‹ De la certitude moraleChapitre 27 sur 98 · Critique du jugement, § 90, n · texte numérisé non relu

Critique du jugement, § 90, n

ir.O CUAI'ITRK IV.

pendue, c'est une première perception. Mais qu'importe? moi, qui n'ai point vu celte chose, je ne l'affirme que parce que vous me l'attestez : pour moi, donc, elle est objet de foi.

Il suit de là que l'absence d'une chose de fait à l'origine de l'affirmation n'est point du tout ce qui caractérise la croyance. On croit aux choses attestées, lesquelles sont primitivement choses de fait, et précisément, si elles ne l'étaient pas, la croyance serait une chimère et une illusion, car elle serait sans objet réel. Il faut chercher ailleurs ce qui caractérise la croyance. Nous l'avons dit dans le chapitre précédent, et nous le rappelons ici. Quand une chose est saisie directement par quelque autre chose qui y est liée comme les conséquences au principe, ou comme les effets à la cause ; quand, par suite, c'est l'objet qui détermine l'assentiment, puisque les raisons qui en établissent l'existence lui sont inhérentes, pour ainsi dire, et en découvrent plus ou moins la nature même, alors il y a savoir proprement dit. Si l'objet ne suffit plus à déterminer par lui-même l'assentiment, parce qu'on n'en connaît que ce qui est indispensable pour attacher un sens aux mots qui le désignent, si les raisons de l'affirmation qui le concerne lui sont comme étrangères ou extérieures, constituant en sa faveur un témoignage, une autorité, ou quelque chose d'analogue, sans dévoiler sa nature même, alors il y a croyance proprement dite. Dans les deux cas, il y a une chose de fait à l'origine : ce qui diffère, c'est la relation qui s'établit entre

cette chose de fait et l'esprit; et la relation diffère sans être pour cela suffisante lorsqu'on sait, insuffisante lorsqu'on croit. Là où elle est insuffisante, il n'y a qu'opinion. S'il y a croyance légitime, c'est que la relation suffit. Ce n'est pas la suffisance ou la valeur, c'est la nature de la relation, qui est le principe de la différence entre le savoir et la foi. Kant, en plaçant le signe caractéristique de la foi dans l'absence d'une chose de fait à l'origine de l'affirmation, frappe de suspicion toute foi. la considérant par cela même comme insuffisamment fondée, du moins objectivement. 11 veut qu'il y ait foi là seulement où l'objet n'a point d'effet dans la nature et ne prouve point sa réalité dans l'expérience. Mais non, ce n'est point là le trait distinctif de la foi. Si cela était vrai, absolument parlant, il faudrait dire aussi que d'un tel objet, nous n'avons absolument aucune idée. Ce qui est le propre de la foi, c'est que l'objet affirmé soit atteint par des moyens qui n'aient point avec lui une relation intrinsèque ; et ce qui fait qu'il y a place pour la foi quand il s'agit d'objets d'ailleurs connus, c'est que la connaissance qu'on en a est indirecte, limitée, imparfaite. Ils sont bien choses de fait, ils ne sont pas sans effet dans la nature, ils prouvent leur réalité dans l'expérience : mais leur essence demeure enveloppée d'ombres et de mystères, et les signes qui les révèlent étant disproportionnés avec eux, c'est se fier en quelque sorte à un témoignage que de se servir du peu qu'on a à sa portée pour admettre le surplus qui est hors des prises de l'esprit.

162 CHAPlTKlv IV.

Mais ni la croyance ne suppose Tabsence de toute chose de fait à rorigine, ni la connaissance ne manque entièrement dans Tordre des vérités transcendantes.

Qu'on suive Kant avec soin, et l'on verra combien est peu nette et peu consistante la distinction qu'il établit entre savoir et croire. En effet, c'est une connaissance, indirecte, bornée, imparfaite, mais une vraie connaissance, qu'en dépit des assertions les plus formelles, Kant est bien forcé d'admettre quand il explique comment nous arrivons à affirmer légitimement ces réalités déclarées par lui transcendantes, et, à ce titre, purement objets de foi : la liberté. Dieu, la vie future.

Si l'on s'en tenait à ses définitions, ces réalités étant objets de foi, tout lien entre l'existence transcendante et la chose de fait serait rompu. Or, n'établit-il pas luimême que ce lien existe? et cela d'une telle manière que c'est non seulement une foi légitime qui est possible, mais bien un vrai savoir, c'est-à-dire une « connaissance déterminée, » un « jugement applicable à l'expérience, valable poiu" tous les esprits. » Que trouvons-nous au seuil de l'ordre pratique? deux objets de savoir : la loi morale et la liberté. Vérité universelle et nécessaire, valable pour tous les esprits, forme a priori de la conduite humaine, et mieux encore de la conduite de tout être raisonnable, la loi morale est manifestement chose connue^, Kant le déclare expressément.

