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Essai..., chap. iv, t. I, p

opinion, et la proposition qu'il ne peut affirmer avec une assurance complète et imperturbable, est %%\\\ç^- V(\^vA. probable. C'est là qu'il y a une infinité de degrés, depuis la probabilité à peine suffisante pour expliquer une préférence d'un moment entre deux partis, jusqu'à la probabilité assez haute pour justifier dans la pratique une sécurité presque entière. Il y a des opinions si faiblement motivées et si peu consistantes qu'elles ne diffèrent guère de simples assertions, et il y en a d'autres qui sont si raisonnables et si solides qu'elles semblent presque se confondre avec les affirmations certaines ; mais, dans la rigueur des termes, la certitude, excluant absolument le doute, 'ne saurait admettre de degrés. Partant, ou l'assurance morale est certitude, ou elle ne Test pas : si elle est certitude, c'est une certitude sxa generis, non une certitude inférieure ; si elle ne l'est pas, le nom en est mal choisi, car il fait illusion, et alors prétendre qu'elle « détermine l'acquiescement de tout esprit raisonnable, » c'est accorder ce qu'on nie, c'est dire en même temps qu'elle est et qu'elle n'est pas certitude. Il est bien vrai que dans l'usage de la vie on se déclare souvent certain sans avoir autre chose que des opinions plus ou moins autorisées ; mais c'est un abus de langage. Y a-t-il, oui ou non, matière à un doute raisonnable? c'est toujours à cela qu'il en faut revenir. Si oui, ne dites pas que vous êteg moralernent certain ; si non, ne permettez pas aux philosophes de contester votre certitude. Un équivalent de la certitude qui ne serait pas la certitude même, qu'est-ce que cela?

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Suarez remarque ingénieusement que la certitude est comparable h la pureté de conscience. Ccltii-là seul serait pur qui n'aurait aucune faute à se reprocher : la pureté, au sens parfailement exact du mot, c'est l'absence complète, absolue, de toute souillure. On est pur ou on ne l'est pas. En rigueur, une tache ne diminue pas la pureté, elle la détruit. De même, qu'un doute raisonnable soit possible, la certitude n'est pas amoindrie, elle disparaît. Mais deux âmes également pures pourraient s'attacher au bien avec une ardeur inégale et une inégale énergie. La pureté est chose négative, c'est l'exclusion du mal. L'énergie de la volonté est chose positive, c'est l'élan vers le bien. Une carrière indéfinie s'ouvre devant la volonté bonne : on y peut entrer, on y peut marcher d'un pas plus ou moins ferme et plus ou moins vif. De même la certitude est négative, prise en soi, car c'est l'exclusion du doute. Mais que l'on considère l'adhésion positive à la vérité, on verra qu'elle peut être plus ou moins puissante, qu'elle peut changer de caractère selon les circonstances où elle se produit, et que la certitude ainsi envisagée admet des degrés. L'assurance morale aura donc sa nature propre, elle dépendra de certaines conditions particulières, elle pourra, comparée à d'autres certitudes, ou comparée à ellemême en des cas différents, paraître plus ou moins forte, ou plutôt plus ou moins vive. Mais l'exclusion do tout doute raisonnable sera toujours le titre à la fois suffisant et nécessaire qui lui méritera le nom de certitude*.

1. C'est ce que montre avec beaucoup de force le P. iNewman, duns son

La cerlitude des vérités morales, celle à laquelle nous pensons que le nom de certitude morale doit apparte-

