‹ De la certitude et des formes récentes du scepticismeChapitre 46 sur 52 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

Le scepticisme théolog^qae : Pascal.

Pascal, dans ses Pensées, se propose un but tout à fait louable : L'apologie de la religion chrétienne, et l'on peut ajouter qu'il conçoit cette apologie d'une façon très originale. Commençant par étudier l'homme, il aperçoit en lui de tels contrastes, un tel mélange de grandeur et de misère, que le dogme de la déchéance lui pandt seul capable d'expliquer le mystère de notre nature, c L'homme, dit-il, n'est qu'un roseau et le plus faible de la nature..., mais c'est un roseau pensant (1). » ce S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et je le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible (2). » L'homme est misérable; mais il se connaît misérable. < Ce sont misères de grand seigneur, misères de roi dépossédé (3). y> Ces contrastes ne peuvent s'expliquer que par le dogme chrétien de la déchéance originelle. La religion chrétienne est donc divine, puisqu'elle nous donne la clef des mystères de la nature humaine.

Pascal propose encore d'autres raisons de croire à la vérité du christianisme. Ces raisons ne sont pas empruntées à la philosophie spéculative : elles sont toutes morales et sensibles. L'auteur des Pensées est un des fondateurs de ce que l'on appelle aujourd'hui la méthode morale. On arrive à Dieu par la vertu, par le cœur, par l'intérêt personnel^ même pas des pratiques extérieures. La vertu

(1) PenêéeSy édition Havet, p. 20.

(2) iWrf., p, 16Ô.

(3) Ihid., p. 20.

d*abord nous dispose à la foi : c J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j'avais la foi. Et moi, je dis : Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs; or, c'est à vous de commencer (1). > La sensibilité morale seconde les dispositions vertueuses : c Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point... Voilà ce que c'est que la foi ; Dieu sensible au cœur, non à la raison (2). i L'intérêt même a son rôle dans la méthode morale. La fameuse règle des partie est un argument de sécurité qui revient à ceci : On ne peut rester indifférent en matière de religion ; il faut se décider. Mais dans quel sens ? Pesez les risques de part et d'autre. On risque peu de chose en pratiquant la religion si elle est fausse, on perd le salut éternel en la négligeant si elle est vraie. Les observances extérieures elles-mêmes ont leur utilité pour la foi. Mais quoi, dois-je pratiquer sans croire? Pourquoi pas, si cela doit diminuer vos passions qui sont vos grands obstacles ? « Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti ? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère ami, véritable. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n'en aurez-vous point d'autres? >

Tout en recommandant les moyens moraux d'arriver à Dieu, Pascal n'oublie pas de faire appel à notre intelligence (3). Mais les raisonnements qu'il emploie n'ont nen de subtil ni d'abstrait. Il énumère, dans l'art, xi, les marques de la vraie religion. Ce sont des signes frappants, que tout le monde peut reconnaître, c La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer son Dieu. Cela est bien jusle. Et cependant aucune autre que la nôtre ne Ta ordonné ; la nôtre l'a fait. Elle doit avoir connu la con-

(1) Pensées j édition Havet, p. 186.

(2) iWrf., p. 351.

(3) Voir tout Tart. xiu, sar l'usage de la raison par rapport à la religion.

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Cette apologie, qui n'a rien de niôUpln-siquo» <^^( |vnrtant admirable. Pascal met Tempreinlo de sa in^nmlo Amt"' et de son vioroureux génie sur tout c<» qu'il lire dos krruU tions chrétiennes, et s'il a été vramioul ori^rin;»! dîn^v l'emploi de la méthode psychologique pour d<'^iuonfi>M* le dogme de la chute primitive, il ne Test pas moins danv v<) méthode morale et dans ce qu'il dit do$ caraot<V<^8 do h vraie religion.

Malheureusement, Pascal fait au scepticisme de<i<N>n> cessions que Ton ne saurait approuver. Comment expliquer cette disposition exagérée au doute chez Tau tour de^ F^ensées? On peut en indiquer diverses causes : «raboiM son tour d'esprit. Au moral, cet admirable iVrivnin tViMîwl pas un philosophe. Celte assertion |>eut senU^ler «Mienne à propos d'un homme qui a si bien connu toutes len i^t^nnde^ directions de la pensée, expérimentation sAvante, i*a)«<^nnf-

(1) Pensées, édition Havet, p. 193,

(2) Ibid., p. 194.

ment mathématique^ étude de l'esprit et du cœur. Cependanty qu'est-ce qu'un philosophe? C'est avant tout un contemplateur. Ck>mme Descartes, il se donne le spectacle des choses de ce monde et des comédies qui s'y jouent, sans trop s'y engager de cœur. Or, aucun de ces traits ne convient au solitaire de Port-Royal, à cette âme ardente et ûère où se rencontraient les plus étonnants contrastes, à ce géomètre qui eut ses heures d'extase, à ce chrétien prosterné qui, après avoir connu le monde, le fiaste, les plaisirs peut-être, portait sur lui une ceinture de fer armée de clous qu'il s'enfonçait dans la chair à la moindre satisfaction d'amour- propre. Non, ce n'était pas là le tempérament moral d'un philosophe. Ajoutons à ces traits de caractère l'état maladif qui, depuis l'âge de dix-neuf ans, ne permit pas à Pascal de passer un seul jour sans douleur. Quelle était cette maladie pour laquelle Descaries conseillait au jeune savant de rester tranquillement au lit et de prendre force bouillons, mais que d'autres médecins traitèrent d'abord par des saignées et des purgations impitoyables, sauf à prescrire ensuite au malade de prendre du repos, de voir le monde et de s'y divertir? M. Lélut la caractérise en ces termes : c Ces incommodités continuelles, cette douleur de tète insupportable, cette chaleur d'entrailles excessive, ce resserrement de la gorge et beaucoup d'autres maux encore, tout cela main* tenant comme jadis, c'est le fantasque cortège d'une maladie déplorable, qui n'est que trop souvent la suite des travaux de l'intelligence, mais qui a quelquefois pour résultat de les rendre plus énergiques et plus féconds. Cette maladie, que dans le langage du monde on nomme la mélancolie, a reçu de la science un autre nom. L'organe qui en est plus particulièrement le si^e, c'est celui de l'entendement. Une vie trop active y produit et y suit tour à tour une trop grande activité de la pensée, et de là. dans une union souvent inextricable, les douleurs du corps

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