CERTITUDE RÉELLE ET CERTITUDE ABSTRAITE
tique avec les détails et les circonstances accidentelles dont le souvenir s'est conservé ; il y a aussi, ce qui est plus important, une sorte d'image des objets moraux eux-mêmes. Là où c'est le fait qui se représente à l'esprit, le temps semble épurer l'image : les détails s'effacent, les circonstances particulières disparaissent, à mesure que les émotions premières s'apaisenl. A vrai dire, l'image ne s'épure point, elle s'appauvrit, elle s'atténue, clic tend à s'évanouir. Il ne reste plus à la fin qu'une représentation presque abstraite, si l'on peut parler ainsi, analogue à une notion, sans en avoir l'exactitude. Ainsi le souvenir de quelque circonstance grave où j'ai fait une expérience décisive et solennelle de mon libre arbitre, se peint dans mon esprit, et, en me donnant le spectacle de ma liberté en action, renouvelle en quelque sorte l'intime certitude que j'en ai; mais d'ordinaire le temps affaiblit le souvenir et peu à peu la vision intérieure s'amoindrit. Les images que nous pouvons nous former des objets mêmes ne souffrent pas du progrès du temps : au contraire, elles s'avivent sans cesse. Ce n'est point un fait particulier qui leur donne naissance, c'est une expérience incessante et une pratique continue. En se conformant au devoir, on prend l'babitude de le considérer comme une chose réelle. On le personnifie. Et il y a là tout à la fois acte de raison et effort de l'imagination. La raison reconnaît le législateur qui commande dans la conscience, le juge qui approuve ou qui blâme, qui récompense ou qui punit, et elle affirme l'être moral par excellence, rêtre absolument bon et
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parfait, Dieu. En même temps l'imagination cherche à se représenter cet invisible objet, et ses tentatives qui ne réussiront jamais, sont néanmoins un secours pour la raison même. « Autant que nous sommes purs, dit quelque part Bossuet, autant pouvons-nous imaginer Dieu : autant que nous nous le représentons, autant devons-nous l'aimer : autant que nous l'aimons, autant ensuite nous l'entendons*. » Ses perfections morales se montrent à nous dans des exemples vivants qui les réalisent à des degrés divers et sous des formes diverses. Avec ce qu'il y a de plus pur, de plus noble, de ;neilleur dans l'homme, nous composons une image de Dieu. Nous verrons plus tard comment la puissance de la raison consiste à dénoncer l'insuffisance de ces images et à maintenir à une hauteur infinie et inaccessible l'objet divin pris en soi et dans son essence. Nous expliquerons comment rien n'«st plus légitime que de chercher au-dessous de lui les effets et les traces de sa perfection souveraine ; comment cela ne le rabaisse point, n'altère point sa nature ; comment, en effet, tout ce qui est bon en ce qui n'est pas lui, le supposant lui-même comme principe et comme modèle, nous faisons une chose éminemment raisonnable quand nous nous servons de ces traits épars pour nous faire quelque idée de l'original. Ici, disons seulement que prétendre interdire à l'homme l'usage de ces représentations, c'est méconnaître notre vraie nature et les conditions imposées à notre pensée,
1. Bos5iiet, Pensées chrUiennes et morales (l. X, p. 580, éd. de Vives}.
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La conscience donc, nous intimant à chaque instant des ordres impérieux, nous fait admettre l'existence d'un souverain législateur et d'un maître suprême, et comme ces ordres, même quand ils nous contrarient, nous apparaissent comme absolument bons, ce législateur et ce maître est lui-même absolument bon. Or qui ne voit que ce langage même est métaphorique? Quelque effort qu'on fasse pour parler avec précision, les métaphores sont inévitables, et il y en a de si naturelles, de si expressives, de si admirablement justes, que ce serait folio de vouloir s'en passer.