r.asai four stivirà une grammaire de l'assentiment. Comme Coiirnot, le cardinal Newmaii aJmet que la démonslralion formelle n'es! pas possible oo une fouie de cas, que l'esprit juge des choses très souveni. sans le secours te la logique proprement dite, que des convirlions 1res sidides cl 1res légitimes sont rebelles à toute analyse ; et il établit cette thèse avec une richesse merveilleuse d'observations. Mais, à la différence de Cournot, il prétend que là où la démonstration formelle est impossible, la cerlitude peut se rencontrer et se rencontre très souvent. Il y a des cas où l'assentiment est plein et ferme, (pioique non réfléchi, et c'est comme un état ù'invincible connaissance, selon lii forte expression de l'auteur; la réflexion, intervenant ensuite, n'a point de peine à trouver des raisons suffisantes pour justifier ces jugements primitifs et ces rapides inférences: mais, quand elle ne réussirait pas à mettre à nu tous les motifs de l'affirmation, celle-ci n'en serait pas moins solide ni moins légitime. C'est que l'esprit de l'homme, en conmierce avec les choses, n'attend pas des procédés logiques la preuve de leur action et de Icttr existence. Les philosophes ne remarquent pas atsez cet assentiment réel {real assent), et ce sens de l'inférenco {illalice sensé) qui ont tant d'importance dans le développement de l'esprit. Ils ne considèrent que le mouvement logique et comme artificiel de rintelligencc : la marche naturelle, la vie, leu.- échappent. Par suite, ils se font une fausse idée de la certitude : il ne leur suffit pns qu'une conviction soit sérieusement motivée, qu'elle soit accompagnée de ce sentiment de salisfacliou intellectuelle et de repos, qui ne saurait se confondre avec aucun autre scnlimenl, enfin, qu'elle soit inébranlable; ils veulent encore que l'analyse reinle compte de tous, les niolil's de l'asseuliment, et que l'absolue impossibililc de toute conirailiclion soit déniontice en ligueur. Le P. Newmaii se refuse à voir dans la certitude logique le type de toute ceitilude; el, soit qu'il envisage nos convictions indélibérées, ou nos convictions réfiéchies, il s'attache à établir que l'adhésion sans réserve à une proposition dont on saisit le sens, est vraiment certitude, bien qu'elle né soit le résultat ni d'une intuition sensible ni d'une démonstration formelle. Ce n'est pas qu'il étende iuconsidérémiMit le champ de la cerlitude. 11 étudie, au contraire, avec une remarquable sagacité l'abus que l'on fait de ce mot. 11 sait qu'en une foule de circonstances nous nous déclarons certains bien à tort, alors que nous n'avons que des probabilités. Il fait une très fine critique de ces illusions à demi volontaires. Mais il entend que ce qui est certitude soit reconnu tel, et puis il montre quel usage on peut faire des probabilités elles-mêmes. C'est une des parties les plus neuves el les plus instructives de son livre. Le doujaine de la probabilité est très large; en tout ordre de connaissances, les vérités fondamentales, immuables, certaines, sont en petit nombre : s'agit-il de les appliiiuer, une immense variété d'opinions se produit, témoignage de

ilir en propre, a bien des ressemblances avec cette assurance dite morale dont nous venons d'indiquer les caractères. Comme elle, elle est, non pas toujours, mais très souvent du moins, implicite; comme elle, elle suppose des séries secrètes de pensées et de raisonnements que l'analyse la plus subtile ne réussit pas toujours à démêler ; comme elle enfin, elle s'établit solidement sans rendre toute résistance absolument impossible ; elle est affaire de conscience et de bonne foi : là où un sophiste seul peut douter, le doute, manifestement blâmable, n'ébranle point la vérité. Mais il y a entre l'assurance morale vulgaire et la certitude des vérités morales plusieurs différences. D'abord cette certitude, qui est souvent implicite, arrive, en devenant explicite, à un degré de netteté qui est bien autrement satisfaisant pour l'esprit que dans le cas de l'assurance morale. L'existence d'un fait historique même parfaitement certain n'est le plus souvent prouvée que d'une manière fort imparfaite au point de vue formel : c'est que les éléments de la preuve ne sont guère que des probabilités, et c'est de la combinaison de ces éléments que sort une évidence 5i/i ^e?i«?;75^ dont nous maintenons la valeur et l'irrécusable autorité, sans nier pourtant

l'activité incessante et des innombrables ressources de l'esprit humain. Si nous n'avions pas dans les vérités primaires une indéfectible certitude, tout ce travail subséquent serait sans valeur, et des opinions dont aucun terme Ihe ne permettrait de mesurer le degré de probabilité, seraient de purs fantômes. Mais il y a des vérités certaines, et, à partir de ces vérités, chacun se trace sa voie et forme ses propres jugements, selon les probabilités qu'elles lui suggèrent, comme le navigateur se sert de ses observations et de ses caries pour d,éterminer la direction qu'il doit suivre.

