CHAPITRE VI
L'idéalisme de Berkeley.
Tout est digne d'intérêt dans un personnage tel que Georges Berkeley; sa vie et son caractère, sa doctrine et la forme de ses écrits, enfin la popularité dont il jouit de nos jours, après un siècle et demi de dédains ou de critiques.
C'était une nature impétueuse et candide à la fois que cet évèque irlandais qui, dès sa jeunesse, conçut un des systèmes les plus étranges dont l'histoire fasse mention. Ardent ami de l'humanité, il s'essaya, dans de lointains pays, au rôle d'apôtre et de civilisateur. Brillant écrivain, il fit revivre, dans les temps modernes, la grâce et la vivacité des dialogues de Platon. Défenseur enthousiaste de la religion contre les incrédules, il imagina contre eux une doctrine qu'il est pourtant difficile de ne pas regarder comme une des formes du scepticisme. L'homme, chez Berkeley, se mêle intimement au philosophe; c'est un faiseur de projets en même temps qu'un penseur, et l'on peut dire qu'il porte, dans la spéculation philosophique, son initiative hardie, mais aussi son humeur aventureuse et romanesque. C'est donc avec raison qu'un jeune philosophe français a mêlé l'analyse des doctrines de Berkeley aux souvenirs de sa vie (1). Ne pouvant, dans une analyse, donner une idée de ce récit plein de charme et de variété, nous aborderons immédiatement l'examen de la doctrine.
Mais d'abord tâchons d'en bien saisir le sens et d'en donner une formule conforme à la pensée de l'auteur.
(1) Étude sttr la vie et les œuvres de Georges Berkeley, par M. Penjon.
Son interprète français, M. Penjon, nous dit : cLafomale par laquelle on a contume de résumer la doctriDe de Berkeley, à savoir que la matière n'existe pas, n'est paî exacte. L'affirmation de cette existence se retrouve en effet à chaque page dans les ouvrages que nous avons analysés (1). » Comment faut-il donc s'exprimer pour u pas travestir la pensée de Berkeley? U faut dire que la matière n'existe pas indépendamment de Fesprit; que. pour la matière, l'existence consiste à être perçue ou conçue. Tel est, nous dit-on, le vrai sens de rimmalént lisme. U faut donc l'avouer : Berkeley n^ jamais sottenu que la matière n'existât pas, et il a fait, pour se défendre du reproche de scepticisme, des efforts dont sr critiques ne lui ont pas toujours tenu compte. Mais. point accordé, on a le droit de se demander si le philosc[ est toujours en règle avec la logique et le bon sens.
Reconnaissons d'abord la haute originalité des vues :: Berkeley et même la part de vérité qu'elles renîerroe: Dans sa lutte contre le matérialisme athée, il ne se bo: pas à la défensive. Il porte la guerre sur le lenitennemi. A ceux qui disent : Tout est matière, il rîfsans hésiter : La matière n'existe pas sans l'esprit. Pvient sa critique hardie des abstractions scolastiqii Ceux même qui ne renoncent pas volontiers à Vide: substance reconnaîtront, après avoir lu Berkeley^ qu substance matérielle n'est qu'une vaine abstraction >^ les phénomènes qui la caractérisent. Et pour l^Y" nomènes eux-mêmes, les explications psychologique Berkeley, fussent-elles incomplètes, aui'ont toujours i-* prix. Berkeley peut être considéré comme un des to' teurs de la philosophie critique, et la nouveUe ^■ anglaise doit le compter parmi ses ancêtres.
Mais, en rendant à l'auteur de la Siris un hom--.
(1) Fc«9on, op, oitf p. 374.
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qui revient en partie à ceux qui nous l'ont fait connaître , n'oublions pas les droits de la vérité. La doctrine de Tévêque de Cloyne manque d'unité. D'un ouvrage à l'autre elle dififère d'elle-même. En outre, cet idéalisme, issu de l'empirisme de Locke, devait interdire à Fauteur toute affirmation sur les choses réelles. Delà, pour lui, la nécessité de changer le sens des mots existence, chosey réalité. Mais ce n'est là qu'un vain expédient pour éviter le scep«tidsme. On n'y échappe que par une inconséquence, et on ne laisse aux objets matériels qu'un semblant de réalité. Insistons sur chacune de ces critiques.
