CHAPITRE lY
Le libre arbitre est-il le fondement de la certitndf :
Nous avons déjà touché à cette* question en considénDi la certitude comme un état moral. Mais il faut y revenir. Ce sera, du reste, Toccasion de parler d'un travail tr^ intéressant (4), quoique, à notre avis, les conclusions n .i soient pas acceptables. L*auteur dit quelque part que t.:. vaut Thomme, tant vaut la doctrine. Nous croyons qu cl tenant ce langage il se fait tort à lui-môme. On peut di^ de lui comme de Spinoza, de Gondillac et de Kant, qi. rhomme vaut mieux que la doctrine.
Avant d'exposer ses vues personnelles, le savant phî! • sophe examine différents systèmes dans leurs rapf>on avec la question de la certitude. Cette partie critique no.> semble excellente, sauf quelques réserves à l'endroit d. criticisme et du scepticisme qui sont l'objet d'une fave. trop marquée. Le positivisme est apprécié de main maître; le matérialisme n'est pas ménagé. Il y a de boDL: vérités à l'adresse des spiritualistes, sinon du spiritu.' lisme. L'article sur l'esprit scientifique est d'une lectu: aussi agréable qu'instructive. « L'esprit scientifique, . M. Renouvier, a besoin d'être soutenu parla même acti' constante et les mêmes actes répétés de réflexion et • volonté qui lui ont donné naissance. On compte beaucf^/ et avec raison jusqu'à un certain point, sur la force *'traditions qui, dans les sciences comme ailleurs, conserv ■ les directions une fois prises et remédient aux écarts c individus. Mais les bonnes traditions peuvent se corromi
(1) irt Question de la certitude j par M. Renouvier. C'est une ? d'articles publiés dans la Critique philoêttphiqne, année 1S78.
à la longue, ou plutôt se corrompent toujours, quand de fortes initiatives individuelles ne viennent pas les confirmer d'époque en époque, j^ Ces réflexions sont intéressantes et vraies, parce que la théorie qui fait de la volonté le principe de la certitude contient une part de vérité. Viennent ensuite des aperçus non moins remarquables sur différentes époques de l'histoire des sciences. Ce ne sont pas seulement les Barbares qu'il faut accuser de la décadence des sciences antiques. Avant les invasions Fesprit scientifique lui-même s*en était allé insensiblement. L'astrologie, l'alchimie, la magie avaient pris une importance toujours croissante. Il n'y avait plus de critique historique. La philosophie des Alexandrins, après avoir abusé de ce que nous appelons aujourd'hui les grandes synthèses, aboutissait à la théurgie. Enfin toutes les sciences étaient réduites, dans le Trivium et le Quadrivium, à un petit nombre de receltes. L'esprit scientifique s'était donc affaibli de lui-même et par sa prcrpre faute.
Passant à l'époque actuelle, l'auteur signale des tendances antiscientifiques non seulement chez les philosophes, mais chez les savants eux-mêmes. Auguste Comte n'a-t-il pas dit qu'une fois la société organisée comme il l'entend, il vaudrait mieux conserver certaines erreurs que d'innover dans l'intérêt de la vérité (1)? Qu'est-ce que cette géométrie nouvelle que l'on veut substituer à celle d'Euclide? Darwin veut nous imposer l'hypothèse de
([1) On peut rapprocher de cette pensée d'A. Comte les paroles suivantes d'un de ses disciples : « Tout travail scientifique présente nne limite au delà de laquelle il est inutile, presque dangereux de le poursuivre. . . Les savants qui, à Tinstar de M. Kégnault, passent leur vie à remplacer, par des tableaux dont les praticiens n'ont que faire, les lois découvertes par le génie de leurs prédécesseurs, sans que la pratique l'ait exigé, sont, dans l'ordre intellectuel, aussi condamnables que les hommes qui, dans l'ordre social, passent leur vie ik se révolter contre des institutions nécessaires ; ce sont des factieux académiques d ( Cours de philosophie première ^ professé par M. Pierre Lafittc, première leçon).
bit TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE IT.
