CHAPITRE m
Conditions intelleetuelles de la certitude. —
La méthode.
Quoique la certitude spontanée ait un très vaste domaine, il n'y a pas lieu de traiter, en ce qui la concerne, la question de méthode, puisque ici c'est la nature qui fait tout. Pour la connaissance des vérités de sens commun, il suffit de posséder l'intelligence ; on n'a pas besoin de la soumettre à une direction savante. Remarquons toutefois que si l'art imite souvent la nature, c'est qu'il y a dans le déploiement spontané des facultés intellectuelles un certain art inconscient. Pour tracer les règles de la méthode, il faut, a-t-on dit, observer de quelle manière nous pensons quand nous pensons bien. Il y a donc une sorte de méthode spontanée. A l'état de nature comme à l'état réfléchi, il faut appliquer nos facultés à leur véritable objet, aller du connu à l'inconnu, ne pas fatiguer l'attention ni diviser la capacité de l'esprit, etc. Les condillaciens ont quelquefois sur ce sujet des vues ingénieuses. On peut sans doute leur reprocher de trop faire de la logique une science d'observation ; mais, chez eux, ce défaut est voisin d'une qualité. Ce n'est pas sans plaisir qu'on lit des passages tels que ceux-ci dans la Logique de Condillac : « Il y a des esprits justes qui paraissent n'avoir jamais rien étudié, parce qu'ils ne paraissent pas avoir médité pour s'instruire ; cependant, ils ont fait des études, et les ont bien faites. Gomme ils les faisaient sans dessein prémédité, ils ne songeaient à prendreles leçons d'aucun maître, et ils ont eu le meilleur de tous, la nature, i Les petites couturières, dit Condillac, sont convaincues de l'utilité de l'analyse. « Car si, leur donnant pour modèle une robe de forme singulière, vous
leur proposez d'en faire une semblable, elles imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle pour apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analyse aussi bien que les philosophes. » Il y a donc dans l'état spontané une méthode latente. Mais elle est trop élémentaire pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter.
Quand la pensée s'élève du sens commun à la science (je ne dis pas encore à la philosophie), la question de méthode prend une importance nouvelle. Il y a d'abord une méthode générale composée de préceptes communs à toutes les sciences, une manière de s'orienter, pour ainsi dire, dans l'ensemble des idées et des choses. Il y a aussi les méthodes spéciales, qui sont pour chaque science les conditions de la certitude. En histoire, par exemple, la méthode d'investigation appelée critique historique comprend les règles relatives aux monuments, aux traditions orales, aux relations écrites. L'observation de ces règles est pour l'historien la condition de la certitude. Non pas qu'on y arrive toujours ; il est des cas où les recherches sont infructueuses. Mais quand la certitude est possible, c'est par ces règles qu'on y arrive. En physique, on veut connaître les lois de la nature. Ici encore, la certitude ne s'obtient que par la méthode. Il faut observer et expérimenter avant d'induire. Il faut, dans l'observation, se tenir en garde contre les illusions des sens; dans l'expérimentation, éliminer tout ce qui n'est pas la loi cherchée; dans l'induction, traduire exactement les faits. Ces conditions une fois remplies, peut-être aura-t-on la certitude; mais à coup sûr on ne l'aura pas sans cela. Toutes les sciences naturelles, morales ou exactes ont leurs méthodes comme les précédentes, et il est clair que la valeur de leurs résultats est subordonnée à l'application rigoureuse de ces méthodes.
Mais au-dessus de la certitude spontanée et de la certitude scientifique elle-même, il y a la certitude réfléchie.
La première comportait simplement l'exercice naturel de l'intelligence, la seconde suppt)sait l'emploi d'une méthode appropriée, la dernière exige l'application de la méthode philosophique. Nous insisterons un peu sur cette méthode et sur la certitude qu'elle produit, parce que les vérités qu'il importe le plus de soustraire au scepticisme appartiennent au domaine de la philosophie.
