I. Descailes, trincii^ts, IV, 20a
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doute sur ce point ne saurait être qu'une chimère ou un jeu d'esprit. La seule chose qu'on puisse et qu'on doive dire, c'est que l'objet dont l'existence est ainsi afiîrmée est contingent. D'où il suit, non pas qu'il pourrait raisonnablement se faire que tous les témoignages affirmant l'existence de Rome nous eussent trompés, mais que Rome aurait pu ne pas être, et puis, que cet accord même des témoignages fonde notre raisonnable et irrésistible conviction, non en vertu d'une nécessité toute mathématique, mais en vertu de raisons de convenance, de raisons morales. C'est peut-être ce que Descartes entend lui-même quand il dit : « L'autre sorte de certitude est lorsque nous pensons qu'il n'est aucunement possible que la chose soit autre que nous la jugeons *. » Avec le commentaire que nous venons de faire, la distinction de Descartes est admissible : la certitude dite morale est en matière contingente, la certitude métaphysique en matière nécessaire ; dans l'un et dans l'autre cas le doute est exclu, mais c'est seulement en matière nécessaire qu'il est établi qu'à tous égards, et sous tous les rapports, la chose affirmée ne peut être « autre que nous la jugeons. »
Leibniz, examinant l'opinion de Locke*, fait une remarque bien importante. « Douter sérieusement, » dit-il d'abord, « c'est douter par rapport à la pratique, et l'on pourrait prendre la certitude pour une connais-
1. Pcùici>es, IV, 206. — Voir aussi Bhcours. de la méthode, 4« part., 7.
2. Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement hvmain, liv. IV, chap. xi, à propos des §§ 9 et 10 du chap. correspondant de Locke.
sance de la vérité, avec laquelle on n'en peut point douter par rapport à la pratique sans folie. » Jusqu'ici c'est à peu près ce que disait Descartes, voici ce qui est propre à Leibniz et est excellent : « Quelquefois (U eût pu dire souvent) on prend encore la certitude plus généralement, et on l'applique au cas où l'on ne saurait douter sans mériter d'être fort blâmé. Mais Y évidence serait une certitude lumineuse, c'est-à-dire, où l'on ne doute point à cause de la liaison qu'on voit entre les idées. Suivant cette définition de la certitude, nous sommes certains que Constantinople est dans le monde, que Constantin et Alexandre le Grand et Jules César ont vécu. Il est vrai que quelques paysans des Ardennes en pourraient douter avec justice, faute d'information, mais un homme de lettres et du monde ne le pourrait faire sans un grand dérèglement d'esprit. »
Ces distinctions très justes éclaircissent tout. Il y a certitude si douter est blâmable. L'indice de la certitude, ce n'est pas toujours cette liaison nécessaire entre les idées, qui rend le doute absolument et métaphysiquement impossible : là où cette contrainte logique n'existe pas, il est possible de douter ; mais le doute n'est point par cela même permis, légitime, raisonnable. Or, ce qui suffit à la certitude, c'est précisément que l'on ne puisse douter sans se rendre digne de blâme, sans se blâmer soi-même, sans encourir les reproches secrets de la raison, sans avoir le sentiment que « l'on fait tort à la vérité en hésitant à la reconnaître*. »
1. C'est le lieu ici de citer BouUier, dont nous avons signalé dans notre
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Je reviens à Cournot. Certes il ne partage point
Introduction le Traité des vrais jirîiwpes qui servent de fondement à la Certitude morale. Il dislingue la Probabilité, l'Assurance raisonnable et la Certitude (cliap. II, p. 33, et chap. viir, § H, p. 230). Il a sur « le principe du plus simple » (chap. vin, § 5, p. 239-240), des vues qui ont quelque ressemblance avec celles de Cournot. (Voir encore chap. m, § 6, p. 67, où parlant du système de Copernic, il dit que c'est un syslcme démontré, parce qu'il ramène l'universalité des apparences célestes à un principe simple). 