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qu'elle trahisse l'imperfection native de l'esprit humain. Les vérités morales, en ce qu'elles ont d'essentiel, ne sont point fondées sur un ensemble de probabilités. Si elles forment an système et se soutiennent ainsi les unes les autres, chacune d'elle n'en a pas moins une solidité propre. Aussi est-il facile à la réflexion de leur donner du relief et de répandre sur elles une vive lumière. D'aiUeurs, même quand l'adhésion est encore implicite, c'est la notion qui est confuse, mais l'objet même, saisi dans une expérience intime et pratique, est très vivement représenté à l'esprit. Les proba- ^ bilités jouent un grand rôle dans les connaissances morales, comme ailleurs, mais ce n'est point à leur origine et à leur base. Pour établir quelque vérité éloignée je n'aurai à ma disposition qu'un ensemble d'éléments probables dont la combinaison harmonieuse produira la certitude ; au commencement, j'ai affaire à des vérités qui sont. certaines elles-mêmes, ce sont les vérités primaires et fondamentales, et sans elles du reste les probabilités ne me serviraient de rien, et je serais incapable de les combiner efficacement'.

1 Le P. Newman pense que dans l'oi-dce moral, eu ce qui concerne le monde invisible et fiUur, nous n'avons plus que des probabilités, des que nous dépassons les vérités primaires. La théologie, la métaphysique, rélhique, reposent sur des principes certains : mais, dons leurs spéculations, elles ne sont plus guidées que par des probabilités. U ne faut pas s'en alarmer. La probabilité, qui présuppose des vérités certaines ou elle s'appiiie en quelque sorte, peut devenir à son tour le moyen d acquérir la certitude en telle ou telle circonstance déterminée. On peut n avoir à sa disposition que des éléments probables et arriver à une conclusion certaine. Est-ce donc que la probabilité est capable d'engendrer la certitude? nullement, ce serait une contradiction. iMais la combinaison d'éléments

2o2 CIIAPITRR V.

J'ajoute que si révidence des vérités morales ne rend pas toute résistance impossible, ce n'est pas qu'elles soient contingentes, mais c'est qu'elles sont toujours en partie obscures, et, dans l'économie du monde moral, cette obscurité a pour effet de laisser à la libre volonté un rôle. On peut donc dire que ce n'est point la contingence, mais le caractère ohlirjaloire des vérités morales qui explique cette possibilité d'opposer un doute sophistique aux preuves les mieux établies. En d'autres termes la nature même et l'excellence de ces vérités, telle est la cause de ce faible apparent. Quand il s'agit de l'assurance morale vulgaire, il n'y a pas de démonstration mathématique possible parce que les choses affirmées sont de l'ordre contingent. Les vérités morales proprement dites sont, en soi, des vérités nécessaires : il serait possible sans doute que l'homme ne fût point, mais i! est impossible que les devoirs qui règlent la vie humaine ne

simplement proliables peut avoir, pour la raison, un sens que chacun de ces éléments pris à part n'aurait pas. C'est ce qui arrive dans les témoignages. Quand même chacun isolément n'aurait qu'une probabilité plus ou moins haute, l'accord, la convergence, l'harmonie de témoignages divers et indépendants produit une irrésistible conviction qi:i est une certitude. Nos inductions les plus puissantes, les plus légitimes, les plus solides, n'offrent guère, dans les éléments qui ont servi à les former, que des probabilités de valeur diverse. La conclusion est certaine, parce qu'elle résulte, non de la simple addition de ces probabilités mais d'une combinaison baimonicuse : ainsi les pierres dont se compose une tour se soutiennent mutuellement, et l'édifice est d'une solidité à toute épreuve.

