LE DEMI-SCEPTICISME. LA CERTITUDE MORALE ET LA PROBABILITÉ
Coumot est le type de ces esprits qui tiennent comme le milieu entre les partisans exaltés et les détracteurs de la foi. Il est plein de sympathie et de respect pour les c( croyances » morales et religieuses, qu'il place dans une région à part, en dehors et au-dessus des investigations scientifiques et des spéculations philosophiques. Mais, s'il estime la foi, il ne l'exalte pas non plus : il faut dire plutôt qu'il s'en contente, avec une sorte de résignation qui n'exclut pas le regret de n'avoir pas mieux.
Quels sont les caractères de la philosophie ? quelle en est la portée? quel genre de conviction peut-elle produire? Voilà ce que Cournot se demande, et il approfondit cette question avec une rare sagacité. Mais il ne fait point dépendre des opinions philosophiques le sort des vérités de l'ordre moral : il est « persuadé de l'insuffisance pratique de la raison ; » il se défend d'être ce que l'on appelle communément, dans le style de la controverse moderne, un rationaliste * : c'est donc par la
1. £ssai sur /es fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique (Paris, 1851, 2 vol.)- Avis au lecteur.
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foi qu'il s'attache à ces hautes vérités qui sont les plus précieuses et les plus importantes. Comme la philosophie est distincte de la science, de même la foi se distingue de la philosophie; et cette foi pratique, ayant caractère moral, ce n'est pas la foi naturelle seulement, c'est aussi la foi chrétienne*. La rigueur apodictiqiie n'appartient qu'à la science, on la chercherait vaine-
1. Traité de L'eiicluiinement des idées fondamentales dans la science et d-ms l'histoire {V^ris, I8GI, 2 vol.), préface, p. ix. «Je n'oublie point l'effrayante responsabilité dont se chargent ceux qui ne craignent point de devenir pour les autres une pierre d'achoppement et une occasion de scandale, en opposant orgueilleusement leur propre sagesse à celle des siècles. Bien au contraire, notre plus douce récompense serait d'avoir pu réconforter quelques âmes troublées, en les aidant à mettre d'accord la sagesse de leur siècle avec la sagesse des siècles qui l'ont précédé. S'il y a on ceci excès de prétention, au moins pouvons-nous nous rendre ce témoignage, d'avoir constamment cherché à établir (ce qui est dans notre conviction prufomle) l'indépendance du rôle de la raison et du rôle de la foi : dons divins l'un cl l'autre, mais qui ne nous arrivent point par les mêmes canaux, qui répondent à des besoins tout diiïéients, et qui nous assistent, chacun à sa manière, dans les luttes qu'il nous faut soutenir, en vue de destinées qui n'ont rien de comparable. » — Voir encore, dans le même ouvrage, t. il, la lin du curieux chapitre iv du livre V, qui contient des réflexions sur « les bases de l'apologétique chrétienne. » Couraot dit : « La langue que nous par Ions n'est après tout qu'une langue comme une autre; le gouvernement qui nous régit est un gouvernement covime vn autre; mais, de bonne foi, la religion que nos pères nous ont transmise n'est pas une religion comme une autre [una ex mnltis). Elle remplit dans Ihisloire du monde civilisé un rôle unique, sans équivalent, sans analogue. Les grandes lignes de l'Iiisloire, voilà le vrai champ de bataille de l'apologétique chrétienne, celui. où elle a tous les avantages de l'offensive. Elle ne les perdrait pas, quand même la civilisation, étonnant le monde par son ingratitude (comme cela est arrivé quelquefois aux puissances de la terre), ferait divorce avec le christianisme : car ce serait faire en même temps divorce avec toute religion. L'humanité entrerail dans une nouvelle phase; Dieu se retirerait personnellement des sociétés humaines en les abandonnant aux lois de leur mécanisme naturel, qui font aussi partie de ses décrets, et ceux qui, dans leur isolement, conserveraient une foi devenue étrangère au gouvernement des sociétés, pourraient encore se glorifier de posséder le principe surnaturel dont la vertu divine s'était jadis mêlée à la conduite des choses terrestres. »
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iiuiil dans la philosophie : qui se flatterait de l'y Irouver, ne l'y trouvant point en effet, serait tenté de conclure à l'inanité de la philosophie elle-même. Quand au contraire on a le courage de ne pas regarder la philosophie comme une science, on ne lui demande pas plus qu'elle ne peut donner, on l'estime son juste prix, et, en reconnaissant qu'au point de vue logique pur, elle ne procure pas la même satisfaction que la science parce qu'elle n'a point de résultats positifs et de démonstrations rigoureuses, on se fait une très haute idée de sa valeur dans le système de la pensjée humaine : avec une certitude inférieure, elle répond à des besoins plus nobles; dans son domaine propre, elle a une grandeur, une beauté, et aussi une utilité incomparable. La foi morale et religieuse, à son tour, dirons-nous en interprétant les discrètes indications de l'auteur, la foi n'admet pas plus la certitude philosophique que la certitude scientifique : lui demander ce qu'il n'est pas dans sa nature de donner, c'est s'exposer à une déception, et risquer de méconnaître par cela même ce qui fait sa valeur propre. Il faut la considérer dans son domaine : elle relève d'autres facultés que la philosophie, elle répond à d'autres besoins, elle repose sur d'autres fondements, elle procure une autre satisfaction, et la certitude dont elle est susceptible a d'autres caractères : la rigueur logique diminue encore, mais l'objet est plus grand, la fin plus haute. La croyance, à prendre l'homme tout entier, vaut donc mieux que la connaissance.
DIVHUSKS MANlHIiliS D lî DKl'RÉCIER LA FOI MORALlî. 23J
Cournot se plaît à montrer le rôle suprême de la raison dans l'élaboration de la connaissance humaine ; mais il déclare « qu'il ne voudrait pas, pour la vanité de quelques opinions spéculatives, risquer le moins du monde d'affaiblir des croyances qu'il regarde comme ayant soutenu et devant soutenir la vie morale de l'humanité *. y> Ou ces paroles ne signifient rien, ou, si elles ont un sens, et assurément un esprit si précis, si sincère, si ennemi de la banalité ne les a point prononcées en vain, elles proclament la suprématie de la foi pratique sur tout le reste. D'ailleurs, il n'a point expliqué sa pensée : ce n'était pas de son sujet. Ce qu'il a étudié à fond, c'est la supériorité et tout ensemble l'infériorité d-î la philosophie comparée à la science. Mais traiter cela, c'était proposer une solution à la question de la certitude : exam.inons de près cette solution.
Il n'y a de certain, au sens rigoureux du mot, que les faits positifs mis par l'expérience hors de toute contestation, ou les vérités abstraites catégoriquement démontrées par le raisonnement, par le calcul, par la réduction à l'absurde. Toute affirmation qui n'est pas susceptible de cette vérificatian expérimentale, ou de cette démonstration formelle, n'est que probable. La probabilité peut ne laisser place à aucun doute raisonnable, déterminer irrésistiblement la conviction de tout esprit droit*, demeurer inébranlable en dépit de toute