11 a aussi sur l'usage des probabilités des réflexions excellentes, lî voudrait (dernier chapitre, dernière page) que là où, « au défaut de la certitude, il faut s'attacher à la probabilité, » on prît garde « d'en distinguer avec soin les divers degrés. » Il ajoute : « Donner là-dessus en détail de bonnes règles que l'on appliquât aux choses d'usage, ce serait, de la manière dont je le conçois, un travail presque nouveau, dont l'utilité serait grande, mais dont on sent assez que la difficutlé n'est pas médiocre; car,, pour assigner en chaque chose au pur vraisemblable sa juste mesure, il faut, bien plus de lumière et de finesse d'esprit que pour distinguer simplement, le faux d'avec le vrai. Une logique sur les Probabilités, une espèce d'art, critique qui embrasserait toutes les sciences, par rapport à ce qu'elles ont. de moins certain, c'est un ouvrage qui nous manque : et je me tiendraisheureux si le peu que j'ai fait ici pouvait exciter quelque habile main à l'entreprendre. » Dans son Traité, c'est de la Certitude qu"il a parlé, et, s'il s'est occupé des Probabilités, ce n'est que pour les distinguer de la Certitude même. Cette certitude morale, dont il cherche le fondement, ressemble fort à ce que Cournot a]}[\e\\G probabilité rnlionnelle, oa probabilité philosophique. Dans l'un comme dans l'autre, c'est sur l'idée de l'ordre qu'elle repose; mais Doullier la nomme résolument certitude, dans le sens absolu du mot, certitude pnrfaile. L'ordre lui-même a pour garantie la véracité de Dieu, la sagesse de Dieu, la bonté de Dieu. Boullicr accorde que seule la certitude métaphysique suppose l'impossibilité du contraire, évidente ou démontrée, si par impossible l'on entend contradictoire, c'est-à-dire ce qui répugne dans l'idée même de la chose (éclaircissement à la p. 266); mais « les démonstrations morales qui nous rendent certains qu'une chose est, le font... en nous faisant voir que le contraire répugne aux attributs moraux de la Divinité, et ne peut avoir lieu que par le renversement de cet ordre dont Dieu ne saurait se départir sans renoncer à sa sagesse. » (P. 275.) La « pleine certitude morale » (éclaire, déjà cité) emporte donc en ce sens l'impossibilité du contraire (tandis que la simple assurance raisonnable, dont il faut souvent se contenter, ne l'emporte pas). « Le contraire d'une vérité géométrique est inintelligible et contradictoire, dans la nature et dans l'idée même des choses : l'opposé d"un fait moralement démontré est très intelligible, très possible dans sa nature et dans son idée ; mais comme il répugne à la sagesse, à la véracité de l'Être parfait..., cet opposé devient impossible en ce sens, nous sommes sûrs qu'il est faux. »
'^i^ CIIAl'lTllE V.
les dédains de Locke pour raffirination fondée sur la probabilité, et il ne l'explique point d'une manière qui rende suspecte la sincérité du croyant. Tout au contraire, il déclare qu'il y a des cas où le sophiste seul pourrait refuser son assentiment h la probabilité. Néanmoins, même alors, il prétend qu'il n'y a que probabilité, et non certitude, s'il n'y a lieu ni pour la démonstration géométrique ni pour la vérification expérimentale. Disons-lui donc comme à Locke : entre une « probabilité telle qu'elle doit déterminer l'acquiescement de tout esprit raisonnable* » et la certitude, quelle différence pouvez-vous mettre? « On ne réduirait pas à l'absurde, direz-vous, le sophiste à qui il plairait de mettre sur le compte du hasard l'accord, par exemple, des témoignages les plus divers attestant un même fait*. » Soit : mais vous reconnaissez que ce serait un sophiste, et que le doute élevé par lui serait né d'un caprice de l'esprit : ce serait donc une folie à cet homme qu'il lui plût de douter, et il serait blâmable de résister à ce que vous appelez une probabilité, mais « une probabilité de l'ordre de celles qui déterminent iiTésistibiement la conviction de tout esprit droit. » Est-ce que cela, encore une fois, ne suffit pas?
Parlons donc nettement. Celui qui raisonnablement ne trouve aucune matière à douter en portant un jugement, est certain. Par contre, celui qui raisonnablement trouve matière à douter, n'est pas certain. Il n'a qu'une