1. «La loi morale nous est donnée comme un fait de la raison pure dont nous avons conscience a ■priori et qui est apodicUquemenl certain, quuiid (tième onn*; pourrait trouver dans l'expérience on seul exemple où elle fût

DU DANGKR D'KXAGÉRliR Llî ROLE DE LA FOI MORALB. 163

N'insistons pas : contentons-nous de remarquer que cette première connaissance pratique ayant, de l'aveu même de Kant, tous les caractères de la connaissance spéculative, point n'est besoin, pour poser le pied dans ce domaine nouveau, de rompre avec la raison théorique. Mais arrêtons-nous à considérer la liberté : elle est chose de fait, car elle prouve sa réalité objective dans l'expérience. Elle n'est pas un rêve de l'imagination, elle n'est pas une fiction, elle n'est pas une simple hypothèse, puisqu'elle a des effets dans la nature. Kant en convient-il? Oui, sans doute, du moins dans la Critique du jugement : là il met la liberté au rang des scz6///« '.' Voilà donc une connaissance déclarée pra-

exaclemeiit pratiquée.» Critique de la raison pratique, Ir» part., liv. I, ch! I, sect. 1. De la dcdnclion des principes de la raison pure pratique. — Voir aussi même cliap., §7. «La loi est considérée comme donnée... C'est là, non un fait empiriiiue, mais le fait unique de la raison, qui se proclame par là originairement législative. » — Et encore liv. II, cli. ii, secl. 7. «Loi praliiiuc apodiclique. »

i. Critique du jugement, § 90, no2. «Parmi les choses de fait, se trouve une idée de la raison..., c'est l'idée de la liberté, dont la réalité... a sa preuve dans les lois pratiques de la raison pure, et, conformément à ces ^ois, dans des actions réelles, par conséquent dans l'expérience. C'est de toutes les idées de la raison la seule dont l'objet soit une chose de fait et doive ètie rangé parmi les scibilia.» — Il dit encore dans la Critique de la raison pratique (l'* part., liv. I", cliap. ii. Du concept d'un oljit de la raison pure pratique) : «De tout l'intelligible, il n'y a que la liberté qui ail d'abord de la réalité (au moyen de la loi morale). » — Dans la Critique de la raison pure, la liberté est adnuse parce que la raison en a besoin dans son usage pratique nécessaire (Préface de la 2<= édit.); mais elle n'est point considérée comme chose de fait. Voir aussi Antinon}ie de la raison pitre, et Canon de la raison pure (f" sect., à la fin), où il est dit que « la liberté pratique jicul être démontrée par l'expérience, » mais cela est peu expliqué, et Kant ne parle ni de choses de fait ni de scibilia. Dans le chapitre sur l'opinion, le savoir et la foi, il n'est pas question de la liberté.

tique, ou un objet de foi pratique, ou encore un postulat de la raison pratique, qui a les mômes caractères que la connaissance proprement dite, ou connaissance théorique, ou spéculative. Ceci est très important. Il devient dès lors impossible d'identifier le savoir et Tordre théorique d'une part, la croyance et l'ordre pratique d'autre part. Il y a du savoir dans l'ordre pratique, et même c'est le savoir qui y est la base de tout. Kant ne déclare-t-il pas que, si la liberté n'était pas chose de fait, et, à ce titre, susceptible d'être rangée parmi les scibilia, toutes les tentatives de la raison pratique cherchant à établir l'existence de ce qui en soi est caché pour nous, seraient vaines? car « toute adhésion de l'esprit, si elle ne manque pas entièrement de fondement, doit être fondée d'abord sur une chose de fait*. » Mais rendons-nous bien compte de la valeur de ces assertions. Dire que la liberté est au nombre des scibilia, c'est dire qu'elle n'est pas proprement et simplement une chose transcendante, puisque, selon Kant, il n'y a pas de savoir de ce qui est transcendant. Les idées de la raison ne sont que des principes régulateurs : « les prendre pour des principes constitutifs de connaissances transcendantes, c'est les entendre mal, et une apparence brillante mais trompeuse produit alors une persuasion et un savoir imaginaire, qui enfantent à leur tour des contradictions et des disputes éternelles*. » La liberté,

1. Critique du jugement. Remarque générale sur la léléologie.

2. Critique de la raison pure. Dialectique transcendanlale, D« but final de la dialectique naturelle de la raison humaine, vers la fia.

