse est insoutenable. On peut faire un semblable reproche à la doctrine de M. Renouvier. H a beau dire que la pensée, par ses formes objectives, est ouvrière de réalité (i); la pensée n'est ouvrière que d'idéal. Et de fait l'auteur ne sort pas de l'idéal dans tout ce qu'il dit des rapports. Dans son système des catégories, celle du rapport prend la place de celle d'être. A quoi on a dû lui objecter souvent que les rapports supposent des êtres qui les soutiennent ei qu'il n'y a pas de rapports sans termes. Le philosophe répond que les rapports ne supposent que des limites et des intervalles, et il nous donne cela pour la réalité. Mais une limite est quelque chose de négatif, c'est-à-dire un rien. Un intervalle est un espace vide, c'est-à-dire rieo encore, ou du moins rien de réel.
11 y aurait beaucoup à dire sur la théorie de la repn^ sentation. Bornons-nous à deux remarques, l'une sur h catégorie de personnalité, l'autre sur la connûssance circulaire.
Dans les passages de cet écrit où nous nous sonmies efforcé de préciser la valeur de l'idée de substance, nous
(1) l*'eflsai,t.I,p. 120.
avons trouvé l'origine de cette idée dans la conscience que la personne a d'elle-même. Or, que devient la personne dans le système qui nous occupe? Une catégorie. Mais, comprendra-t-on jamais que la personnalité soit, comme la quantité ou la situation, un poin( de vue général sous lequel on peut envisager toute chose? Je comprends que tel chapitre des Essais soit intitulé : Du monde quant à la quantité, ou bien : Du monde quant à la durée, liais ce titre : Du monde quant à la personnalité^ qui serait dans la logique du système, est complètement inintelligible. Je sais bien que, suivant notre auteur, une personne, un sujet ne peut arriver à la connaissance de soi qu'au moyen d'une de ces formes qu'on appelle catégories (1). Mais c'est ce que nous ne pouvons admettre. Les catégories sont des abstractions qui supposent des perceptions primitives; ce sont des généralités qui supposent des notions particulières, et le moi est une de ces notions et de ces perceptions. Prétendre que la connaissance du moi n'a lieu qu'au moyen d'une forme ou catégorie, c'est oublier que le moi se connaît lui-même tout autrement qu'il ne connaît tout le reste. Donner à cette forme le nom d'objet, c'est recourir à une fiction verbale pour avoir l'air de maintenir la connaissance alors qu'on la détruit. Mais nous reviendrons sur les formes objectives de la connaissance.
Un point qui a son importance dans la théorie que nous examinons, c'est cette idée plusieurs fois indiquée par Tauteur, que la connaissance est circulaire. Il paraît difficile d'admettre la justesse de cette image. Il n'y a pas de cercle quand on va du composé au simple et que l'on revient du simple au composé, quand on va de la cause à l'effet, ensuite de l'effet à la cause. Sont-celes catégories qui forment une sorte de cercle en ce sens que toutes
(1) 1« easai, 1 1, p. 120.
celles du représenté se retrouvent dans celles du représentatif sous forme consciente? Mais le rapport du représenté avec le représentatif serait mieux symbolisé, ce semble, par un rayon réfléchi que par un cercle. De plus, si nous considérons l'enchainement des phénomènes sous la loi de causalité, la série ne peut pas être circulaire. Car, dans une série circulaire, chaque terme qui en déterminerait un autre serait également déterminé par lui, ce qui ne se conçoit pas (1).
Arrivons maintenant à la formule même du principe : oc La représentation, quelle qu'elle soit, a ses formes objectives, et l'élément de la connaissance ou le phénomène est toujours composé ou composant, par conséquent relatif aux éléments qui le constituent ou au tout qu'il concourt à former. :» La représentation a ses formes objectives, c'est-à-dire qu'il y a, dans la pensée, certaines formes (idées de substance, de cause^ etc.) qui font un objet de ce qui n'était que phénomènes. Ces formes créent donc l'objet; elles sont ouvrières de réalité, suivant l'expression de M. Renouvier. Voilà bien la relativité, puisqu'on fait dépendre l'objet connu de la connaissance elle-même. Mais qui pourra jamais comprendre que les formes de la pensée deviennent des objets ou créent des objets? Cette épithète d'objectives ou objectivantes qu'on leur donne est un mot vide de sens ; et quand on les appelle formes de la connaissance, on est encore inintelligible, car une pensée qui ne sort pas d'elle-même ne connaît rien. — Mais, diton, ces formes sont universelles; elles valent universellement. Donc elles sont non seulement vraies, mais réelles et ouvrières de réalité (2). — Vain raisonnement où la conclusion va bien au delà des prémisses.