Le P. Newman applique cette théorie à la connaissance des vérités morales et religieuses. Notons cette vue. La philosophie, d'après cette idée, est une science où il n'y a qu'un petit nombre de points fiies : mais, à l'aide des probabilités dont les vérités certaines permettent d'apprécier la valeur, on peut arriver à des théories satisfaisantes, on peut établir même dea vérités nouvelles.

soient pas, il est impossible que Dieu ne soit pas, il est impossible que la vie présente n'ait pas de sens, il est impossible que la destinée de l'être moral s'achève en ce monde. Seulement toutes ces impossibilités ne sont point de l'ordre mathématique ; elles ne sont pas de l'ordre métaphysique pur et simple : elles sont métaphysiques et morales. La nécessité qu'elles supposent est une nécessité plus haute que la nécessité géométrique ou purement métaphysique : c'est la nécessité de la convenance et du bien. Il serait absurde que Dieu ne fût pas, parce que ce serait absolument mauvais. Cela ne peut pas être, cela n'est pas, parce que Dieu est Dieu, parce que Dieu est TÊtre parfait, parce que Dieu est le bien. Concevez ce que Dieu est, et vous ne pourrez pas admettre, vous ne pourrez pas comprendre que Dieu ne soit pas. Mais comment concevoir ce que Dieu est sans le considérer comme le principe du bien, comme absolument bon ? en sorte que dire que Dieu ne peut pas ne pas être, c'est dire que ce qui est absolument bon ne peut pas ne pas être, et en définitive que le bien étant le bien doit être, que le souverain bien a un droit souverain à l'existence, que la non-existence du souverain bien serait le souverain mal, c'est-à-dire la plus absurde des absurdités. Ainsi toutes ces vérités d'un ordre supérieur ont un caractère moral. 11 faut donc que celui qui les connaît fasse en les connaissant et en y adhérant un acte moral ; et l'économie du monde moral est telle que c'est l'obscurité relative de ces mêmes vérités qui laisse à la libre volonté quelque chose à faire et donne place à

la foi, à la moralité, au mérite. L'assurance morale vulgaire doit justement son nom à l'analogie qu'elle offre avec cette certitude vraiment morale : mais elle n'en est que l'ombre en quelque sorte. Le type d'une certitude ayant caractère moral est dans l'adhésion aux vérités morales proprement dites.

l'inconnaissable, objet de la croyance.

Nous trouvons dans Cournot un scepticisme modéré et discret. Comment nommer la théorie de M. Herbert Spencer? C'est du positivisme^ si l'on considère que le savoir y est borné aux seuls phénomènes. C'est une métaphysiaue réaliste, profonde et hardie, si l'on songe avec quelle vigueur singulière l'existence d'une réalité transcendante y est établie. C'est du fidéisme, si l'on regarde avec quelle altière confiance le besoin fondamental de croire y est posé comme la base de toute pensée. C'est un scepticisme radical, plus que cela, un nihilisme, si l'on considère que la plus humble tentative d'éclaircir tant soit peu cette croyance primitive y est impitoyablement et absolument interdite. Je ne connais guère de spectacle plus étrange que celui-là. Mais au fond, qu'est-ce qui explique cette doctrine, sinon le principe de la séparation entre la connaissance et la croyance

poussé aux plus -extrêmes limites*? Voyons ce que deviennent dans ce système les vérités morales et religieuses.

On ne connaît que ce qu'on est capable d'expliquer. Le « connaissable » , c'est tout ce qui est objet de science au moins possible. Mais, d'explications en explications il faut arriver à l'inexplicable. La science, à mesure qu'elle fait des progrès, étend le champ des explications; elle rend raison de ce qui paraissait sans raison ; elle rattache à des lois certaines des faits qui semblaient nés du caprice, et enchaînant les lois les unes aux autres, elle embrasse les choses dans un immense système. Mais en vain essaierait-elle de tout expliquer : plus elle avance, plus apparaissent en un puissant relief certaines idées qui sont les idées dernières de la science même, idées qui défient toute explication ^ Les phénomènes dont nous découvrons les lois supposent une réalité dont nous ne savons rien. La nécessité d'admettre cette réalité s'impose de toutes parts : ce qu'est cette réalité, la science ne peut le dire. C'est « l'Inconnaissable », mystérieuse puissance qui révèle son action en tout ce qui est connaissable, mais qui soustrait sa nature à tous les regards, à toutes les investigations. On ne peut se dispenser d'en avouer l'existence ; on ne peut parvenir à dire ce que c'est. C'est la loi et l'inéluctable

1. M. Herbert Spencer expose cette théorie dans son ouvrage intitulé : First, Principles, 1862 (trad, fr., 1871, les Premiers principes). L'ouvrage est divisé en deux parties intitulées. la première, V Inconnaissable, et, la-seconde, le Connaissable.

