Descarles, Principes de la jihilofOj>hie, I, 3î
UU llOLI': DE LA VOLONTÉ DANS LA CERTITUDE. 49
de réfléchir, et par suite ne permettent guère l'hésitation. Chez l'animal, le jugement suit l'impression sensible, et, comme tout se fait par instinct, tout se fait sans effort. Supposons une nature supérieure à l'homme, une nature angélique, par exemple, la lumière intellectuelle, très vive, rend inutile tout travail; et ce n'est pas défaut, c'est perfection. Le jugement suit infailliblement la vue. La raison de l'homme travaille et hésite avant de prononcer, parce qu'elle n'obéit point à l'instinct et ne possède pas non plus une abondante lumière. Son procédé propre, c'est ce qu'on nommait autrefois la composition et la division. Elle assemble ou sépare les différents termes ou éléments de la pensée, obtenus eux-mêmes par l'abstraction et la généralisation. Pour elle, affirmer ou nier, c'est assurer que tel attribut convient ou ne convient pas à tel sujet, et la proposition oi!i s'effectue cet assemblage ou cette disjonction, est la traduction régulière de toute pensée distincte *.
Ce procédé propr'^ à la raison humaine établissant une sorte d'intervalle entre l'appréhension et l'assentiment, on comprend que l'assentiment puisse dépendre
1. Saint Thomas, Summatheologica, Pars I», quœst. 38, art. 4; — q. 83, a. 1 ; — f[. 85, a. 2, S, 6. — Voir dans Aristule, Métaphysique, E (VI), ch. rv, 102T'3I : ffùvScaiî xal Staipeatî... t\ vàp tô xl lortv, r\ Sit xoiov, if\ 'Jx: To-ôv, -Ti si' Tt àtXXo, cuvin-cet -î^ Siatpsî -/^ 5iivoia. Cdmparez Z (Vil), ch. xii; — 0 (IX), ch. x; — A (XII) (h. vu. — Dans \e De Anma, 111. cil. VI, 430^20, Aristote liil : •?! iJièv ouv àôtxipsTojv voTja'.ç £v tgûtoi; irepi fi O'j"/ èïTi x6 'yeûSov èv olç tô <]/sûôq; 'ital lô y.Arfii:, aûvOsaî; xiî TjStj vo7,|jLâx(ov. Bacon emplnie ces mots « coinpoiiondo et dividcndo » en plusieurs eiiJroits. Voir notaoiment De Aiigmentis, 1. II, cl), i, §§ 4 et 5.
en quoique chose de la volonté, d'abord indirectement, parce qu'il appartient à la volonté d'user de la raison ou de n'en pas user en telle circonstance, et de faire ou non attention (c'est ce que nous avons déjà expliqué), mais aussi parce que l'acte même de juger n'est pas complètement déterminé par la seule représentation intellectuelle : l'assentiment demeure, un instant au moins, suspendu; une sorte de choix entre le oui et le îion est proposé à l'esprit, un double parti lui est offert; l'hésitation est possible : la décision dernière est donc en notre pouvoir, et juger est ici un acte mixte où la volonté a part comme l'intelligence.
En est-il toujours ainsi? Le prétendre, ne serait-ce pas renverser toute barrière fixe entre le vrai et le faux? Ne faut-il pas qu'il y ait des points tellement assurés qu'aucune hésitation mêipe d'un moment ne soit possible? Si tout est en mouvement, le mouvement même ne se conçoit plus : car il n*a ni point d'appui ni terme, et comme il est vain, étant sans bat, il est impossible, étant sans base d'élan. Il y a donc des cas où l'assentiment est déterminé tout de suite par cette lumière de l'évidence que la volonté ne contribue pas à produire. C'est ainsi que nous affirmons la vérité des premiers principes : là, c'est la nature qui fait tout; dès que la lumière se montre, l'esprit subit l'empire de la vérité présente sans songer un seul instant à s y soustraire '.