C'est dès l'enfance que l'imagination commence à jouer un rôle dans la vie morale. Ce n'est pas d'une manière abstraite et générale que nous apprenons à discerner le bien du mal : c'est dans un cas particulier, dans un cas qui nous est propre, qui nous regarde personnellement ; et ce discernement s'opère au milieu d'émotions diverses, d'une nature très remarquable. Ce bien, il le fallait faire, ce mal il fallait s'en abstenir : l'un était commandé, l'autre défendu. Approbation intérieure, paix, joie, si ce qui était commandé a été accompli, reproches intérieurs, trouble, chagrin, si ce qui était défendu a été fait : l'enfant connaît tout cela. Il n'a point de notion nette, il a un sentiment vif ; il ne sait ce que c'est que responsabihté, liberté, loi morale : une expérience propre lui révèle les choses mêmes. C'était lui qui était tenu d'agir bien, et il a mal agi, et il a eu tort, et il mérite d'être puni. Il le sent, il le sait, à sa manière il le dit. Traduisez en langage précis ses paroles d'enfant, et
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son éilence même : liberté, responsabilité, loi morale, voilà les mots qui s'offrent à vous. Ces mots, que l'enfant ne connaît pas, expriment ce qui chez lui est chose vivante. Quand il sera en mesure de les employer lui-même, ils n'auront pour lui de sens que parce qu'ils lui rappelleront ces scènes disparues et en évoqueront l'image. Voilà l'enfant introduit dans la région de l'invisible. Lui qui est tout entier, ce semble, aux impressions des sens, lui que la nature visible parait dominer par les charmes ou les mille causes d'effroi qu'elle répand autour de lui, il s'arrête, respectueux, troublé, devant une loi invisible. Invisible aussi est le maître, invisible le juge dont cette loi lui fait sentir la présence. Dieu : nom auguste et sacré qu'il prononçait avec docilité, mais presque sans intelligence ; maintenant réalité mystérieuse dont l'invisible sourire ou les secrètes menaces sont pour lui le plus précieux objet d'espérance ou le plus grand objet de crainte; Dieu qu'il ne voit pas, mais qui le voit; Dieu qu'il connaît si peu, mais dont il est parfaitement connu ; Dieu à qui il ne pense que par instants, mais qui pense toujours à lui ; Dieu tout-puissant, sage, bon, toujours bon, complètement bon, meilleur qu'un père, meilleur qu'une mère, bon parfaitement, et juste et saint : et quel soin ne faut-il pas prendre pour ne pas déplaire à Dieu! quel malheur n'est-ce pas de l'offenser! comme il faut être bon soi-même, dire la vérité, être juste pour tous, faire du bien ! car tout cela c'est ce que Dieu aime, c'est ce que Dieu commande, c'est ce que Dieu fait lui-même à sa manière sublime, et
CliRTITUDK liÉtîLLK ET CERTITUDE ABSTRAITE. J*
il faut ressembler h Dieu. Invisibles grandeurs, invisibles beautés : l'enfant qui entre dans la vie avec tous les sens ouverts et avides d'aliments en quelque sorte, peut cependant s'éprendre de ces objets inaccessibles aux sens, aspirer à les mieux connaître un jour quelque part, et enfin regarder la joie de les posséder alors comme la meilleure récompense de la volonté bonne, la douleur d'en être privé comme le plus grand châtiment d'une volonté mauvaise. C'est ainsi que commence la vie morale et religieuse. Un des premiers indices de l'éveil de la raison, c'est la distinction établie dans la conscience entre faire bien et faire mal. Je dis établie dans la conscience, car ce n'est point un simple souvenir de paroles entendues. Pour peu qu'on observe un enfant, il est aisé de ne pas confondre ce qui chez lui est écho, et ce qui sort des profondeurs mêmes de son être; ce qu'il imite ou répète, et ce qu'il dit ou fait de luimême : non qu'il puisse se passer de recevoir beaucoup et sans cesse; mais, quand il comprend une chose enseignée, quand il l'accepte comme s'accordant parfaitement avec sa raison et répondant à sa nature même, cette manière de recevoir équivaut à une découverte ; et si de plus il est clair que la chose enseignée demeurerait lettre close , lettre morte , sans cette spontanéité intérieure que la leçon venue du dehors éveille mais ne crée pas, comment ne pas avouer que l'indispensable nécessité de l'éducation, bien loin d'exclure les énergies naturelles, les suppose et les proclame ? Lors donc qu'un enfant met entre faire bien et faire mal une différence