‹ De la certitude moraleChapitre 46 sur 98 · Slromala, V · texte numérisé non relu

Slromala, V

gence, c'est la métaphore de la lumière et de la vue. Connaître, c'est voir, à ce qu'il semble ; et celui-là seul connaît comme il faut, qui voit clairement. Si donc il y a des idées premières qui permettent d'apercevoir tout le reste et d'en juger, il est naturel de les comparer à des lumières qui éclairent en quelque sorte le champ de la connaissance. Les philosophes n'y ont pas manqué, et les a intuitions » que placent ordinairement au début de toute pensée les adversaires de l'empirisme, sont, comme l'étymologie même l'indique, des actes de l'esprit qui consistent à saisir du regard ces premières clartés. Néanmoins il n'est pas difficile de constater que les données originelles ne sont pas toutes ni toujours parfaitement claires. Aussi les considère-t-on volontiers encore comme les fondements de la connaissance, et les fondements, enfouis dans le sol, sont fermes, solides, mais cachés : ils supportent l'édifice, ils le soutiennent,mais on ne les voit pas. Cette seconde métaphore est tout aussi naturelle et aussi fréquente que la première ; dès lors ne peut-on pas trouver des analogies entre les données de la connaissance et la croyance ?

Le caractère éminent des vérités premières, c'est de se passer de preuves et d'être indispensables à tout essai de prouver quoi que ce soit. Oui, sans doute : mais pourquoi Pascal, tout en reconnaissant leur puissance, se prend-il à regretter qu'elles ne se démontrent point, et conçoit-il un ordre plus accompli où tout jusqu'aux premiers principes aurait sa preuve' ? Folie, dira-t-on,

1. De l'Esprit géométrique (Réflexions sar la géométrie en général).

DU DANGIÎR d'exagérer LE ROLE DE LA FOI MOllALE. 221

de demander la preuve de ce qui s'impose à l'esprit avec une force irrésistible. Folie, reprendrai-je, si Ton s'en tient aux termes mêmes qui sont impropres et inexacts ; mais profonde et admirable vue de ce qu'est la nature de l'homme, si l'on cherche le sens de ce vœu étrange. Les principes premiers ne laissent aucune place au doute : mais l'esprit qui s'y appuie, s'y repose-t-il complètement? Ne sent-il pas que quelque chose lui manque? Si l'assurance est ferme, toute aspiration est-elle satisfaite? Si la clarté est grande, est-ce toute la clarté concevable? Le rayon qui frappe l'esprit est lumineux, mais ce n'est qu'un rayon : la source, le foyer de la lumière nous demeurent cachés. Et voilà ce qui laisse prise à je ne sais quel regret et à je ne sais quelle inquiétude. Voilà ce qui explique le souhait de Pascal. C'est pour cela aussi que Hamilton déclare que les données originelles de la raison ne reposent pas sur la raison. C'est pour cela que Maine de Biran fonde le système de nos connaissances sur le système de nos croyances. C'est pour cela que Fitche dit que nos convictions se forment dans une sphère inaccessible au raisonnement, qu'elles sont croyance et non science, qu'elles naissent du sentiment intime, non de l'entendement. Le langage de ces philosophes est bien souvent inexact, et nous nous sommes appliqué à dissiper les équivoques, à écarter les malentendus. Mais ces utiles, ces nécessaires critiques ne doivent pas nous dérober la raison profonde de leurs inexactitudes mêmes, « l'âme de vérité » cachée dans leurs erreurs. Oui, en un sens, c'est de confiance

que nous acceptons les vérités premières ; et si la croyance consiste à se fier à un témoignage, si dans la croyance il y a toujours d'une certaine manière quelque chose d'incomplet et d'inachevé parce que l'objet est obscur et caché par quelque endroit, notre adhésion aux premières vérités est une croyance, et le premier acte de la raison est en même temps un acte de foi. S'étonnera-t-on qu'il y ait acte de foi quand il y a évidence ? Que l'on considère notre existence personnelle : pour chacun de nous elle est certaine, et c'est une vérité évidente que, nous sentant vivre, nous vivons, c'est en quelque sorte l'évidence même. Or, cela n'empêche point que cette aflîrmation n'exige de notre part je ne sais quelle confiance : en quoi? en la sûreté de notre propre vue intérieure dont après tout nous n'avons pas de preuve ; en la sincérité native de notre propre intelligence dont nous n'avons pas de garant ; allons plus loin : en la vérité et en la bonté originaire, primordiale, sans quoi rien ne se concevrait, mais qui n'est ni visible, ni à proprement parler démontrable. Aussi peut-on dire indifféremment : je sais que j'existe, ou je crois à ma propre existence. Si je me défiais de tout et de moimême et de la ^nature, je n'affirmerais rien, pas même mon existence personnelle. Ce serait l'universel chaos et le désarroi de la pensée, laquelle ne pourrait plus se prendre à rien. Dès qu'elle se prend à quelque chose, ne fût-ce que pour s'affirmer elle-même, elle se fie aussi à quelque chose, eJe se fie à elle-même, elle se fie à la nature des choses, elle admet, sans voir, que

tout n'est point illusion et désordre, et qu'il y a une vérité et une bonté primordiales.