l'imité de descendance de tovtes les espèces manl«<, avant d'avoir établi expérimentalement pour un seul ca> le passage d'une espèce à l'espèce la plus voisine. Quelques savants se laissent gagner par le spiritisme; d'autres veulent faire sortir la science de son domaine et la mstituer à la philosophie et à la religion, c UÀllema^rf surtout, cette Inde philosophique de l'Europe, marck à': tète de ce mouvement d'idées, si étrangères à celles >lt. deux derniers siècles. > M. Renouvier constate cesfàcbeui symptômes, en déclarant toutefois qu'ils ne lui inspirei: pas de trop sérieuses alarmes pour l'avenir des mélhcHieî scientifiques. Mais il ne nous dit pas sur quoi se fonder assurance. Or, la meilleure raison de bannir toute cm:: à cet ^ard, n'est-ce pas ce fait que la certitude scientifiqne dépend pas des dispositions personnelles de chac individu, que c'est affaire d'intelligence et de volonté, r de volonté seulement?
Dans cet article si remarquable d'ailleurs surlV"; scientifique, l'auteur laisse entrevoir clairement la li^ qu'il développera plus loin, que le libre arbitre es. fondement de la certitude, c La sûreté des connaissa; scientifiques ou de leurs progrès dépend du bon esprit savants eux-mêmes.,. Cet esprit n'est pas quelque a d'abstrait ou d'immodifiable, mais d'incarné et de \i> la certitude attribuée aux sciences ne vaut qu'autant valent les hommes qui cultivent ces sciences etsetar:. de cette certitude. » Il y a du vrai dans ces paroles,. aussi beaucoup d'exagération. Un homme peut ne valoir grand'chose et arriver à la certitude sur un thé:: de géométrie ou une loi de physique. Lorsqu'il s\v Dieu ou de l'àme, le rôle de la bonne volonté est ^ doute pliis considérable ; mais ici encore ce n'est r ' volonté seule qui fait la certitude. — c Le savant u sien dans les résultats en apparence impersonnels obtient; ses succès dépendent de la rectitude de se.^
cédés qui sont siens, de ses conclusions qui sont siennes... Il faut qu'il sache bien que sa certitude est son œuvre; que sa certitude est sienne. }i> — C'est toujours la même thèse présentée sous des formes diverses. Mais on peut objecter que dans les sciences les phénomènes s'imposent ainsi que les premiers principes. Sans doute le savant a toujours le mérite du travail et de la prudence ; mais la science, quoi qu'on en dise, est surtout impersonnelle, et la régularité de ses progrès tient précisément à ce qu'elle a d'impersonnel.
Quelle est donc en somme la doctrine proposée dans la dissertation qui nous occupe? On peut la résumer ainsi : La certitude des phénomènes est la seule qui s'impose à nous. Toute autre certitude a pour fondement le libre arbitre. Comme le remarque l'auteur, la première de ces propositions conduit à la seconde. En effet, si la raison ne peut dire qu'une chose des idées et des principes, à savoir que ce sont des phénomènes intérieurs, il s'ensuit que leur certitude objective et leur caractère universel et nécessaire n'ont pas d'autre garantie que la conviction de la personne qui leur attribue cette certitude et ce caractère. Ainsi, la thèse phénoméniste se traduit par cette autre que la certitude a son principe dans le libre arbitre.
Puisque les deux propositions sont solidaires et que le phénoménisme a été réfuté précédemment, nous pourrions en rester là; mais voyons les preuves directes sur lesquelles repose la seconde. — La certitude ne peut pas être quelque chose de nécessaire. Car les opinions des hommes se contredisent mutuellement, et on ne peut admettre que la nécessité produise des certitudes contradictoires. — Cet argument tient une certaine place dans les Essais de critique générale et dans le récent travail sur la certitude. S^ous y ferons cette réponse bien simple que de deux >pinions contradictoires, l'une est certaine et l'autre ne 'est pas. Il n'y a donc pas lieu d'objecter que dans ce cas
la nécessité aurait produit des certitudes contradidoirfê. — c Quelle garantie pouvons-nous offrir aux autres et nous offrir à nous-mêmes de la vérité de nos condusions? » La seule garantie» répond Tauteur, c'est que nous avons pris le parti de noue tenir pour satisfaits de ce que nous estimions vrai, et cela quand il nous paraissait possible de continuer l'examen. — Essayons de voir clair dans cette réponse. Si Ton nous posait la même questioD : QueUe garantie, etc., nous dirions : La garantie, ces! que nos conclusions ont été démontrées vraies. L'évideoce du vrai» voilà la base de l'affirmation. Dans la réponse if notre auteur, il n'est pas question de démonstration ni d'évidence. La vérité se trouve isolée de ce qui la manifeste. Elle est comme étouffée sous une accumulaticr d'expressions empruntées au système : N(ms avom^>rle parti de nous tenir pour satisfaits de ce que nvr estimions vrai. Quand on arrive, l'esprit déjà fatigué, ' cette idée du vrai, le terrible écrivain, comme pour eupêcher qu'on ne s'y arrête, se hâte d'ajouter : Et et quand ilnous paraissait possible de continuerVexmio Sur quoi Ton ne peut s'empêcher de faire observer ij* s'il était possible de continuer l'examen, on le continuer ou du moins on s'abstiendrait d'affirmer.
