CHAPITRE PREMIER
vue la solide réalité. C'est sa nature même qui se découvre dans ces contrastes, et rien n'est plus propre h nous faire admirer son harmonieuse constitution. Il cesserait d'être essentiellement raisonnable s'il pouvait se borner à des perceptions et à des images dont le sens lui fût indifférent ou inaccessible; il cesserait d'être essentiellement actif si les vérités abstraites que Platon appelle quelque part des fantômes divins, pouvaient suffire à sa curiosité sans que leur rapport avec les réalités qui nous entourent ou avec la réalité supérieure lui apparût jamais.
11 ne peut donc y avoir de certitude pour qui se sépare des choses et ne considère que les notions. La connaissance de la chose perçue est comme opérée par la chose même, et la perception est si voisine de son objet qu'elle n'est pour ainsi dire que cet objet saisi, appréhendé par l'esprit. La notion est bien plus loin des choses qu'elle représente à sa manière ou plutôt qu'elle rend intelligibles. La notion n'a point d'objet réel immédiat. L'esprit s'est servi des éléments que lui a fournis la perception, et il les a façonnés : dans ce travail plus ou moins compliqué, il a pu altérer les données premières, c'est-à-dire les perdre de vue sur un point ou sur un autre, omettre ceci, ajouter cela, et la notion ou idée qu'il arrive à former risque de n'être pas conforme à ce qui est. A'e me demandez pas ce que c'est qu'un corps ou ce que c'est que la joie, la colère, l'admiration, je le saurai très bien, c'est-àdire je connaîtrai tout cela, comme choses concrètes,
u.iir.TITUDE niiliLLlî ET CERTITUDE ABSTRAITE. 25
réelles, dont j'ai l'expérience. Demandez-moi ce que c'est, peut-être ne le saurai-je plus : vous me pressez de m'en rendre compte, de substituer aux vives images des notions nettes, et ce travail m'embarrasse et me trouble.
L'assentiment de l'esprit aux choses mêmes est donc immédiat, et il a une force singulière. Il ne suppose aucune réflexion sur la nature ou l'essence des choses ; et il est toujours mêlé à quelque action qui le détermine ou est déterminée par lui. L'affirmation est complète du premier coup en ce sens qu'elle égale toute la perception, sans que l'on songe à faire aucune réserve. Et quand l'objet n'est plus présent, une image demeure dans l'esprit et l'objet lui-même semble ainsi revivre sous notre regard intérieur. Cette vivacité de l'image entretient l'énergie de l'assentiment, et elle peut, comme la présence même des choses, exciter des sentiments et provoquer des actions. Nier l'existence de l'objet serait alors absolument impossible. Ce serait pour l'âme se nier elle-même et en quelque sorte se détruire.
La notion n'emporte pas l'assentiment avec la même force. Elle a besoin d'être claire pour être admise sans inquiétude, et même claire, elle peut encore laisser place à quelque doute, sinon sur sa valeur formelle, du moins sur la réalité des choses auxquelles indirectement elle correspond. Elle se détache des objets, pour ainsi dire, et de l'esprit lui-même; on peut la mettre en question, on peut la rejeter sans se sentir soi-même blessé. L'intérêt qu'elle excite est purement spéculatif.
26 CIlAl'ITRI': PREMIER.
Elle ne dit rien à l'imagination, elle n'échauffe pas le cœur, elle ne sollicite pas la volonté : nous demeurons froids et presque indifTérents. En présence dos choses mêmes, cette distinction de la matière et de la forme de la connaissance, si fréquemment reproduite depuis Kant surtout, serait parfaitement impossible. La notion au contraire permet de séparer assez aisément de ce que l'on nomme Yapparence saisie par l'esprit ce que l'on appelle la chose en soi; et il devient possible de supposer que des liaisons d'idées fort intelligibles et justifiées par Iç^ lois essentielles de la raison, ne soient point l'expression de liaisons correspondantes dans les choses mêmes.
Ainsi la certitude de choses ou certitude réelle consiste en un immédiat, complet et énergique assentiment à la réalité présente, agissante, sentie, ou du moins représentée à l'esprit par quelque vive image. La certitude de notions ou certitude abstraite, toute seule, consiste en un assentiment réfléchi à une vérité formelle, assentiment sans chaleur, assentiment incomplet en ce sens qu'une distinction entre la matièi^e et la forme de la connaissance est toujours possible.
De plus, la certitude réelle est une certitude expérimentale %\. pratique ; car les choses ne pouvant se faire sentir à nous sans provoquer en nous quelque action, nous avons dans notre commerce avec elles la double expérience de ce que nous subissons et de ce que nous faisons sous leur influence. La certitude abstraite est une certitude logique et spéculative; car les pures