‹ De la certitude moraleChapitre 52 sur 98 · Essai..., chap. xxv, t. II, p · texte numérisé non relu

Essai..., chap. xxv, t. II, p

2. Essai .., chap. xxiii, Des caractères scienlipiiites de la psychvlo^ie, cl chap. xxv, t. Il, p. 402.

rigoureusement définie» et les propusilions logiquement enchaînées : la philosophie n'offre rien de semblable. Les vérités scientifiques ne gardent point l'empreinte de celui qui les a découvertes : les spéculations philosophiques ont toujours un caractère personnel. Les sciences s'accroissent, la philosophie recommence toujours. Et pour en revenir à cette différence fondamentale qui explique toutes les autres, et qui tient elle-même à la nature des choses et de l'esprit, dans les sciences, là où il y a observation positive ou démonstration catégorique, eii d'autres termes, là où il y a science, aucune objecliun n'est possible ; dans la philosophie, le plus haut degré de probabilité n'exclut jamais la contradiction paradoxale ou sophistique. « Le sentiment du vrai en philosophie n'est pas plus que le sentiment du beau dans les arts, susceptible de décomposition ou d'analyse rigoureuse ; et le renversement du bon sens, comme la perversion du goût, ne constitue pas à proprement parler une erreur réfutable *. »

Dès lors, 1 impuissance de la philosophie dans l'ordre des vérités transcendantes est manifeste. Cournot le déclare lui-même. « Les objets de la religion naturelle échappent à toute vérification, à tout contrôle de l'expérience : c'est une proposition qui n'a pas besoin d'être prouvée. Elle peut donc planer sur les sciences, mais elle n'a pas le genre d'autorité qui convient à la science. Lorsque les géomètres ne sont pas d'accord sur la valeur

1. Essai..., chap. iiv, t. II, p. 403, Voir tout le cliap. xxi, déjà iodiqué pins liant.

DlVIîRSlîS MANIÈRES DE DÉPRÉCIER LA. FOI MORALK. 239

probante d'une démonstration, l'on finit ordinairement par en trouver sur la rigueur de laquelle tous tombent d'accord ; et n'en trouvât-on pas, la proposition même serait susceptible d'une vérification expérimentale : ce qui nous apprendrait que la divergence porte sur la philosophie de la science plutôt que sur la science même. Si je vois au contraire trois philosophes comme Descartes, Clarke, Kant, proposer en théologie naturelle chacun leur démonstration et contester les autres, à qui m'adresserai-je pour vider le conflit, et comment prétendrais-je raisonnablement à la certitude scientilkjue ? Lors même que le conflit n'existerait pas, n'aurait jamais existé, tout ce que j'en pourrais conclure, c'est que les prémisses et les conclusions sont nécessairement dictées par les lois de l'esprit humain ; tous les moyens de critique philosophique pour en déterminer la valeur objective me feraient encore défaut \ »

Ainsi, dans ces ouvrages où abondent les observations fines, délicates, ingénieuses, oii il y a pour les vérités morales un respect si profond et sur leur caractère propre des vues si remarquables, ce que Cournot professe, c'est, en définitive, un demi-positivisme et un demi-scepticisme. La certitude véritable appartient à la science seule, nous dit-il, et il n'y a de science que des phénomènes et de leurs lois.

Mais cette probabilité philosophique qu'il décrit si finement, n'est-elle donc vraiment qu'une probabilité ?

1. traité de l'enchainement des idte$ fondamentales, liv. IV, chap. vi (t. 11. p, 135).

2iO CHAPITRE V.

Et puis, dans l'ordre des convictions morales et religieuses, ce mode d'affirmation est-il vraiment le seul qu'on ait à sa disposition ? - ■

Telles sont les deux questions que nous suggère l'examen de la théorie de Cournot. Le discuter, ce sera faire un pas de plus dans l'étude que nous ne perdons jamais de vue : car nous apprendrons à entendre de niieiix en mieux la nature de la foi morale et à déterminer avec une précision nouvelle le juste rôle que nous voulons lui attribuer.

