‹ De la certitude moraleChapitre 16 sur 98 · W CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

W CHAPITRE PREMIER

comprise par lui, il fait acte de raison. Or cette première vérité moralo contient en soi toutes les vérités pratiques essentielles. 11 est si bien dans la nature raisonnable de riiommc de les connaître que toutes les opérations intellectuelles indispensables à cette connaissance s'accomplissent comme d'elles-mêmes à mesure que les circonstances extérieures en offrent l'occasion. La raison, à mesure qu'elle se développe, fait son office, et, à moins qu'elle ne rencontre des influences qui la pervertissent presque complètement, elle se trouve, le jour où elle est capable de quelque réflexion, en possession des premières vérités morales et religieuses : elle s'aperçoit alors en les regardant que précisément elles sont essentielles, fondamentales, et qu'y renoncer, ce serait renoncer à elle-même. Mais comment ne pas remarquer que pendant ce développement progressif, de vives images n'ont pas cessé d'être présentes à l'esprit? Images renouvelées par la pratique et devenant elles-mêmes des stimulants pratiques.

Nous venons de montrer : 1° comment se produit une certitude implicite qui devance toute réflexion et qu'on pourrait appeler habiluelle, pour parler le langage de l'Ecole, car c'est un état plutôt qu'un acte ; 2° comment de cette certitude habituelle naît la certitude actuelle, dès qu'une première réflexion s'arrête sur les connaissances qu'on possédait implicitement, et les déclare valables et fondées en raison. Or, dans l'un et dans l'autre cas, dans .le second surtout, les vérités morales s'expriment ordinairement en des propositions reçues

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OU formées par celui qui est certain ; mais dans le cas de la certitude habituelle, ces propositions sont les symboles des faits et des choses, et non les formules de notions précises et d'idées nettes; et dans le cas de la certitude actuelle même, s'il y a réflexion seulement, cl non pas science, l'intérêt pratique dominant l'intérêt spéculatif, le sens réel des propositions occupe beaucoup plus l'esprit que le sens abstrait.

Ainsi les vérités morales peuvent être connues et affirmées d'une manière qui est elle-même pratique et morale ; et elles peuvent l'être d'une manière spéculative et savante. Elles font partie de la conscience; elles peuvent devenir objet de science. D'une part, elles sont saisies et senties comme choses vivantes, elles ont de l'influence sur la conduite; ne s'en fît-on qu'une idée confuse, n'eiit-on que des mots inexacts pour exprimer leur nature et les rapports qui les lient entre elles, leur action dans l'âme les rend évidentes, d'une évidence pratique : c'est une expérience morale qui les certifie à la façon des faits, et c'est tout ensemble une vue, un sentiment, une foi qui ne sauraient s'affaiblir sans que la vie morale elle-même fût troublée et amoindrie. D'autre part, l'esprit travaille à en marquer nettement les caractères, à les exprimer en des formules précises, à en donner, si c'est possible, des définitions exactes ; puis il essaie de découvrir les rapports qui les unissent et d'en former ainsi une chaîne continue, un système clair et solide : les notions prennent la place des choses ; l'intérêt théorique se sub-

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stiluc <i l'intérêt pratique ; c'est de science qu'il s'agit. La connaissance réelle, expérimentale, pratique, morale est toujours la première; la connaissance spéculative et savante ne peut venir qu'après : ni l'une ni l'autre ne suffit à l'homme, mais pour des motifs différents. La certitude pratique ne suffit pas, parce qu'elle ne satisfait pas entièrement notre nature raisonnable. Elle est solide, elle n'est pas assez lumineuse. Combien de fois de fortes convictions, fécondes en œuvres, ne se trouvent-elles pas chez des hommes incapables de rendre compte de leurs croyances à qui les interrogerait ! Ce n'est pas que les raisons de croire leur manquent, c'est seulement le temps ou peut-être la capacité de les démêler qui leur fait défaut. De tels hommes sont dans l'ordre assurément, car c'est la pratique qui avant tout importe, et l'homme est essentiellement un être moral. On sent néanmoins que leur nature . a ou peut avoir des exigences très légitimes qui ne reçoivent point de satisfaction. Il y a même des cas où l'insuffisance des connaissances spéculatives produit un effet pénible et singulièrement regrettable. On rencontre des hommes, d'ailleurs instruits, habiles même en certaines professions, qui n'ont en matière de morale et de religion que des connaissances théoriques fort peu nettes, et telles que, prises à la lettre, elles ne rendraient que de la façon la plus inexacte leurs croyances. Une sorte de conflit inaperçu peut exister entre leurs convictions pratiques, très sincères, très raisonnables, mais médiocrement raisonnées, et le peu