DU DANGER D'EXAGÉRER LE ROLE DE LA FOI MORALE. i65

donc, qui est connaissable comme « chose de fait, » qui « prouve sa réalité objective dans l'expérience, » qui « produit des effets dans la nature, » la liberté n'est pas chose proprement transcendante. Et pourtant, selon Kant, ou le concept de liberté n'a pas de sens, ou c'est le concept d'une cause qui se détermine elle-même. La nature ne nous offrant aucune causalité de cette espèce, il faut, pour concevoir la liberté, dépasser la nature. Dès lors la liberté est quelque chose de supi^asensible\ et se déclarer libre n'est-ce pas s'attribuer une causalité réelle, et partant se considérer comme une chose en soi, et non comme un phénomène? Voilà donc que la liberté est tout ensemble objet d'une vraie connaissance ou de savoir, et chose en soi. C'està-dire qu'une chose en soi est connue au moins par ses effets. C'est-à-dire encore qu'il y a savoir de ce qui est transcendant, parce que ce qui est transcendant opère dans la nature, et devient ainsi, d'une certaine manière, objet d'expérience. Tout cela, il est vrai, se passe dans l'ordre pratique, dans l'ordre moral. Mais qu'importe ? Le savoir, dès qu'il y a savoir, est partout le même, il offre partout les mêmes caractères, et, conformément à la définition de Kant, dont je ne veux pas ici m'écarter, il consiste en une connaissance déterminée, en un jîigement applicable à l'expérience (ce qui empêche de n'y voir qu'une fiction ou une hypothèse), et valable pour

1. Kant dit en propres termes qu'en «riiomme considéré comme jiouinène, nous pouvons reconnaître comme son caractère propr< une faculté supra-sensible, la liberté.» Critique du jugement, § 83.

16« CHAPITRK IV.

tous les esprits (ce qui rend possible la démonstration ou quelque chose d'analogue à la démonstration). Je n'oublie pas que Kant maintient que la liberté a beau être chose de fait, elle n'est pas pour cela chose complètement connue en soi. On l'admet, on ne peut pas ne pas l'admettre, mais on ne sait pas ce qu'elle est. « Comment la liberté est-elle possible, et comment peut-on se représenter théoriquement et positivement cette espèce de causalité, c'est ce qu'on ne voit pas '. » Soit, mais ceci même est un argument en faveur de la thèse que je soutiens. Car enfin, si la liberté est chose de fait, et partant objet de savoir, bien qu'on ne sache pas parfaitement ce qu'elle est, qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'il y a des connaissances très certaines, très vraies, très valables, qui pourtant sont limitées et incomplètes ? Et dès lors il faut avouer que le transcendant peut fort bien être objet de savoir. Ce qu'on peut objecter, c'est que le transcendant nous est caché en soi, que, malgré tous nos efforts, nous ne pouvons l'atteindre en ses intimes profondeurs, ni l'embrasser tout entier, ni le dominer du regard. Or, c'est précisément ce qui arrive pour la liberté, et malgré cela, on l'avoue, elle est connue, elle est chose de fait, elle est au rang des scibilia. On ne sait ce qu'est en soi une causalité de cette espèce, mais qu'il y en ait une, on le sait : llL réalité objective de cette causalité est prouvée par des

1. Critique de la raison pratique, l'« part., liv. II, ch. u, Du concept du Kuverain bien, secl. 7.

DU DANGER D'IiXAOffRER LE ROLE DE LA FOI MORALE. 167

actions. Venir dire que la preuve n'est valable que pratiquement, ce n'est pas Tinfirmer, et ce n'est pas substituer la foi au savoir : c'est tout simplement constater que la liberté est chose pratique, et qu'on ne peut la chercher dans la nature sans en méconnaître le caractère propre et en altérer l'essence'. Mais j'ajoute qu'on sait donc ce que c'est que la liberté : si on ne le savait pas, comment pourrait-on la caractériser, la discerner de ce qui n'est pas elle, décider qu'elle doit être cherchée ici, et non pas là? On ne la connaît pas à fond, on n'est pas capable de se débarrasser complètement de toutes les objections soulevées contre elle,' on a de la peine à la concilier avec les lois de la nature. Si on en avait une claire vue, toutes ces difficultés s'évanouiraient. On n'a pas cette claire vue. La théorie scientifique est difficile à faire, mais on sait que la liberté est, on sait même suffisamment ce qu'elle est. Et cette connaissance a ce caractère très remarquable qu'elle est transcendante en un sens et expérimentale dans l'autre. Nous avons ici une chose en soi, qui devient chose de fait.

Ainsi qu'un objet soit transcendant, c'est une nécessité qu'il soit imparfaitement connu, mais non qu'il ne puisse être objet de savoir. Et que cet objet soit de l'ordre pratique, cela n'empêche pas que la con-

l. Critique de la raison pratique, l'o part., liv. I, ch. i, § 5, scliolie. « C'est la moralité qui nous découvre le concept de la liberté : personne ne se serait avisé d'introduire la liberté dans la science si la loi morale, et avec elle la raison oratique. n'était intervenue et ne nous avait imposé ce concept.»

naissance qu'on en a puisse être une connaissance véritable et proprement dite, tout comme dans l'ordre théorique.