1. Saint Thomas, Summa théologien, Pars U, qiuest. 17, art. 3; —
I] en est de même des premières données de l'expérience externe ou interne, réduites à ce qu'elles ont de vraiment simple et primitif. Elles échappent complètement à notre pouvoir.: là aussi c'est la présence même des choses qui produit la connaissance, et l'assentiment est tellement lié à la première appréhension qu'il semble ne faire qu'un avec elle . Comment appeler ces premières pensées soit dans l'ordre de l'expérience, soit dans l'ordre purement intellectuel? Aristote les compare à l'opération de la vue ou à celle du toucher. L'acte de l'esprit est simple comme l'objet qu'il atteint. Cet objet, c'est une vérité évidente par elle-même, ou c'est un tout naturel, une réalité concrète, saisie dans le fait même et comme dans le vif. On affirme ce qu'on voit, ce qu'on touche : c'est donc bien, ce semble, un jugement, jugement primitif, immédiat, spontané. Mais l'opération est si soudaine et si naturelle qu'elle précède tout discernement : or y a-t-il jugement véritable sans discernement? Certains philosophes aiment mieux appeler croyances ces affirmations primitives. 11 leur semble que ce mot en marque bien la force invincible et la spontanéité. On peut hésiter sur le choix du nom. Le meilleur a peut-être encore bien des inconvénients. Nous aurons occasion de revenir sur celui de croyance. Appelons provisoirement premières intuitions ces vues de l'esprit accompagnées d'un assentiment qui ne peut sur-le-champ s'en sc-
qiuest. 85, art. 6 : « In rébus siiupiicilHis, in quarum diffiatUonibuâ coœpositio interveuire non polest, non possumus decipi. »
parer. Ce qui nous importe ici, c'est dp les distinguer nettement des autres opérations de rintelligence, toutes discursives, et de marquer, avec leur caractère singulier, l«'ur rôle unique aussi : elles ne sont point soumises au mode ordinaire de la raison humaine, précisément parce qu'elles sont les conditions essentielles de l'exercice de la raison ; elles servent de fondement à toutes ses opérations subséquentes et de lumière à toutes ses démarches.
Seulement la nature propre de l'homme se retrouve bientôt. Ces premières vérités, il faut, pour, en avoir une intelligence nette et distincte, les énoncer par des mots, et se faire un discours au moins intérieur. Ces premières données de l'expérience, il leur faut aussi trouver des noms pour les fixer devant le regard de l'esprit, et dès lors il faut commencer à les définir et, pour cela, analyser, abstraire, généraliser. La proposition la plus élémentaire sur le plus humble objet suppose tout ce travail intellectuel. Le mode discursif propre à la raison humaine reparaît donc dès le début même de la connaissance, et autant il est vrai qu'il y a des vérités fondamentales placées en dehors et audessus de toute contestation, autant il est vrai que dans l'eyercice régulier de l'intelligence humaine toute pensée nette et distincte suppose l'emploi de ces procédés discursifs, qui rendent possible un intervalle entre l'appréhension et l'assentiment et donnent à la volonté un rôle dans le domaine intellectuel.
C'est notre honneur, et, comme dit Descartes, « ce
nous est un avantage très grand de pouvoir agir librement. » « Maîtres de nos actions, nous sommes dignes de louange lorsque nous les conduisons bien. De même, on doit nous attribuer quelque chose de plus de ce que nous choisissons ce qui est vrai, lorsque nous le distinguons d'avec le faux par une détermination de notre volonté, que si nous y étions déterminés et contraints par un principe étranger'. » Ainsi la connaissance, même dans l'ordre purement scientifique, prend un caractère moral, une valeur morale. « Si je m'abstiens de donner mon jugement sur une chose lorsque je ne la connais pas avec assez de clarté et de distinction, il est évident que je fais 6/e«;.mai& si je me détermine à la nier ou assurer, alors je ne me sers pas comme je dois de mon libre arbitre. » Il y a une règle, règle évidente, qui domine tous nos jugements : elle est, dans l'ordre du vrai, ce que la loi morale est dans l'ordre du bien, et elle-même, je le répète, a quelque chose de moral. « La lumière naturelle nous enseigne que la connaissance de l'entendement doit toujours précéder la détermination de la volonté^. » C'^st donc à nous qu'il appartient de travailler à bien juger. Malgré notre faiblesse, nous pouvons acquérir l'habitude de ne point faillir, et n'est-ce point en cela (si on y joint la vertu) que consiste la plus grande et a la principale perfection de l'homme '? »