Quand on soutient un paradoxe , on est toujours fo: d'appeler l'opinion raisonnable à son secours. Aussi pénétrant dialecticien dont nous examinons le syslèiô' peut- il écarter complètement les notions d'évidence et vérité, sans lesquelles on ne dit rien d'intelligible s\u certitude. Mais ces idées sont toujours emprisonnées ' effacées, comme nous venons de le voir. Tantôt Vauinous parle de la décision que l'on prend de se ny convaincu (1); tantôt il propose de « mettre un aux Ai' par une décision prise sous Tinfluence àe» melii>
(1) Critique philosophiquej 7« année, t. II, p. 69.
motifs de juger, qu'on juge les meilleurs en ce pai*ti pris déjuger (1). » C'est le système et non l'auteur que nous rendons responsable de ces bizarreries de langage. Si le lecteur ne comprend pas, il ne doit s'en prendre ni à l'art deTécrivain ni à sa propre intelligence, mais à la doctrine elle-même. L'auteur n'avait qu'à s'arrêter à moitié chemin pour être intelligible : Mettre fin aux doutes par une décision prise sous l'influence des meilleurs motifs de juger, cela se comprend à la rigueur, quoique les termes soient déjà trop empruntés au vocabulaire du libre arbitre. Mais on ne veut pas que. notre esprit s'arrête trop longtemps sur les meilleurs motifs de juger; notre certitude ne paraitrsdt pas assez libre. Le système exige que Ton ramène bien vite l'idée du libre arbitre, et l'on s'empresse d'ajouter : Que nous jugeons les meilleurs en ce parti pris de juger,
La doctrine exposée dans les récents articles de la Critique philosophique 9e trouvait déjà dans les Essais de critique générale. Elle se rattache au principe de relativité que nous avons examiné. L'auteur des Essais déclare que la vérité est relative (2). Mais comment entend-il cette relativité du vrai, lui qui nous parle (3) de la connaissance positive du monde et (4) de la certitude immuable en puissance, immuable dans son objet? Il fait sans doute exception pour certaines vérités. Mais alors que devient le principe du relatif? — « Le vrai progrès, écrit M. Renouvier, n'est pas tant dans la vérité même, ou dans la matière de la certitude, que dans la moralité de l'homme (5). » On comprend que le progrès ne soit pas dans la vérité même ; mais apparemment c'est parce que
(1) Oriti^iue phUaiophique^ 7* année, t. II, p. 83.
C2) 2« essai, t II, p. 355.
(3) ^frûl., p.353.
C4) Ibid., p. 362.
(6) 2« essai, t. n, p. 354.
la vérité est immuable au lieu d'être relative. S'iln'estpas dans la vérité même où est-il? Dans la connaissance k la vérité, ce semble, plutôt que dans la moralité de Thomme.
c La relativité du vrai, telle que nous sommes conàm\s à Tentendre, n'a pas le caractère d'une concessioD an scepticisme. Nous savons, en effet, par la pratique, ei nous déterminerons de plus près par l'étude, dans k champ des théories, que l'homme doit prendre parti sur certaines vérités, tant de celles que j^ai classées conuoe formant un premier ordre de certitude que là même à des doutes sérieux sont possibles (i). > Nous verrons plos loin comment l'auteur établit ces vérités qui forment u& premier ordre de certitude. Mais il parait difficile d'admettre que l'on ne fasse pas une concession au scepticisme en donnant pour fondement à la certitude le libre arbitre En effet, l'auteur lui-raène cite à l'appui de sa thèse l'exemple de l'école pyrrhonienne € : L'école pyrrhonience est la preuve vivante du rôle de la volonté dans la certitude (2). > Et de fait, à l'encontre de ceux qui usentdeleii: libre arbitre, pour croire certaines vérités, lescepliqsi: pourra user du sien pour ne rien croire. Dès lors il faodr: distinguer entre le bon et le mauvais usage du libre arbitr il faudra interdire l'arbitraire à cette volonté. Mais so> mettre la volonté à des lois, ce sera sortir à la fois i' scepticisme et de la doctrine qui fait de la volonté le 1^>^' dément de la certitude. Pour les deux doctrines la cocition est la même, parce qu'elles sont de même nature.