Comment en serait-il autrement? Nous ne pouvons nous passer, dans rexercice de notre intelligence, de ce que nous nommons si bien les données premières. Nous ne sommes pas les auteurs des choses que nous connaissons , et nous ne portons pas en nous les raisons de leur existence. Lors donc qu'elles agissent sur nous et nous apparaissent, elles nous sont véritablement données, et si vive que puisse être la première perception que nous en avons, ou si claire que puisse devenir ensuite l'idée que nous en acquérons, il y a toujours dans notre connaissance un élément de foi. Il nous faut recevoir, admettre ce qui nous est offert ou imposé ; et, de quelque façon que cela se passe, il nous faut toujours nous fier à ce que nous prenons ou acceptons ainsi. A moins que l'on ne suppose l'esprit surnaturellement éclairé, et jouissant de la vérité dans un commerce ineffable que les conditions normales de notre existence actuelle ne comportent pas, je ne vois pas comment une intelligence qui n'est point elle-même la source des êtres et des vérités pourrait penser sans accepter de confiance des données oii nécessairement tout n'est pas clair; et ainsi constater cette foi naturelle, qui est à l'origine de toute connaissance, inséparable de l'cvi-, dence même, c'est avouer que nous ne nous sommes pas faits nous-mêmes, que nous ne sommes pas les auteurs du monde, que par conséquent nous n'avons pas en nous et par nous seuls tout ce qu'il nous faut pour peii-

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ser. Celui-là seul n'a pas besoin de se fier à autrui, qui tire tout de soi et se suffît en tout à soi-même : mais comment avoir cette pleine et absolue suffisance quand on est homme ?

Disons d'un autre côté que si partout, en toute connaissance, se rencontre un élément de foi, si dans le fond notre adhésion à toute vérité, quelle qu'elle soit, suppose je ne sais quelle confiance, qui, même instinctive et naturelle, semble avoir déjà quelque caractère moral, il y a là une secrète et admirable harmonie entre la vraie fin de l'homme et ses facultés. L'homme est avant tout un être moral : que dans le pur intellectuel quelque chose se cache qui ait avec la moralité de l'analogie, pourquoi serait-ce étrange ? La suprématie de l'ordre moral s'annonce ainsi dans les profondeurs de l'être humain.

Seulement il faut répéter toujours que l'élément intellectuel a partout un rôle persistant. S'il y a, au sens que nous venons de dire, une foi primitive, il y a aussi une évidence primitive : l'une et l'autre se trouvent, inséparablement unies, dans les affirmations initiales de la raison.

Et c'est ce même mélange d'évidence et de foi que nous avons constaté dans nos convictions morales et religieuses. Exclure l'évidence ou exclure la foi, c'est vouloir que l'esprit humain soit fait autrement qu'il n'est : il les faut admettre l'une et l'autre.

A ceux qui prétendent qu'il n'y a pas de connaissance des vérités métaphysiques de l'ordre moral, nous disons

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et nous montrons que la connaissance indirecte et limitée est encore une vraie connaissance, et que si les choses morales exigent pour être connues certaines conditions morales elles-mêmes, une fois ces conditions remplies, elles sont connues'. Nous ajoutons que c'est un devoir de se mettre à même de les connaître : or le devoir est chose connue, et vérité universelle et nécessaire. Nous n'excluons donc pas l'élément intellectuel parce que nous déclarons indispensable d'y joindre l'élément moral : l'intelligence bien préparée connaît la vérité, et le devoir de la bien préparer, c'est elle encore qui le connaît. Nous avouons que les objets les plus sublimes de la pensée lui demeurent en partie cachés,

1. Nous pouvons citer ici de belles paroles de Bossuet {Médit, sur l'Évang., la Cène, 2^ part., 37" jour). Après avoir dit « qu'il ne veut point exclure la connaissance... k Dieu ne plaise ! » il ajoute : « Et les mystiques, qui sonibleul la vouloir exclure, ne veulent exclure que la connaissance curieuse et spéculative qui se repait d'elle-même. La connaissance doit, pour ainsi dire, se fondre tout entière en amour. Il faut entendre de mémo ceux qui excluent les lumières, car ou ils entendent des lumières sèches et sans onction, ou en tout cas, ils veulent dire que les lumières de celte vie ont quelque chose de sombre et de ténébreux; parre que plus on avance a connaître Dieu, plus on voit, pour ainsi parler, qu'on n'y connaît rien qui soit digne de lui : et en s'élevant au-dessus de tout ce qu'on en a jamais pensé, ou qu'on en pourrait penser dans toute l'élei'nité, on le loue dans sa vérité incompréhensible; et on se perd dans celte louange; et on lâche de réparer en aimant ce qui manque à la connaissance; quoique tout cela soit une espèce de connaissance, et une lumière d'autant plus grande que son propre effet est d'allumer un saint et éternel amour. » — Dossuet dit un peu plus haut, dans le même chapitre : « Ou n'aime point ce qu'on ignore, dit saint Augustin (Tract. 96, in Joannem, n» 4), mais juand on aime ce qu'on a commencé à connaître nn j>eu, l'amour fait qu'on le connaît jdtis iHufaiicinent, et ensuite qu'on l'aime davantage... La connaissance véritable et parfaite est une source d'amour. Il ne faut point regarder ces deux opérations de l'àme, connaître et aimer, comme séparées et indépendantes l'une de l'autre, mais comme s'cxcitant et se perfectionnant l'une l'autre. »