La doctrine, disons-nous, manque d'unité. On a vu avec raison deux idéalismes distincts dans Berkeley, l'idéalisme subjectif des premiers ouvrages, qui ferme à l'homme toute issue pour sortir de sa pensée, et l'idéalisme objectif de la Siris, d'après lequel l'homme peut afQrmer l'existence de Dieu (1). Nous croyons même qu'en y regardant de près on verrait les variétés d'idéalisme se multiplier encore entre les mains de notre philosophe, du commencement à la fin de sa carrière. La conception première et la forme la plus absolue du système date de la jeunesse de l'auteur ; mais elle se modifie petit à petit par le progrès de la réflexion. Ainsi, que nous dit Berkeley sur l'existence telle qu'il l'entend? D'abord, il se borne à dire qu'exister c'est être perçu. Plus tard, il s'aperçoit appa* remment que cette définition est insuffisante, et il ajoute qu'exister c'est quelquefois être simplement conçu. Mais être perçu ou conçu ; cela ne résume pas encore toutes les existences. De là d'autres définitions complémentaires : Exister c'est aussi percevoir ou concevoir.
Berkeley dit encore qu'exister c'est vouloir ou être voulu. Quelle diversité I Ou plutôt qu'elle bigarrure! Et conmie tout cela ressemble à des expédients d'argu-
(1) Penjon, op» (nt.f pp. 402 et saiv.
iTt
constater ce caractère empirique dans les ^nm/^k^ connaissance, à l'endroit où l'auteur énumère ce qui! appelle nos idées immédiates. Ces idées sont de troH sortes : i^ celles qui sont actuellement imprimées les sens; ^^ celles que nous percevons quand nous attention aux passions et aux opérations de l'esprit 3^ celles que nous formons avec le secours de la mémoî et de l'imagination (1). Dans cette }iste des élément' primitifs de la connaissance, aucune place n'est faite an données spéciales de la raison. Dès lors, il n'est pas éto&* nant que notre moi reste en face de ses propres modiUcations sans pouvoir atteindre aucune existence extérieur: Mais c'est l'énumération elle-même qui est incomplèi^ Dans tout ce qu'il dit contre l'existence d'une matit.: indépendante de l'esprit, Berkeley sous-entend consUn:ment ce principe qui est tout l'empirisme : Nous ne connaissons rien que par l'expérience. Voici, par eimp un de ses arguments que nous traduirons à notre maniér^ parce qu'on a toujours le droit, en discutant une doctncd'écarter les artifices de langage qui la rendent insaisissal)! Les substances matérielles ne sont pas perçues; elle&> peuvent pas être contenues dans une expérience consder*. il est impossible qu'elles ressemblent à ce qui est code: dans cette expérience. Donc il n'y a pas de substacmatérielles (2). Dans ce raisonnement, il y a toujours u proposition sous-entendue qui est celle-ci : « Or, Tes:'^' rience est l'unique source de nos connaissances. » Ailleurs Berkeley essaye de prouver que l'esprit est non-seuleL^ la substance, mais la cause de tous les phénomènes, t: s'appuie sur cette observation que nous ne voyons, i les phénomènes, ni pouvoir, ni activité (**). A quo.
(1) Cf. : Penjon, op, oU»f p. 51.
(2) IMd,, p. 53.
(S) Jbid., p. 57.
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réponds, que, sans doute, les sens appliqués à leurs objels qui sont les phénomènes, n'y découvrent ni pouvoir, ni activité; mais qu*une autre faculté, la raison, intervenant dans l'explication des phénomènes, affirmera des pouvoirs et des activités distincts de l'esprit, dans les cas fort nombreux où celui-ci sera passif en une certaine mesure. C'est toujours le rôle de la raison qui est mis à l'écart, et tout le nerf du raisonnement se réduit au principe empirique sous-entendu. Nous ne perdons rien de la réalité des choses de ce monde, dit ailleurs Berkeley (1) ; tout ce que nous percevons par les sens reste aussi réel et assuré que jamais. Ici encore, l'auteur sous-entend avec l'empirisme que les sens nous donnent le total de l'objet, et que la connaissance tout entière se réduit à leurs perceptions. Les exemples précédents sont tirés des Principes de la connaissance humaine. On en trouve de plus frappants encore dans les Dialogues d'Hylas et de Philonoiis. « Un substratum ou un soutien matériel, s'écrie Philonoûs; apprenez-moi, je vous prie, auquel de vos sens vous êtes redevable de la connaissance de cet ètre-là (2). » Et ailleurs : Une matière absolue ne peut tomber sous les sens (3); et encore : Si nous séparons les objets de leurs qualités sensibles, il ne reste plus rien que les sens puissent immédiatement apercevoir (4). Toutes ces argumentations reposent évidemment sur la théorie empirique de la connaissance. On part de ce principe rarement exprimé, mais toujours présent, que toute connaissance véritable vient des sens, comme si une telle assertion était incontestable, même en ce qui concerne la matière. En réalité, la raison intervient partout dans la vie intellec-
(1) Cf. : Penjon, p. 74.