Pour éviter le scepticisme on a recours à la raison [>:• tique. Mais nous avons déjà vu combien il y a demani^de l'entendre. Celle de M. Renouvier notamment n'est f celle de Kant. Voyons du moins quelle est Vaffinnat:>
(1) Critique philosophique, 7« année, t. II, p. 356,
(2) Ibid,, p. 200.
fondamentale de cette raison pratique. « Je peux, je dois, je veux affirmer quelque chose, la réalité de quelque chose, c'est-à-dire au delà des phénomènes qui me touchent immédiatement, la réalité d'autres phénomènes (1)... » Arrêtons-nous et tâchons de comprendre. Il est entendu que c'est la volonté qui produit cette première affirmation. Or, en tant qu'elle dit : Je veux^ au lieu d'établir la première affirmation de la réalité, elle tourne simplement sur elle-même, et là-dessus un sceptique pourrait objecter que l'on ne prouve rien contre lui, puisque, à sa volonté de ne rien affirmer, on oppose seulement la volonté d'affirmer quelque chose. — Mais la volonté ne dit pas seulement : Je veux; elle dit aussi : Je peux et Je dois. — Je peuXy voilà un mot dont il est difficile de comprendre le vrai sens. Je sais bien que, suivant l'auteur, la liberté s'affirme elle-même. Mais d'abord une affirmation n'est pas une preuve. De plus voici ce qu'on lit en haut de la page où se trouve le texte qui nous occupe : c Le sceptique est forcé de franchir, lui aussi, l'intervalle entre la simple apparence et ces thèses médiates qui portent le caractère de la certitude et de la probabilité. i> Si le sceptique est forcé, nous le sommes aussi; alors que signifie le Jepeux9 Et comment étant forcés, pouvons-nous ajouter : Je dois ? Je dois affirmer ; cette troisième proposition qui se trouve dans l'affirmation fondamentale est d'une tout autre nature que les deux autres. Si elle était établie, elle prouverait quelque chose contre les sceptiques. Mais il faudrait rétablir, et alors d'une part elle ne ferait plus partie de l'affirmation fondamentale, d'autre part on ne pourrait plus dire que l'affirmation fondamentale repose sur la volonté.
Si nos observations bont justes, on voit que cette affirmation fondamendale, composée en réalité de trois affir-
- (1) 2« essai, t. II, p. 230.
mations distinctes, ne saurait donner une base solide m théories ultérieures. Nous n'examinerons pas ces théories. Il en est qui nous ont paru difficiles à justifier au point de vue où se place l'auteur. Les probabilités sur Tordre moral du monde semblent parfois bien peu probables, notamment celle que l'on substitue à la doctrine de Kant sur Dieu auteur de l'harmonie entre la loi et la sanction (1). Mais nous ne pousserons pas plus loin un travail de dissectios peu agréable.
Il est même fâcheux que ces discussions subtiles ne nous aient pas permis d'insister sur la part de vérité contenue dans le nouveau criticisme. On a longtemps accusi l'école spiritualiste de n'avoir connu ni assez tôt niasseï à fond le mouvement d'idées inauguré par Eaot. Si désormais nous avons quelque chance d'éviter cereproch". c'est surtout à M. Renouvier que nous en serons redevables. Tout est marqué d'une puissante empreinte dans m Essais de critique générale et dans les écrits divers f\ les complètent. Tous ces livres , articles et dissertatiou^ instruisent et font penser. La théorie de la certitude ak défaut de ne pas tenir compte de l'idée du vrai etdurôk de l'intelligence. Mais on ne peut savoir mauvais gré l'auteur d'avoir fortement insisté sur la part de la volons Quand on l'a suivi avec attention, on a une idée pli complète des conditions morales de la certitude, et si r>^ ne renonce pas volontiers à la doctrine de rèvideDcer' du vrai, on est disposé à étendre plus qu'auparavant i domaine du probable.
(1) 2« essai, t. III, pp. 149 et soIt.