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d'idées philosophiques qu'ils ont acquises, idées confuses, auxquelles ils tiennent avec l'entêtement des demi-habiles, sans pourtant renoncer à leur foi morale et religieuse. Ainsi ils croient au libre arbitre et à l'âme, et si leur profession et leurs études ramènent fréquemment sous leurs yeux des doctrines fatalistes et matérialistes, ils uniront, je ne sais comment, des assertions inspirées par ces doctrines aux affirmations conformes à leur foi. C'est une chose triste et choquante. Notre nature raisonnable et l'excellence des vérités morales demandent que de plus pures et de plus abondantes lumières viennent dissiper ces malentendus et rétablir l'harmonie entre la pratique et la spéculation. Mais si la certitude spéculative ne peut suffire seule, c'est pour un motif plus grave encore : c'est parce que seule elle n'a point de consistance, elle n'a qu'une valeur formelle et logique, elle n'est pas la certitude dont l'homme a besoin et que les vérités morales réclament. Nulle part la certitude ne peut subsister si elle renie ses origines et s'en sépare entièrement. Dans l'ordre moral surtout, cette loi fondamentale doit être observée, et avec cela de propre, que la volonté a un rôle plus marqué qu'ailleurs, un rôle vraiment moral. C'est ce rôle que nous allons maintenant étudier de plus près.

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Maintenir distincts et unis les éléments d'un tout naturel, c'est la loi de la connaissance vraie, et c'est une grande difficulté pour notre intelligence faible et si souvent distraite. Tantôt nous distinguons jusqu'à séparer, tantôt nous unissons jusqu'à confondre, et ainsi parées deux mouvements contraires, notre pensée altère la nature des choses et en fausse l'idée.

L'intelligence et la volonté sont distinctes. Il ne faut pas tenter de ramener l'une à l'autre, d'absorber l'une dans l'autre : chacune a ses caractères propres, ses fonctions spéciales, ses actes définis, et ce ne sont pas seulement deux aspects divers d'un même pouvoir. Mais, parce qu'au fond elles sont l'une et l'autre deux puissances d'un même principe vivant, elles sont distinctes sans être séparées : dans le fait, il est très difficile de démêler toujours et partout avec une entière netteté ce

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qui appartient à chacune d'elles. La volonté, séparée de toute intelligence, s'évanouit et se réduit à rien. D'autre part, jusque dans les opérations proprement intellectuelles quelque élément volontaire se trouve secrètement impliqué.

Etudions le rôle de la volonté dans la connaissance.

C'est une chose incontestable que dans les différent? ordres de connaissance, certaines conditions sont requises pour saisir les objets et en bien juger. Il y a donc une préparation qui consiste préciscmei:t à s'assurer si ces conditions sont remplies, à écarter les obstacles au fonctionnement régulier de rintelUgencc, à rendre, en un mot, la connaissance possible par l'emploi des moyens de connaître adaptés à la nature de l'objet et de l'esprit. Or cette préparation regarde en grande partie la volonté.

Sans doute, s'il s'agit de connaissances essentielles, la nature nous place elle-même sur le terrain convenable pour voir et juger : mais n'est-ce pas à la volonté qu'il appartient de nous y niaintenir et de nous y faire avancer, de même qu'elle peut nous déplacer et nous rendre incapables de faire un pas? D'ailleurs, les éléments primitifs et vraiment simples de la connaissance se réduisent à peu de chose ; et dès lors le rôle de la volonté est immense et incessant : elle ne produit pas la lumière, mais elle met en état de la saisir.