qu'elle ne les saisit pas à voiles découverts, qu'elle ne s'en rend pas maîtresse par un regard qui s'y fixe et les pénètre de part en part. Et voilà pourquoi nous parlons de croyance mêlée à la connaissance, de foi ajoutée au savoir. Mais ici encore nous maintenons l'élément intellectuel : c'est l'intelligence qui connaît qu'il y a lieu de croire, qu'il faut croire, que c'est un devoir de croire ; c'est elle qui connaît les raisons de croire. Ainsi nous ne substituons jamais à l'entendement le sentiment, à la lumière intellectuelle les secrètes inspirations du cœur ou de la conscience. Nous voulons que l'homme demeure complet, et que chaque chose en lui reste à sa placr. Nous défendons l'intégrité de la nature humaine contre tous ceux qui la méconnaissent, aussi bien contre ceux qui absorbent l'élément intellectuel dans l'élément moral que contre ceux qui négligent ou suppriment l'élément moral lui-même.

Aux penseurs qui veulent à la base même de toute pensée placer la foi, la foi toute seule, soit morale, soit instinctive, nous disons et nous montrons d'une part qu'avant toute préoccupation morale la réalité est affirmée, et légitimement affirmée ; d'autre part, que cette affirmation est soutenue par la nature sans doute, mais en même temps éclairée par l'évidence. Nous maintenons le fait de la connaissance complet, tel qu'il se produit naturellement, non pas réduit à la^ seide appréhension d'apparences ou de formes, mais embrassant les choses réelles ; l'analyse de ce fait primitif nous enseigne à n'en point désunir le? éléments essentiels, et à ne pas

mettre d'un côté la connaissance toute pure, et de l'autre la croyance qui viendrait apporter à des idées, à des fantômes, la consistance et la réalité. Connaître, c'est indivisiblement, en dehors des artifices de la réflexion, saisir les phénomènes et l'être réel qui en est le principe.

Ainsi nous parlons de foi morale sans prétendre y tout ramener, et nous déclarons la croyance indispensable sans y chercher à proprement parler l'origine même de la connaissance.

Oubher ces nécessaires distinctions, ne pas faire ces réserves, c'est exalter la foi et c'est s'exposer à la détruire. On pourrait appeler y^f/eVsme cette doctrine. Or, c'est le scepticisme qui recueille l'héritage du fidéisme.

Tous les penseurs dont nous venons d'examiner les doctrines s'accordent en ce point : la foi va plus loin que la science. Mais la science, dans les étroites limites où ih l'enferment, est solide : ils ne le nient point. Que des esprits se rencontrent qui soient particulièrement frappés de cette solidité, la foi, comparée à la science, leur paraîtra tout ensemble quelque chose de plm, et quelque chose de moins : elle sera plus si l'on en considère la portée, moins, si l'on en considère la valeur logique. Or, ces esprits, tenant à la valeur logique, diront : l'impuissance de la raison à établir les vérités morales et religieuses est-elle donc, comme le prétendent les mystiques et tous ceux qui de près ou de loin leur ressemblent, une impuissance heureuse ? y a-t-il lieu d'en être si fiers ? La foi est bonne ; mais il faut bien reconnaître ce qu'elle peut et ce qu'elle ne peut pas. Elle a une haute

portée, mais la certitude proprement dite lui manque : elle ne donne que des probabilités. Rienitôt d'autres viendront qui, dédaignant ces probabilités, diront : la foi vit de mystère ; tout essai de pénétrer son impénétrable objet, doit lui être interdit, car c'est se démentir ellemême et c'est empiéter sur la science. D'autres erfin, poussant plus loin encore le dédain, diront : la foi vit d'illusions ; un objet qui n'a point de valeur aux yeux de la science, n'est en définitive qu'une chimère. Tout se borne à distinguer diverses sortes d'illusions : il y en a de belles et de laides ; il y en a d'utiles et de nuisibles. Et encore cette distinction ne peut-elle tenir longtemps : caria science est jalouse, et commentée qu'elle n'avoue pas serait-il beau et utile, autrement que d'une apparente beauté et d'une utilité provisoire ? La science n'estclle pas destinée à dissiper les illusions, comme le soleil dissipe les ombres?

Ainsi trois sortes de systèmes peuvent trouver dans ce que nous avons appelé le fidéisme leur commun principe : un scepticisme modéré et discret ; un scepticisme hardi et radical ; le positivisme.

Nous allons les étudier successivement, dans le dessein de mieux pénétrer la nature de la foi morale.

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