Pour déterminer la méthode philosophique, il faut connsdtre l'ohjet de la philosophie. Cette science a tout à la fois une portée universelle et un domaine spécial. Elle doit, sous peine de déchéance, maintenir les rapports qui l'unissent aux autres parties du savoir humain. Mais il est important pour elle de ne jamais perdre de vue ce qui lui appartient en propre. Il faut, en effet, qu'en faisant des excursions sur le terrain des autres sciences, elle puisse toujours distinguer ce qui est philosophique de ce qui ne Test pas. Quel est donc l'objet spécial de la philosophie ? Gomme le dit avec beaucoup de force un auteur contemporain (1), il y a une espèce de connaissance sans analogue parmi les autres, et qui appartient en propre à la philosophie. C'est celle que Socrate et Descartes ont exprimée l'un et l'autre, lorsque le premier a dit : Connaistoi toi-même, et le second : Je pense, donc je suis. Il y a ce que saint Paul appelle admirablement l'homme intérieur et spirituel, et qu'il oppose à l'homme extérieur et charnel. Chaque homme, continue M. Janet, existe pour lui-même à un autre titre que pour les autres hommes, et il ne connaît pas les autres hommes de la même façon qu'il se connaît lui-même. Or, cette connaissance sui generis que nous avons de nous-mêmes est incontestablement le point central autour duquel vient se grouper tout cet ensemble de recherches que l'on désigne sous le nom de philosophie.
(1) M. Janet dans nn article du Ma^amn de librairie : la Philo^ Sophie et M, E, Benan^ février 1860.
Cette science s'est constituée véritablement le jour où, prenant pour devise l'inscription du temple de Delphes, elle a fait sortir de Tétude de Thomme intellectuel et moral les lois de la pensée, les règles de la conduite humaine, les principes qui nous élèvent jusqu'à Fauteur de toutes choses. C'est ce que Jouffroy met en pleine lumière dans la préface de sa traduction de Thomas Reid. Pour lui, le domaine de la philosophie comprend toutes les questions qui viennent se résoudre dans la connaissance des phénomènes spirituels. Une question est philosophique lorsqu'elle se rattache à cette connaissance, et elle est plus ou moins philosophique, suivant que ce rapport est plus ou moins étroit. Ainsi se trouve déterminé l'objet de la philosophie, et c'est en se plaçant à ce point de vue que l'on pourrait en donner une définition exacte et précise.
Dira-t-on que cette idée de la philosophie est trop restreinte, et que nous avons l'air de la ramener tout entière à la psychologie? La réponse est facile quand on se rappelle que la psychologie contient en germe la logique, la morale, l'esthétique et la théodicée. Ce rapport peut échapper à ceux pour qui la psychologie n'est qu'une annexe de l'histoire naturelle ; mais il n'a rien d'obscur quand on a en vue la psychologie de conscience, qui a pour objet direct notre nature intellectuelle et morale. Si l'objection pouvait avoir quelque valeur, ce serait relativement aux questions tout à fait générales que comprennent la philosophie de l'histoire et la philosophie de la nature. Eh bien, la meilleure préparation à la philosophie de l'histoire est évidemment l'étude de l'homme intérieur. La vérité ou l'erreur sur la civihsation, sur la destinée des sociétés, sur le progrès, correspond à une théorie psychologique exacte ou défectueuse. Ce qui vit, en effet, ce qui se déploie dans l'histoire, ce sont nos idées, nos sentiments, nos tendances. L'histoire nous montre en
grand dans les sociétés ce que la psychologie nous montre en petit dans notre âme. Et la philosophie de la nature est-elle étrangère à la science de l'esprit? Mais quand on s'interroge sur la manière dont on perçoit les ohjets extérieurs, sur les principes et les idées dominantes qui dirigent l'étude du monde physique, quand on se demande queUe est l'origine de l'espèce humaine et sa vraie place dans la Création, jusqu'à quel point l'homme dépend des influences de la race, du régime et du climat, enfin quand il s'agit de savoir, ce qu'est la terre pour l'homme, s'il faut la regarder comme un séjour définitif ou comme un lieu de passage, peut- on résoudre ces questions sans consulter la psychologie sur nos moyens de connaître, sur la nature humaine comparée à la nature animale, sur la liberté morale et la responsabilité? Ne craignons donc pas de restreindre le domaine de la philosophie en le bornant aux questions qui viennent se résoudre dans la connaissance de l'âme, de ses phénomènes et de ses lois.
L'objet de la philosophie étant déterminé, la question de méthode ne doit offrir aucune difficulté sérieuse. Nous avons dit en commençant, que la philosophie avait une portée universelle. Dès lors on ne doit pas s'étonner que sa méthode soit la plus complexe de toutes. A vrai dire, il n'y a pas de procédé qui ne s'y rencontre. Observation intérieure, physiologique et sociale, induction comparative et rationnelle, raisonnement déductif , appel aux hypothèses, recours à la tradition et au témoignage : chacun de ces modes de recherche ou de démonstration a son emploi dans les différentes parties de la philosophie. Mais quel est le centre de cette méthode si complexe? Quel est le procédé philosophique par excellence? C'est l'analyse reflexive (1) ou psychologique complétée par la synthèse métaphysique. Insistons un peu sur ce point capital.
