‹ De la certitude moraleChapitre 18 sur 98 · Descartes, Principes de la philosophie, I · texte numérisé non relu

Descartes, Principes de la philosophie, I

De la théorie commune nous voilà, par un mouvement insensible, revenus à la théorie de Descartes. Dirons-nous donc avec Descartes qu'affirmer ou nier sont des formes différentes de vouloir et que le jugement appartient à la volonté?

D'abord, nous avons fait beaucoup plus expressément que Descartes une exception pour les premiers principes. Il est vrai qu'il dit que « la raison naturellement nous dicte que nous ne devons jamais juger de rien que de ce que nous connaissons distinctement avant de juger' : » il met donc hors des prises de la volonté cette loi qui doit en régler les déterminations. Il est vrai aussi qu'il exclut de son doute méthodique et volontaire, que pourtant il déclare universel, les premières et simples notions et les choses manifestes par elles-mêmes* : il reconnaît donc qu'il y a des

1. Descartes, Frinc. de la pkil., I, 44. — Dans une lettre à M. de Diiiteiidiii K (1II« vol., édit. in-12, lettre 10; — édit. Garnier, lettre 60, t. IV. p. 217), il dit : « Existimo distinguendum esse in dubitatione infer id quod ad iiitellecliim atque id quod ad voluntatem pcrlinet : nam quantum ad intellectuni quœri non débet utrum aliqtiid illi iiceat. necne, quandoquideni non est facilitas eiectiva, sed solum an possit. » Dans une autre lettre (III^ vol., édit. in-12, lettre 32, au P. Mersenne, appendice dans l'exemplaire de la bibliolhèqiie de l'Institut; — dans l'édit. Garnier, t. IV, p. 279-280), Desc.iitns dit qu'il a pour règle de la vérité : « la lumière naturelle »; et coiiune lord Herbert, dont il examine les opinions. « veut qu'on suive surtout l'instinct naturel, duquel il lire toutes ses notions communes », Descartes distiiigui; deux sortes d'instincts : « L'un est en nous en tant qu'hommes, et est purement intellectuel, c'est la lumière naturelle, ou intnitns menti$, auquel seul je tiens qu'on se doit fier; l'autre est en nous en tant qu'animaux, et est une certaine impulsion de la nature à la conservation de notre corps. etc...,-lequol ne doit pas toujours être suivi. » Voir encore sur la disiiiiclion entre la lumière naturelle et l'inclination iiatnielle à croire, par exciii|iie. à l'existence des choses matérielles, la V|c Médit., surtout 8 et 9.

2. Descartes, Princ. de layldl., 1, 10. Voir aussi Rcp. aux object., passim.

choses que nous ne pouvons nous abstenir de recevoir en notre croyance*. Mais, au même endroit presque, il veut que l'on doute « des démonstrations de mathématiques et de leurs principes, encore que d'euxmêmes ils soient assez manifestes % » et, comme d'ailleurs il dit absolument que c'est la volonté qui assure ou nie, on est tenté de trouver dans l'exposition de sa pensée en ce sujet capital quelque équivoque et, si je l'ose dire, quelque indécision. La théorie de l'École et d'Aristote est plus précise et plus ferme, parce qu'elle établit très nettement le caractère propre de ce que nous appelions tout à l'heure les premières intuitions.

En second lieu, nous expliquons le rôle de la volonté par le mode discursif de la raison humaine. Mais la théorie de Descartes a plus de généralité : elle fait tellement du jugement un acte volontaire que la pleine lumière même déterminant d'une manière infaillible l'assentiment, ne lui semble pas supprimer la liberté de l'arbitre; et c'est peut-être pour cela que parlant des premiers principes, il ne les soustrait pas formellement à l'empire de la volonté. Sa théorie que nous trouvions tout à l'heure un peu indécise, redevient, ce semble, consistante si nous la considérons de ce côté, et c'est, sans doute, le vrai point de vue pour la comprendre et la juger. Descartes admet une liberté qui exclut toute

I. Descartes, Principes de la philosophie, I, 6. 8. Descartes, Principes de la philosophie, I, 5.

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indifférence. « Examinant ces jours passés, » dit-il, « si quelque chose existait véritablement dans le monde et connaissant que de cela seul que j'examinais cette question il suivait très évidemment que j'existais moimême, je ne pouvais pas m' empêcher de juger qu'une chose que je concevais si clairement était vraie ; non que je m'y trouvasse forcé par aucune cause extérieure, mais seulement parce que d'une grande clarté qui était en mon entendement a suivi une grande inclination en ma volonté ; et je me suis porté à croire avec d'autant plus de liberté que je me suis trouvé avec moins d'indifférence'. » « La liberté, » dit-il encore, «consiste en ce que nous pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir une même chose, ou plutôt elle consiste seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car afin que je sois libre, il n'est pas nécessaire que je sois mdifférent à choisir l'un ou l'autre des deux contraires : mais plutôt, d'autant plus que je penche vers l'un., soit que je connaisse évidemment que le vrai et le bien s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l'embrasse, et certes la grâce divine et la connîiissance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté,

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