(2) Jbid.f op, cit», p. 109.
(3) Jbid.^ p. 103.
(4) Ibid., p. 106.
536 TROISlÈilE PARTIE. — CHAPITRE VI.
tuelle, et quand nous méconnaissons la nécessité et Fumversalité de ses principes, nous perdons le droit d'afûrmer quoi que ce soit; toute réalité nous échappe.
Berkeley admet cependant l'existence de Dieu. G'&l même la pensée ou la volonté divine qui, d'après le système, prend la place de la matière. Uidée de Dieu vient fort à propos pour combler la grande lacune de la doctrine. C'est bien un Deus ex machina. Mais tout da est-il logique? Qu'est-ce qui nous prouve l'existence de Dieu d'après Berkeley? Nos sensations, dit-il, sont un langage par lequel Dieu se révèle à nous. Preuve absolument insuffisante si elle reste dans les termes de l'empirisme et ne fait pas appel au principe de causalité. Mais si l'on admet pour Dieu cette simple preuve par les signes, pourquoi ne pas l'admettre pour les choses extérieures.' Entre nos sensations et Dieu il y a des intermédiaires que Berkeley a tort d'oublier. Avant de nous révéler Dieu, m sensations, aidées de la raison, nous révèlent nos seiùblables, puis la vie animale, puis la vie organique é^ plantes, puis, par une série d'analogies très naturelles, h dynamisme des éléments de la matière. Est-ce donc pic* céder avec méthode que de supprimer ces analogies. 1 suffit de rétablir le mouvement naturel de la pensée poci ^ rétablir tous les intermédiaires écartés par Berkeley, ^
quand ils seront rétablis, on pourra bien dire, avec notr
philosophe, que l'univers est un système de signes niân-
festant une intelligence ordonnatrice; mais, du moins, ci
f n'aura pas réduit l'univers à néant, et par suite, déli*^
ridée de la Création.
Ces réflexions nous conduisent à ce qui parait être!
point fondamental du système, à la notion d'existence 1
^ Exister, c'est être perçu, dit Berkeley, et il lui senil
j qu'en tenant ce langage, loin de favoriser le sceptici^
(1) Cf. : Penjon, op, eU.f p. 378.
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il donne à la réalité sensible une certitude qu'elle n'a pas dans la théorie vulgaire. Mais voyez donc les conséquences. Si ridentification des choses à nos idées est sérieusement un bon moyen de combattre le scepticisme relativement aux corps, pourquoi renoncer à cette excellente garantie de certitude quand il s'agit de Dieu? Pourquoi ne pas déclarer que la meilleure manière d'être sûr que Dieu existe, c'est de professer que son existence dépend de notre pensée?
On a dit avec raison, à rencontre de la thèse de Berkeley, que les époques géologiques ne sont ni perçues, ni simplement conçues, mais que la science affirme l'existence réelle de la terre avant les animaux et avant Thomme, par conséquent avant toute perception et toute conception possible. Cette objection est si naturelle que notre philosophe se l'est faite à lui-même. Et quelle est sa réponse? Les choses matérielles existaient alors dans la pensée divine. C'est toujours le Detes ex machina. Mais alors la difficulté se transforme. Il faudra dire que ce qui existait déjà par le fait de la pensée divine a existé pour la seconde et la troisième fois quand les animaux d'abord, puis les hommes ont paru sur la terre et ont eu des perceptions. Et puis, si ce monde n'était avant l'homme qu'une pensée divine, l'homme en modifiant ce monde modifie une pensée divine?... Tout cela est-il intelligible?