2. Premiers principes, i^^ part,, chap. w, Idées dernières de la science.

condition de l'intelligence de ne pouvoir penser sans affirmer cette réalité ; c'est aussi la loi et la condition de l'intelligence d'échouer dans tous les efforts tentés poui en dévoiler l'essence. On y croit, on ne peut pas ne pas y croire ; on ne la connaît pas, on ne peut pas la connaître. Si on ne l'affirmait pas, on cesserait de penser; si on veut avancer à son sujet une proposition quelconque, on se condamne à se contredire. Ce qui est impliqué en toute science échappe à la science ; ce sans quoi on ne concevrait rien, est inconcevable. C'est 15 le grand mystère, l'unique mystère, le mystère par excellence. Or, le propre de la religion, c'est précisément de dépasser la région des faits pour mettre l'esprit de l'homme en présence du mystère. C'est par là que la religion élève l'âme; c'est là ce qui la rend éternellement vivace, éternellement indispensable, éternellement bonne. La science poursuit V explication universelle ; la religion propose sans cesse à nos adorations l'universel mystère. Mais puisque la science aboutit à des idées dernières qui sont inexplicables, puisqu'elle ramène l'homme à la contemplation du mystère par l'insuccès des exphcations finales, la science, prise en sa pure essence, est en accord avec la religion, prise aussi en son essence pure. Si entre la science et la religion il y a des conflits, et ils sont continuels, c'est que l'une et l'autre oublient leur vrai caractère et se détournent de leur tâche propre : la science tente de supprimer le mystère, en prétendant bien à tort que les explications scientifiques suffisent à tout ; la religion tente de le sup-

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primer aussi à sa manière, en prétendant traiter l'inconnaissable comme s'il était connaissable. La science oublie SCS limites ; la religion prétend rendre compréhensible le mystère qui est son propre objet. La réconciliation ne sera possible que si la science et la religion, demeurant chacune en son domaine, renoncent l'une- et l'autre à des explications impossibles, celle-ci par respect pour le mystère, celle-là par respect pour la vraie méthode, celle-ci pour ne pas devenir impie, celle-là pour ne pas devenir inscienti/ique . Donc la science se confine dans la région des phénomènes, et elle ne prétend qu'à des vérités positives, mais là elle doit jouir d'une liberté sans limites : elle n'a d'autres bornes que le connaissable. Elle s'interdit toute recherche sur les principes, sur les causes, au sens métaphysique de ces mots ; mais tous les phénomènes sont de son ressort, et elle ne peut admettre qu'un faux respect vienne en soustraire aucun à ses investigations : de tout ce qui" est phénomène, elle peut et elle doit chercher la raison, l'explication. La religion, à son tour, se réduit à la contemplation du mystère par excellence : elle s'interdit toute recherche qui tiendrait à le dissiper ; elle consiste à croire, et elle ne peut, sans se détruire, aspirer à connaître ; mais sur son terrain, elle défie à jamais la science de lui porter atteinte. Elle se dit que son objet passe toute conception. C'est la plus haute réalité, la réalité suprême, la puissance universelle que tout suppose, mais dont rien ne manifeste l'essence, la cause ultime de l'univers. Noui ne pouvons nous empêcher d'essayer de nous en faire

2b8 CHAPITUI-: V.

quelque idée; mais l'effort et le triomphe de la religion, c'est justement de briser ces ébauches successives, de se réjouir de ces échecs où éclate si bien la différence entre le conditionné et Vinco7idition7ié, entre les phénomènes et la cause suprême, enfin, de comprendre sans cesse plus clairement que le plus haut degré de sagesse et notre plus impérieux devoir consistent à considérer ce par quoi toutes les choses existent comme V Inconnaissable * .

