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qu'elle ne contienne pas la raison des choses. Tout rommence par l'expérience, parce que toute réalité nous est donnée avant que nous en puissions faire l'objet d'une spéculation, et toute réalité nous est donnée telle qu'elle est en son fond le plus intime, c'est-à-dire active et agissante ; nous subissons l'action des choses réelles, ou, réels nous-mêmes, nous agissons : dans l'un et l'autre cas il y a expérience. Avoir l'expérience d'une chose, c'est en éprouver, en subir l'action, ou ressentir quelque effet produit par elle ; mais on a aussi l'expérience de ce qu'on fait soi-même : expéfimenter, n'est-ce pas éprouver, au sens d'essayer, et celui qui agit n'essaie-t-il pas ses forces et ne prend-il pas, dans cet essai, une connaissance intime de ce qu'il est? L'expérience est donc la première condition de tout acte intellectuel, parce que l'expérience c'est le point de rencontre et de contact entre les choses et l'âme, le tressaillement de l'âme dans ce commerce, et la première épreuve que fait de son énergie intune la personne humaine, sollicitée à agir par les impressions mêmes qu'elle reçoit. Prétendre à la certitude en ne tenant point compte de l'expérience, c'est donc vouloir que l'homme soit fait autrement qu'il n'est fait, c'est avoir la ridicule ambition de réformer la nature humaine selon je ne sais quel plan idéal, au lieu de la prendre telle qu'elle est et de tirer de ses facultés le meilleur parti possible.
C'est une faiblesse de l'entendement, dit excellemment Aristote, que de chercher des raisons là oi!i la
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perception donne le fait et la réalité. Pourquoi se livrer à des spéculations quand on a mieux que cela? pourquoi raisonner quand l'expérience rend les raisonnements inutiles? c'est mal distinguer le meilleur du moins bon, le certain de l'incertain, le principe de ce qui n'est pas principe*.
Prétend-on donner par des arguments l'idée d'une chose de fait à qui n'en peut avoir la perception ? C'est une chimère. Les discours, qui n'ajoutent rien à l'expérience, n'en peuvent non plus tenir lieu. Parlez de la couleur à un aveugle-né : que lui apprendrez-vous?La couleur n'est pour lui qu'un nom, dans ce nom il rie pense rien*.
L'imagination est liée à l'expérience. Ce qui est proprement objet d'expérience, c'est ce que nous subissons quand tel ou tel agent nous modifie, ou c'est ce que nous faisons nous-mêmes. Sans doute l'action, pu tant qu'action", ne saurait être représentée, parce que c'est une chose simple ; mais si ce que nous appelons action est en fait un ensemble et une suite d'actions, s'il y a
1. P/iî/S., VIH, ni, 2o;la32, 2o4a30. T6 jièv ouv -nivx' -fipeiJLEÎv, viotî toutou Çt|TsTv 'Xo'yov, icpivxaç t->|V aro9-r\atv, àjS^tojxîa tî; laxi Siavoi'aç... Tô jicv 7::pi TOtixou axoTtîïv, xaî ^T|T2rv ^vdyov wv |3£)sTtov ïyo\iv/ f, Xoyoo SîToGii, y.a.AÛ><; xpivetv taxi tô pelxiov xal xd yjïpo-^, y.al tô raaxôv v.a: xô [j.i> TîioTÔv, xai àpjcî^v xal \i^ àpyr/\'K
2. Phys., II, I, 193*4. Tô 5è Ssixvûvat xà çavjpà Sià xwv dtpavûv où Suva(X£VOu xpivEiv èaxi xô &i' aûxô yvwpiaov. "Oxi 5' Êv5é}^£xak xoôxo Tîâa- )^£iv, O'ix diS-r^^ov (JuWvOyiiraixo yicp lîv xiç èvc ^svext^ç ùv xu'^)vÔ; -itspt 2(pw[ji,ix(.)v, û)!iT£ dtviyxfi xo'î xo'.oûxotî r.srtl xwv ôvo;xâxuv elvai xôv Xôyov, voEÎv Ôè [jlt,9ev. Nous empruntons à M. Ravuissoa {Essai sur la mélaphysiqne d'Arislûte, t. I, p. 381) la traduclion vive et forte de la dernière pbrase.