Les vérités mathématiques elles-mêmes sont-elles visibles à qui ne les considère que d'un œil distrait? Assurément, si elles sont simples, un peu d'attention

suffit; mais cette attention, si facile qu'on la suppose, est un acte de volonté, acte par lequel l'esprit est détourné de tout autre objet et se fixe sur celui-là seul qu'on prétend connaître. Que si maintenant les théorèmes se comDliquent, cette volonté actuelle de comprendre ne suffira plus : en vain même serait-elle très énergique, d'autres conditions sont requises : une certaine aptitude d'abord, sans laquelle tout effort risquerait d'être superflu; ensuite, une certaine habitude, née elle-même de volontés antécédentes : une habitude des choses mathématiques , de premières connaissances fournissant des données indispensables, un premier exercice de l'esprit le mettant à même d'user de ses ressources, et lui communiquant souplesse et vigueur. Qui s'obstinerait à ne point entrer dans l'ordre de conceptions abstraites propre aux mathématiques, se condamnerait à n'y jamais rien comprendre : demeurant attaché aux choses concrètes et sensibles, il serait impuissant à reconnaître des vérités qui pourtant sont évidentes. Qui refuserait de passer par les lenteurs d'une préparation graduelle et d'une initiation, pour s'établir de plaiu-pied au cœur de la science, se rendrait incapable de posséder jamais cette science >: prétendant en découvrir les secrets les plus subhmes sans en connaître les éléments, il consmuerait en vain son esprit en de pénibles et stériles spéculations. Enfin, qui se flatterait de travaiUer à tout comprendre sans être soutenu par une volonté éprise de son objet ou très ferme en ses résolutions, serait bientôt détrompé par l'expé-

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rience : indifférent à ce qu'il fait, il le ferait sans plaisir, sans goût, et s'arrêterait découragé devant les plus faibles obstacles.

La volonté choisit l'objet auquel elle applique l'esprit. L'attention est essentiellement préférence et choix. Née de l'attrait seul, elle durerait peu : un nouvel attrait y mettrait fin en transportant ailleurs notr£ mobile regard. Le propre de la vraie attention est au contraire de s'arrêter sur un objet et de s'y fixer. L'activité naturelle de l'esprit, sollicitée par la nouveauté des choses, peut commencer le travail intellectuel : seule la volonté le continue et le termine. C'est bien un travail en effet. « Que, dans un axiome, il n'y ait rien qui arrête et qui applique naturellement l'esprit, il faudra vouloir le considérer, et même avec un peu de constance et de fermeté, pour en reconnaître la vérité avec évidence. Il faudra que la force de la volonté supplée à l'attrait sensible*. » Si un axiome peut réclamer un effort pour se faire admettre, que dire de tout cet enchaînement de propositions qui constitue la science? Penser, pour tout être, est un acte ; mais certainement, pour l'homme, c'est un labeur. La volonté est partout présente et agissante, dans toute la série de ces opérations laborieuses et fécondes, et elle est vraiment, en ce sens, l'ouvrière de toute science.

Ainsi, c'est la volonté qui place ou fixe l'esprit sur le terrain où il doit opérer; c'est elle qui accomplit la

i. Malebranche, Recherche de la vérité, 1. IV, ch. xi, § 2.

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préparation indispensable à cette opération; c'est elle qui, au début, porte avec une ardeur passionnée, on avec une froide résolution, toutes les forces intellectuelles sur l'objet qu'il s'agit de connaître; c'est elle qui les y maintient appliquées. La volonté, la bonne volonté, a partout, jusque dans Tordre scientifique pur, une influence que rien ne peut remplacer.

Il y a plus. Considérons l'acte de juger en lui-même, et nous y verrons la volonté tellement impliquée que des philosophes ont pu dire : c'est la volonté qui affirme et qui nie.

Selon Descartes, par l'entendement, on aperçoit ou on conçoit seulement les idées des choses ' ; mais « assurer, nier, douter, sont des façons différentes de vouloir*, » car ce sont des façons différentes de se déterminer.

Celte distinction, ainsi énoncée, appartient à Descartes. Sans la discuter encore, disons qu'elle en rappelle et en suppose une autre, fort vieille, admise dans l'École et remontant jusqu'à Aristote, la distinction entre la simple appréhension et ï assentiment .

Ces deux opérations sont attribuées l'une et l'autre à Tintelligence, mais la seconde laisse à la volonté xjuelque place. Il importe de voir comment.

L'intelligence humaine est essentiellement discursive. Au-dessous de l'homme, l'instinct, et au-dessus, l'intuition suppriment, ici, la nécessité, là, la possibilité

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