Tous les phénomènes sont composés ou composants.
(1) Voir Liaxd, les Sciences poèitiveê et la Métaphysiquey p. 325.
(2) 1« essai, p. 120.
et par conséquent relatifs. Les composés sont relatifs à leurs parties; les composants le sont à leur tout. L'auteur ajoute dans ses explications : Tout est donné par synthèse et éclairci par analyse; et encore : Le simple, l'un, l'absolu ne sont intelligibles que dans un sens relatif, c'est-à-dire lorsqu'ils signifient moins complexe, moins multiple, soumis à moins de conditions. Tâchons de voir clair dans toutes ces propositions. Soit un phénomène composé. Nous cherchons à l'éclaircir, et pour cela nous le décomposons par l'analyse. Cette décomposition ira-t-elle indéfiniment? Non, répond l'auteur, elle a ses bornes. Mais qui pose les bornes? La représentation. Pourquoi les pose-t-elle? Point de réponse; .et pourtant c'est la représentation qui a fait toutes les analyses précédentes. D'où vient qu'elle s'arrête? Sic volo, sic jubeo. Cela est parce que cela est. Dans ce système, la représentation est l'absolu ; et voilà la doctrine du relatif qui se détruit elle-même. — ^^ Considérons maintenant le dernier composant auquel s'arrête l'analyse. Ce terme fondamental que l'analyse découvre, par quoi a-t-il été posé? Par la représentation. Mais ce dernier terme est lui-même une représentation. Donc la représentation se pose elle-même; elle est toujours l'absolu.
On nous dit que tout est donné par synthèse. Mais d'abord cette synthèse, ne s'exerçant d'après le système que sur la pensée, peut bien créer un idéal, mais ne saurait rien donner de réel. Et puis, même dans ce monde idéal d'où il est impossible de sortir, cette opération synthétique, chargée de rôles très divers, n'est pas toujours semblable à elle-même. Ainsi, c'est la synthèse qui a donné le composé initial qui est relatif à ses parties. C'est apparemment aussi une synthèse qui pose le dernier composant, qui est relatif à son tout. Or, cette seconde synthèse ne ressemble pas à la première. C'est bien plutôt une thèse, puisque ce composant primitif est posé par la représentation. Ainsi, le mot synthèse auquel on a recours
comme explication n'explique pas grand'cbose. On ajoute que tout est éclairci par l'analyse. Mais l'analyse éclaircirat-elle le terme auquel elle s'arrête? Non. Voilà donc encore une explication insuffisante.
Les phénomènes, dit-on, ne sont simples ou composés que les uns relativement aux autres, et du reste cela dépend de la représentation actuelle qui pousse l'analyse plus ou moins loin. — Encore des explications qui laissent l'esprit au même point qu'auparavant. Dire que les phénomènes, au lieu d'être réellement simples, sont plus ou moins composés, c'est se contenter d'un lieu commun qui, de plus, est une hypothèse. Ajouter que cela dépend de la représentation actuelle, c'est se déclarer satisfait à bon compte. Car pourquoi la représentation bome-t-elle l'analyse ici plutôt que là? Apparemment parce qu^elle est ainsi faite. C'est toujours la représentation qui devient l'absolu. Tant il est vrai qu'il doit toujours y avoir un absolu dans la pensée et dans les choses (1) !
£n résumé, les différentes doctrines du relatif sont inacceptables en elles-mêmes. De plus, nous avons vu qu'elles ne s'accordent pas entre elles. Il n'y a donc aucune raison de croire que le principe de relativité doive servir de base à toute construction vraiment rationnelle.
(1) Cf. : Yéra, de la Certitvdâf p. 2 : a Tonte connaissance relative dépend d'une connaissance absolue, et n'est valable que par elle. ^