(1) Expression de Maine de Biran.
L'ana]yse réflexive est celle qui a pour instrument la conscience. Je distingue par la conscience et non autrement, une idée d'une émotion, le désir du bonheur du projet d'aller à la promenade, la sensation que me cause une brûlure de la résolution de ne plus toucher au feut C'est le même procédé qui permet de constater la présence et le rôle de telle idée dans la vie intellectuelle, de la distinguer des autres idées, d'en étudier les caractères afin d'en déterminer l'origine. Et comment cette analyse réflexive est-elle la condition de la certitude? Dans toute science, qui dit analyse dit retour au point de départ, à l'élément simple au delà duquel il n'y a plus rien. Or, cette donnée primitive, irréductible, est précisément Ja source de la certitude. Empruntons un exemple à la géométrie. Quand nous avons suivi une de ces longues chaînes de raisons (1) que les géomètres nous font parcourir dans la démonstration de leurs théorèmes, si nous remontons par l'analyse toute la série des anneaux qui se succèdent, nous retrouvons au point de départ les notions les plus élémentaires, et ces notions auxquelles nous a conduits notre marche régressive, sont marquées d'un caractère de certitude qui se répand sur tout le reste. Ainsi, d'une manière générale, l'analyse est le moyen d'arriver à la certitude. Dès lors l'analyse réfléchie sera la condition de la certitude philosophique. En psychologie, elle permettra dé démêler des faits immédiatement certains. En logique et en morale, comment s'élèvera-t-on au-dessus des dissidences individuelles et passagères pour atteindre ce qui est immuable et universel? En dégageant les principes par l'analyse. En théodicée, on substituera une démonstration à une simple croyance, lorsque, analysant telle idée absolue, celle de l'infini, par exemple, on éliminera toute autre explication de cette idée que l'existence même de l'être infini.
(1) Expression de Descartes, Disomirs de la vUthode^ H« partie.
Remarquons ici que le doute méthodique par lequel Descartes réfute le scepticisme n'est pas autre chose qu'une analyse psychologique. L'auteur des Méditations fait retour sur toutes ses croyances ; il écarte successivement celles qui ne lui paraissent pas certaines, jusqu'à ce qu'il arrive à ce qui est simple et incontestahle. L'analyse réflexive est donc une condition de la certitude philosophique.
Nous ne voudrions pas discuter en ce moment des objections qui reparaîtront plus tard. Mais on nous accuserait de n'être pas de notre temps, si nous avions l'air d'ignorer celles qui sont à la mode.
Eh non, dira tel disciple d'Auguste Comte, l'analyse psychologique ne conduit pas aux principes de l'être et du savoir. La base, le vrai point de départ, c'est la quantité géométrique, puis vient le mouvement mécanique, puis ces mouvements plus complexes que la physique étudie, puis ceux dont la chimie donnera plus tard la formule, et enfin ceux qui constituent la vie physiologique et la pensée. La science procède ainsi de l'abstrait au concret, expliquant le concret par l'abstrait qui le précède. Telle est l'objection. Mais comment ne voit-on pas que l'on nous donne ici la coordination synthétique des sciences pour la méthode d'investigation propre à la philosophie? Admettons que l'échelle des êtres soit à peu près celle qu'A. Comte a décrite après Hobbes et avant M. H. Spencer. La question est de savoir quelle est notre position à nous sur cette échelle et si notre esprit, pour se connaître, doit regarder au-dessous de lui ou bien réfléchir sur lui-même. Or, comment ne prendrait-il pas ce dernier parti, puisqu'il en a le pouvoir et que ce moyen est le seul qui le conduise au but? Placée à l'un des échelons supérieurs dans la série ascendante des êtres, notre pensée pourra plus tard monter ou descendre, s'élever à son principe ou abaisser ses regards vers la matière. Mais avant de reconstruire un
ensemble qui ne lui est pas connu du premier coup, il faut qu'elle trouve son point de départ dans la position qu'elle occupe. On doit entendre ainsi le rôle de la réflexion philosophique ou supprimer la. philosophie en mettant à sa place, comme A. Comte, une classification des sciences. Je sais bien que plusieurs en feraient volontiers le sacrifice. Malheureusement il y a toujours un fait qui ne se laisse pas supprimer, cette connaissance sui generis dont nous parlions tout à l'heure, l'intuition directe de nos pensées et de nos sentiments , qui nous apprend ce que c'est que penser et sentir, et qui seule peut nous l'apprendre.