La probabilité philosophique de Cournot fait penser à ce que plusieurs auteurs du dix-septième siècle appellent assurayice morale^ à ce que très souvent aussi on appelait et l'on appelle encore certitude morale. Locke donne pour caractère à cette assurance morale un « surplus de croyance » qui passe la preuve'. Le signe infaillible de l'amour désintéressé de la vérité, c'est, dit-il, de ne pas maintenir une proposition avec une confiance que les preuves où elle se fonde ne sauraient justifier : il conclut de là qu'une affirmation non imposée à l'esprit par l'évidence intuitive ou démonstrative, ne peut s'expliquer que par des inspirations moins pures, par quelque affection qui ôte à l'âme de sa sincérité, par une sorte à"^ enthousiasme , et, par conséquent, n'est pas digne d'une créature raisonnable. Voilà les probabilités

1. Locke, Eisai sur l' eniendemml humain, liv. IV, cliap. m, De l'enthousiasme. — Voir dans le même liv. IV, les chap. xi. De la connaissance que nous avons de l'existence des autres choses; xv. De la probabilité; xvi, Des de'péi de l'aisentimen!; et diiis VEssny on aid of a grammar of Assent, du cardinal Newman, le cbap. vi, § 1.

bien dépréciées. Mais ce même Locke reconnaît à ces probabilités le pouvoir de gouverner nos pensées aussi absolument que la plus évidente démonstration ; il avoue qu'elles peuvent nous mettre dans l'impossibilité d'avoir le plus léger doute et nous faire affirmer avec la même fermeté et agir avec la même résolution que si une démonstration infaillible nous procurait une connaissance parfaite et certaine ; enfin que nous ne faisons point de différence entre ces probabilités et la certitude, et qu'une croyance ainsi appuyée équivaut à l'assurance ' .

Mais pourquoi, demanderai-je à Locke, pourquoi vouloir qu'un assentiment où le doute ne se mêle en aucune façon ne soit point la certitude ? pourquoi attribuer à la passion et à je ne sais quel manque de sincérité la hardiesse instinctive, qui nous fait aller au delà des preuves explicitement déduites? pourquoi condamner toute logique naturelle au nom de la logique formelle, et regarder comme indigne d'un être raisonnable une assurance dont cet être raisonnable se contente, on l'avoue, en tant de circonstances graves où pour penser, raisonner, discourir, agir, il n'a pas et ne peut avoir d'autre point d'appui? Faut-il donc admettre que la constitution même de son esprit lui impose des procédés qu'une sage philosophie juge illégitimes? Telles sont les contradictions de Locke au sujet de V assurance morale, .qu'il condamne et qu'il adopte tour à tour. Descartes avant lui n'avait guère été plus

1. Locke, Essai sur l'enlendemenl humain, liv. IV, chap. xvi.

exact'. « Pour ne faire point de tort à la vérité, » disaitil, « en la supposant moins certaine qu'elle n'est, » il « distinguait deux sortes de certitude ; » et « la :)remière, » ajoutait-il, « est appelée morale. » C'est une certitude, voilà qui est bien, mais qu'entend-il par ce mot amo7'ale?y> Morale, c'est-à-dire «suffisante pour régler nos mœurs ; ou aussi grande que celle des choses dont nous n'avons point coutume de douter touchant la conduite de la vie, bien que nous sachions qu'il se peut faire, absolument parlant, qu'elles soient fausses. » Estce bien encore la certitude? Écoutons ce qui suit : « Ainsi ceux qui n'ont jamais été à Rome ne doutent pas que ce ne soit une ville en Italie, bien qu'il se pourrait faire que tous ceux desquels ils l'ont appris les eussent trompés. » Non, disons-nous, raisonnablement cela ne se pourrait faire : chacun d'eux aurait pu les tromper, mais non point tous. En effet, il y a ici plus qu'une simple somme de témoignages probables ; il y a une combinaison telle qu'encore que chaque témoignage, pris en soi, puisse être probable simplement, l'ensemble est néanmoins certain ; car il serait contre la raison et contre la nature qu'un fait lié à tant d'autres faits^ et attesté avec un tel accord, ne fût point : ce serait le renversement de tout ordre, et ainsi, quoique aucune série d'arguments enchaînés les uns aux autres d'après les règles de la logique formelle ne puisse établir démonstralivement l'existence de ce fait, la raisrii l'affirme sans hésiter. Le

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