Mais quelles sont les preuves de cette assertion : Exister c'est étm perçu ou conçu? Ce sont d'abord des définitions verbales. On modifie le sens des mots et tout est dit. Quand on se défend contre le reproche de scepticisme, on rapproche autant que possible le sens du mot idée de celui du mot chose. On dit, par exemple ' J'entends par idée ce qtte je perçois, et l'on peut bien se nourrir et se vêtir de ce qtte l'on perçoit. Quand, au contraire,, on expose le système, on modifie le sens du mot chose en lui donnant par définition la valeur du mot idée. Mais que ne prou-
verait-on pas avec de tels procédés? Une autre preuve consiste dans le raisonnement que voici : Lorsqu'il s'agit d'un objet présent, nous le percevons; lorsqull s'agit d'un objet absent, nous l'imaginons ; donc l'objet n'est que notre perception ou notre conception. Cet argument ressemble à ceux dont se servent les traditionalistes et les nominalistes pour identifier les idées avec les moU. Comme il est impossible de leur parler d'une idée sans employer le mot qui l'exprime, ils s'écrient : Vous voyez bien que l'on ne peut se passer du mot. De même un berkléien dira : Je vous défie de me citer un objet qui ne soit perçu ou conçu par vous. Mais, peut-on répondre, i) est aussi peu légitime de, conclure de là que l'objet nest que la perception ou la conception, que de prétendre ave*. les traditionalistes que l'idée n'est que le mot. Des deui côtés, la conclusion est arbitraire. N'est-elle qu'arbitraire - Et peut-on choisir librement entre les deux sentences : Esse est percipi et Prius est esse quam percipi ? Non assurément : la seconde est intelligible et l'autre ne I\^ pas. On nous donne à entendre que tout s'explique plus simplement dans l'hypothèse de Berkeley que dans c^li'^ qui considère les idées comme les résultantes des deui facteurs (1). Mais les simplifications prétendues *\- Berkeley ne suppriment pas seulement des qaestioc^ difficiles; elles suppriment l'être et le connaître; et ^i la critique nous montre que la matière indépendante A'l'esprit est une chose à laquelle on ne compretid net.. nous sommes de ceux qui préfèrent sans hésiter rinc4>ii:préhensible à l'inintelligible et à l'absurde.
Encore une remarque sur la notion d'existence, â < ' principe : Esse est percipi, se rattache comme conséquent la formule idéaliste : Nous percevons des idées. Or, ceiîdernière proposition n'appartient ni au langage du ser.:
(1) Cf. : Penjon, op. cit,^ p. 383.
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commun, ni à celui d'une philosophie exacte. Pour le sens commun, c'est trop clair. On perçoit bien autre chose que des idées. Le sens commun dit avec Beattie : < Mon cou, Monsieur, peut n'être pour vous qu'une idée, mais pour moi c'est une réalité, et une réalité importante, et si je me casse le cou, je ne serai plus de ce monde (1). » C'est le sens commun qui, chez Voltaire, plaisante sur les dix mille idées qui tuent dix mille autres idées, quand dix mille boulets tuent dix mille hommes. Cette formule n'est pas plus acceptable pour la philosophie que pour le sens commun ; et Ùberweg a raison d'en faire la remarque (2) : Les idées ne sont pas des objets de perception, mais des états de conscience, des modifications mentales qui, subies par le sujet, lui permettent d'afQrmer l'action de causes distinctes de lui-même.
Il nous reste un dernier point à examiner ou plutôt une
conclusion à tirer. Berkeley a-t-il évité le scepticisme et
laissé à la matière, comme il le prétend, une existence
véritable? Si l'on dit qu'il n'y a pas scepticisme quand il
y a négation, j'accorde que Tévêque de Cloyne n'est pas
sceptique à l'endroit des corps. Mais il soutient qu'il ne
nie pas la matière, et cette prétention ne nous semble pas
légitime. Tout repose, en effet, sur la manière d'entendre
les mots existence, chose, réalité. Or, nous venons de
surprendre les artifices^ volontaires ou inconscients, peu
importe, par lesquels notre subtil philosophe modifie le
sens de ees mots. Nous avons pu nous convaincre que ses
preuves sont nulles et ses formules inintelligibles. On est
donc en droit de conclure qu'il ne laisse à la matière
qu'un semblant d'existence. Il a beau faire de belles
descriptions de la nature et protester de sa foi à la réalité
des choses ; le lecteur, qui sait que tout se ramène à des
(1) Cf. : Penjon, op. oU^ p. 372.
(2) JW<i.,p.380.
idées, ne peut plus le comprendre. Nous ne faisions donc pas une grande concession à Berkeley, au début de cette discussion, en acceptant ses explications sur le vrai sens de rimmatérialisme. L'auteur déclare qu^il ne nie pas la matière, mais seulement son existence hors de la pensée. Pour nous c'est la même chose.
LE SCEPnCISHE THÉOLOOIQUE : PASCAL. 541