Dans ce système, toutes les notions morales sont réduites à de pures notions relatives et « phénonicnales », que la science peut et doit analyser et expliquer. Les notions métaphysiques mêlées aux notions morales sont rejetées sans pitié : elles n'ont pas de sens. Le libre arbitre, l'âme, l'immortalité, qu'estce que tout cela ? de vaines entités^ ou des fantômes. La science dissipe toutes ces illusions. Le même mode d'explication qui réussit dans l'ordre physique, doit réussir dans l'ordre moral. 11 ne faut chercher partout que des phénomènes et des lois. Seule, la croyance à une mystérieuse réalité, cachée derrière le voile des phénomènes, résiste à toute analyse. li n'y a plus de vérités morales proprement dites, un ordre moral distinct de l'ordre physique. Entre les phénomènes dont se compose l'univers, il y a des différences d'arrangement, de combinaison, de degré : il n'y

1. Vnmtn frincipes, If* part., ch. ii, Idées dernières de la Religion; cil. IV, Ilckliiitc deHoiiîe connaissance; cli. v, Ucconcilialion (de la Religion' cl (Je la Science.) •

a pas une chose qui diffère d'une autre par l'espèce, par la qualité, si on va jusqu'à la racine, jusqu'au fondement. Donc plus d'ordre moral. Seule, la religion subsiste : mais quelle religion ! La muette adoration d'un mystère absolument impénétrable est tout son droit et tout son devoir.

Voilà le divorce entre la connaissance et la croyance consommé. Toutes nos plus chères convictions ne sont plus qu'affaire de croyance pure ; la raison n'a rien à y voir. Nous sont-elles donc laissées ? non, car il est démontré que si elles font pénétrer dans le mystère tant soit peu de lumière, c'est une lumière fausse et impie ; la peur de Y anthropomorphisme sacrilège nous rejette dans ces ténèbres augustes où la reli- 'gion réside. On tolérera bien sans doute nos illusions, mais on nous préviendra que c'est à cause de notre faiblesse : le temps n'est pas venu encore, l'esprit humain n'est pas mûr ; mais le temps viendra, l'esprit humain mûrira. Quel prix voulez-vous que nous attachions encore à des idées qu'on nous laisse par grâce , en nous avertissant que dans un avenir plus ou moins prochain, elles sont irrémédiablement condamnées à périr?

Ainsi, en définitive, la science envahit tout, et l'on a beau dire que la croyance garde la plus noble partie des choses, que nous importe ? Cette croyance qui n'est pure qu'à la condition d'être nescicncf, celte croyance en un objet absolument inaccessible, c'est la môme chose presque que la croyance à rien.

Cependant M. Herbert Spencer lui-même ne peut être absolument fidèle à son système ; pour l'élever, il faut qu'il le contredise. Il parle de puissance universelle , il parle de cause ultime de l'univers, il craint de ravaler la majesté suprême de cette réalité mystérieuse*. Il entend bien que l'absolu est présent à notre esprit, non pas en tant que rien, mais en tant que quelque chose -. Ou tout cela n'a aucun sens, ou voilà du moins quelques idées principales que l'ingénieuse théorie du symbolisme^ ne suffit pas à expliquer. Il en sait donc plus qu'il ne dit sur ce qu'il nomme l'Inconnaissable. Il rejette la connaissance indirecte et imparfaite comme si elle n'était rien ; mais il s'en sert, parce qu'autrement il ne lui resterait qu'un parti à prendre, celui de se taire.

Il prétend que toutes nos thèses sur Dieu, par exemple, aboutissent à des contradictions palpables, à des impossibilités manifestes, à des absurdités éclatantes : mais il prend pour inconcevable ce qui n'est qu'incompréhensible, et lui-même admet, sans le vouloir, au moins un minimum de connaissance, s'il pense faire autre chose qu'assembler des mots en un tout vide de sens, quand il nomme la cause ultime de l'univers : elle est donc incompréhensible, mais non

1. Premiers principes, l" part., cli. v, § 31, p. IIC (Irad. fr.).

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