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diversité et ainsi mobilité dans le temps, et c'est précisément ce que nous expérimentons, alors, il peut y avoir représentation ou image de nos états de conscience, même abstraction faite de tout élément matériel. Tout ce qui est corporel est conçu sous la form«; de l'e&pace ; le propre caractère du corps, n'est-ce pas le mouvement, le mouvement dans l'espace? Mais si les choses spirituelles échappent à la loi de l'espace, elles peuvent être soumises à celle du temps. En tout ce qui dure il y a tout à la fois permanence et changement : le changement est encore un mouvement, selon la profonde expression grecque, xivrjc.ç, et ce mouvement dans le temps, cette succession, cette série qui se déroule, c'est quelque chose de divers. De l'âme donc, en tant que principe d'action, de l'action même, prise en soi, aucune image, je le répète, n'est possible : comment se représenter ce qui est simple? Mais ce que nous saisissons à chaque instant en nous-niêmes par l'expérience intime, c'est la vie multiple et diverse, ce sont, si l'on peut ainsi parler, des mouvements spirituels, c'est une perpétuelle diversité dans la continuité de l'être ; et voilà comment l'imagination est «ans cesse mêlée à la conscience et à la mémoire. Sans cesse présents à nous-mêmes, et d'une certaine manière à notre passé et même à notre avenir, puisque nous nous rappelons ce que nous avons subi ou fait et que nous nous sentons capables de subir ou de faire mille choses analogues, nous avons sans cesse dans l'esprit une image plus ou moins nette de notre
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vie intérieure. Ainsi nous pouvons unir à la conception de vérités toutes spéculatives la vivante image de quelque expérience personnelle, et de toutes parts nous retrouvons la réalité sans laquelle il n'y aurait point de certitude.
Que si maintenant la certitude, en devenant explicite, cesse entièrement d'être réelle, pour être purement abstraite, elle renie en quelque sorte son origine première, et elle périt par là même.
La certitude abstraite et spéculative ne peut vraiment exister toute seule que dans un cas unique, celui des mathématiques. Les axiomes, les définitions, les théorèmes démontrés ont une évidence qui produit dans l'esprit une conviction irrésistible, et ce sont des conceptions purement abstraites. Hormis ce cas, les notions entièrement isolées des choses sont sans valeur et sans vertu ; et encore faut-il avouer que dans les mathématiques elles-mêmes, si les rapports intelligibles qu'on y considère sont mis en lumière par des raisonnements tout a priori, l'image idéale qui représente le triangle, le cercle, et mille autres combinaisons de lignes concevables, est quelque chose de concret relativement à ces conceptions abstraites, et ensuite les figures visibles, traduisant à leur tour ces images intérieures, viennent, non pas soutenir la >démonstration même, qui n'en saurait tirer aucune force, mais soulager et aider l'esprit, tant il est vrai que l'homme ne peut jamais se contenter de l'abstraction pure !
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Ainsi, partout ailleurs que dans les mathématiques, et d'une certaine manière encore dans les mathématiques mêmes, la certitude réfléchie et explicite est réelle et pratique, en même temps que logique et spéculative. Quand nous réfléchissons sur nos connaissances primitives, nous saisissons entre les idées que nos perceptions nous suggèrent des liaisons universelles, nécessaires, ou simplement constantes : au sentiment et à l'action, inséparables de l'expérience, se joint la lumière rationnelle explicite. C'est, si je puis dire, le vqeu de notre nature : nous sommes faits pour la lumière. Mais nous ne pouvons nous passer de l'expérience ni du contact des choses, autrement la lumière n'éclaire plus que des ruines, et elle-même disparaît et s'éteint.