On parle beaucoup aujourd'hui de la méthode expérimentale, on en multiplie les applications à la psychologie, on la regarde comme la condition du progrès et l'on nous dit : Attendez que la science ait accompli son œuvre. Certes, nous sommes loin de méconnaître les services que la méthode expérimentale rend à la connaissance de l'homme pour tout ce qui concerne les rapports du physique et du moral, rapports qui se rencontrent partout en psycho-^ logie. Mais croit-on que nos vieux spiritualistes , les Jouffroy , les Damiron , les Garnier', n'aient pas entrevu la plupart de ces progrès? Ils savaient parfaitement que les recherches relativement fécondes, les questions pleines d'avenir étaient celles dont on s'occupe maintenant. Mais ils savaient aussi qu'il y a un autre mode de connaissance conduisant à d'autres résultats , et que ce mode étant le procédé essentiel de la philosophie, la méthode expérimentale ne peut être qu'un auxiliaire. Si donc on nous dit : Attendez que la science ait fait son œuvre, je réponds : Quels que soient les progrès de la science, à quelque profondeur qu'elle porte ses recherches, elle ne détruira pas ce que la méthode psychologique a établi par les procédés qui lui sont propres, et quand elle-même voudra s'occuper de notre nature intellectuelle et morale, elle devra changer
de point de vue, parler un autre langage et manier un nouvel instrument.
Nous avons dit que l'analyse réflexive était complétée par la synthèse métaphysique. L'analyse nous fait remonter la série des choses et des idées dans un ordre opposé à leur filiation réelle; c'est un retour en arrière, un procédé régressif. La synthèse est tout le contraire. Elle suit l'ordre de génération des idées et des choses. L'une va de l'effet à la (^use, l'autre de la cause à l'effet. Or, il est clair que le second procédé complète la connaissance ébauchée par le premier. Les effets ne sont bien connus que lorsqu'on y revient en partant des causes. Alors seulement tout se comprend et s'explique. On comprend l'âme humaine, ses idées, ses tendances, lorsqu'on s'est élevé en théodicée à la connaissance de son principe et de sa fin, et que, des hauteurs de la théodicée, on est revenu à la psychologie.
Maintenant, quel rapport ce procédé synthétique a-t-il avec la certitude? En un sens la certitude est antérieure à la synthèse ; mais, nous l'avons vu, il y a, dans la certitude, divers degrés de perfection. Sans doute on est déjà certain quand on constate les choses par l'observation et qu'on les décrit par l'analyse. Mais, quand on les explique par la synthèse, l'esprit est plus satisfait. On sait mieux ce que l'on savait déjà auparavant.
Ces considérations nous font saisir un rapport important entre la logique et la métaphysique. Le logicien n'a pas besoin de métaphysique pour établir l'existence de la certitude, puisque l'acte le plus simple de l'intelligence offre déjà ce caractère. Il ne doit pas s'appuyer sur l'idée de Dieu pour démontrer la valeur des assertions philosophiques, puisque l'existence de Dieu ne peut être prouvée qu'à condition de supposer certaines les données qui servent à la preuve. Et pourtant, une fois l'existence de Dieu démontrée, la certitude aura son explication dernière et sa garantie suprême. Quand nous saurons que l'auteur de
notre être est la source de toute vérité, nous comprendrons pourquoi notre intelligence est faite pour le vrai. On a souvent reproché à Descartes le paralogisme qui consiste à prouver l'existence de Dieu en partant de vérités évidentes et à 'prouver Tautorité de l'évidence en partant de la véracité divine. Quels que soient les termes dont Descartes se sert, il est à croire qu'il n'y avait pas de paralogisme dans sa pensée et qu'il entendait comme nous le rapport qui existe entre le problème de la certitude et les questions philosophiques lès plus élevées.
En résumé, les procédés propres à la philosophie sont l'analyse réflexive et la synthèse métaphysique, et ces procédés sont, à des titres divers, les conditions logiques de la certitude.