On ne peut donc pas dire absolument que l'ordre théorique est le domaine du savoir, et l'ordre pratique, le domaine de la foi. Et la distinction entre la connaissance et la croyance ne peut être maintenue dans les termes où la pose Kant. On ne peut pas dire qu'il n'y ait pas connaissance du transcendant. Kant s'est chargé lui-même de montrer le contraire. Ce qu'il appelle croyance, ce n'est donc qu'une connaissance limitée, incomplète, la connaissance d'une chose dont on sait l'existence, dont on sait même assez l'essence pour la discerner de tout le reste, mais dont on n'a pas scruté toutes les profondeurs. Qu'une telle connaissance soit mêlée de croyance, c'est ce que nous avons essayé d'établir, mais c'est une connaissance.

D'un autre côté, la liberté est liée à la loi morale, parce qu'elle en est la condition indispensable. A ce titre encore elle est objet de savoir. En vain Kant soutient-il le contraire. Ce qui est postulé par la loi morale et pour la loi morale, n'est-il pas connu? Ce qui est « une supposition nécessaire de la raison réclamée par les fins essentielles de cette même raison*, » n'est-il pas su et déynontré? Que faut-il de plus? N'est-ce pas là de la lumière ? Des fins essentielles, connues apparemment, sans quoi l'on ne pourrait les déclarer essen-

1. Critique de la raison pure, canon de la raison pure, 2» sect. Idéal du souverain bien, à la fin.

tielles, une vague notion ne suffisant certes pas pour motiver une telle affirmation ; et entre ces fins essentielles et une supposition déterminée . un rapport proclamé absolument nécessaire, connu par conséquent, et d'une manière fort nette et fort positive : que peuton exiger encore ? et comment le jugement, en de telles conditions, ne serait-il pas valable pour quiconque a de la raison? Dira-t-on que l'objet affirmé n'en demeure pas moiiis caché en lui-même? Oui, caché, en ce sens qu'on ne le saisit pas tout entier, et que bien des questions le concernant sont condamnées à rester sans réponse ; mais non point caché absolument, car, si l'on ne savait rien de ce qu'il est, comment saurait-on que les fins essentielles de la raison en réclament absolument'l'existence? Supposer les choses, dans de telles conditions, c'est les connaître. On voudrait savoir davantage, savoir le fond, savoir le tout, mais parce que cela manque, faut-il mépriser ce que l'on possède? fautil dire que l'on n'a rien, parce que l'on n'a pas tout? Craint-on de ne lier ensemble que des idées ? Mais des « suppositions nécessaires aux fins essentielles de la raison » ont plus qu'une valeur purement idéale, elles ont une valeur réelle, objective. Et d'ailleurs il est reconnu qu'à la base de tout cela, il y a une chose de fait, une chose d'expérience : on est donc à l'abri de l'illusion. Considérons maintenant l'existence de .Dieu et la vie future : ce sont les deux autres postulats de la raison pratique, comme parle Kant. Ici il n'y a plus rien, selon lui, pour le savoir : tout est purement

objet de foi. Je me place dans le point de vue de Kant même : le muvcrain bien à réaliser dans le monde par la liberté est un objet transcendant pour la raison pratique elle-même, puisque, si c'est un but qu'il nous est ordonné de poursuivre, la réalité objective du concept ne peut être démontrée dans aucune expérience possible. Les choses que nous apprenons par le témoignage d'autrui, ont été, pour l'un des témoins au moins des objf'ts d'expérience propre : elles ne sont donc pas proprement choses de foi: si elles sont crues par nous, pour ce témoin elles ont été choses sues, choses de fait. Mais pour qui le souverain bien a-t-il été et pourra-t-il jamais être chose de fait? Il en est de même « des seules conditions de sa possibilité que nous puissions concevoir : » ce sont « des suppositions admises à un point de vue pratique et nécessaire de notre raison considérée dans son usage moral. » L'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sont postulées par la raison pratique, qui ne peut autrement concevoir la possibilité du souverain bien ou du but final suprême qu'elle-même nous prescrit de poursuivre. L'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme sont donc choses de foi. « Tenir pour vrai ce qu'il est nécessaire de supposer comme condition de la possibilité du but final suprême que la loi morale nous oblige à poursuivre, quoiqu'on ne puisse apercevoir ou connaître théoriquement ni la possibilité ni l'impossibilité de ce but final, » tel est le propre de la foi '.

Page 1