Les conditions de la certitude ne doivent être oubliées nulle part. C'est dans l'ordre des vérités morales surtout qu'il importe de ne point les négliger. Il faut se rappeler la vraie nature de l'esprit, et cette indispensable imion de l'idée et du fait, de la raison et de l'expérience, et cette nécessité de ne point renoncer aux données réelles, de ne point se séparer des choses, quand on considère les notions abstraites. Les vérités morales sont affirmées avant d'être expressément reconnues : il en est ainsi de tout ce qui est fondamental et essentiel. Pour les reconnaître ensuite, le moindre degré de rc^ flexion suffît : c'est encore le caractère commun de toutes les vérités dont l'esprit humain ne peut se passer. 11 y
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a d'abord certitude purement implicite ; puis certitude explicite déjà et réfléchie, mais pratique encore, et nullement savante. Les préoccupations scientifiques, philosophiques, ne \ienneiit qu'en dernier lieu : la recherche de notions précises, de définitions exactes, l'ambition d'enchaîner les idées les unes aux autres de manière à en former un système clair et.solide, voilà ce qui caractérise ce troisième état de l'esprit : la certitude qui se produit alors semble toute spéculative.
Toute vérité de l'ordre moral est d'abord objet d'expérience, en ce sens qu'elle est saisie d'abord dans un fait qu'on peut appeler proprement et expressément pratique. Les raisonnements mêmes qui peuvent être indispensables pour atteindre telle ou telle vérité, se font primitivement dans telle occasion déterminée, en présence de réalités concrètes qui mettent en jeu notre activité. L'expérience est là avec ses deux caractères essentiels : nous éprouvons quelque chose, nous faisons quelque chose. C'est bien peu connaître la conscience morale que de n'y pas démêler une double action, l'une subie, l'autre produite par nous. En tout fait pratique, il y a d'une part les impressions diverses de la loi morale sur nous, et d'autre part les divers mouvements de notre volonté sous cette influence : toute injonction ayant caractère obligatoire nous émeut et nous sollicite à agir ; la volonté se soumet au commandement ou y résiste : prétendrait-elle demeurer indiff'érente, ce serait encore une manière de se déterminer et d'agir, car ce ne serait qu'un mode particuher de résistance. Ainsi,
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en tout fait pratique, il y a une action exercée sur nous par l'irrésistible puissance qui règne dans la conscience, et il y a toujours, à des degrés divers, une action émanant de nous, comme une réponse à l'appel qui nous est adressé. Or, recevoir et ressentir une action étrangère, agir nous-mêmes et sentir notre action propre, qu'est-ce sinon l'expérience ? Il y a donc une expérience pratique et morale, et il n'y a pas de vérité de l'ordre moral qui ne soit objet d'expérience, puisqu'il n'y en a aucune qui ne soit aperçue par l'esprit au milieu de ces actions et réactions intérieures dont nous venons de parler. Je connais la loi du devoir parce que je me sens obligé de faire ceci ou d'éviter cela, et que devant cette autorité souveraine ma volonté s'incline ou se révolte. Je connais du même coup ma liberté, parce que je l'expérimente, ayant un parti à prendre. Je connais Dieu parce que les émotions morales que je ressens viennent de lui, et qu'elles me le révèlent comme la voix des ^mmes airivant à mon oreille ou leur main se posant sur ma main m'avertit de leur présence. Je connais la nécessité morale d'une vie future, parce que la justice et la bonté qui doivent présider à cet autre monde, commencent à s'exercer dans ma conscience même. Les faits pratiques, où sans cesse est présent ce que j'appelle ici l'invisible moral et divin, voilà le vrai et solide point de départ de toute pensée concernant les choses morales et religieuses.
Toute perception laisse après soi une image. Dans l'ordre moral, ce rôle de l'imagination est fort peu remarqué et très considérable. 11 y a l'image du faitpra-