LE POSITIVISME. LA FOI MORALE DÉCLARÉE CNE ILLUSION
Il est temps d'arriver au positivisme proprement dit. C'est toujours le même principe que nous retrouvons : il y a deux domaines séparés, celui de la science, celui de la foi ; il n'y a de science que des phénomènes ; tout l'ensemble des vérités morales, religieuses, métaphysiques, est objet de foi. Ce sont choses qui échappent à la raison, disaient les mystiques et les partisans exaltés de la foi. Soit. Voici qu'on les prend au mot; mais ce n'est pas pour faire à ces sublimes objets un titre d'honneur de cette impuissance à être établis par la raison. On ne dit même plus avec les semipositivistes, que la foi, inférieure à la science par la valeur logique, est sûre à sa manière, légitime et excellente. On ne reconnaît plus, avec M. Herbert Spencer, un besoin fondamental de croire. Non, on dit simplement : l'impossibilité de démontrer ou de vérifier tout cet ordre d'affirmations transcendantes est reconnue ; or, des affirmations qui ne sont ni démontrables ni vérifîables, il faut les mettre à leur vraie place, c'est-à-dire en dehors de la science, c'est-à-
dire encore au rang des illusions. Le domaine de la science est ouvert à quiconque songe à y entrer ; là des démonstrations rigoureuses ou des vérifications incontestables imposent à tous la vérité ; une même clarté frappe également tous les esprits et détermine leur adhésion sans hésitation, sans réserve possible. Le domaine de la foi est tout intérieur, tout personnel ; chacun y est maître, chacun y a droit au respect de tous ; chacun aussi a le devoir de n'en pas sortir : car au nom de quoi irait-il imposer aux autres ce qu'il croit lui-même ? Les « convictions » sont purement subjectives. Elles tiennent à notre tempérament d'âme , à notre nature d'esprit, que dis-je ? à notre organisation physique, première cause elle-même de nos sentiments et de nos émotions. Nos convictions donc sont tellement à nous, qu'elles sont indiscutables : toute tentative de les produire au dehors est une violence faite à autrui. Elles peuvent persister malgré toutes les attaques ; dans le retranchement impénétrable où elles s'abritent , les objections les plus fortes peuvent ne pas réussir à les atteindre : mais aussi aucun argument décisif ne peut les établir en dehors du croyant, et quiconque leur attribue une valeur universelle commet une lourde erreur. La science seule établit des propositions valables pour tous les esprits. Et la science ne dépasse pas les phénomènes et leurs lois, ou, ce qui revient au même, la nature. Qu'il y ait quelque chose au delà, qu'importe ? Elle n'en a point souci, La poursuite de ce
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iiiyslérieux au-delà, peut bien être un besoin pour certains hommes ; mais s'il y a lieu de tenir compte de ce besoin et de l'étudier, c'est à titre de fait intéressant, curieux. Besoin poétique ou luxe de l'àme, voilà ce qu'on peut dire de mieux de la foi : ajoutera-t-on qu'elle est une source de consolation et de force ? oui, encore, à la condition qu'on remarque que c'est le caractère de tous les sentiments énergiques, qui d'ailleurs vivent fort bien de fictions et de rêves. Les croyances peuvent donc être avantageuses et avoir je ne sais quel charme poétique; sincères, elles méritent d'être honorées, et si elles demeurent scrupuleusement renfermées dans leur domaine, la liberté veut qu'on les respecte, au moins comme d'innocentes manies. Mais un esprit viril sait ce qu'elles valent, et s'il les tolère en autrui, il s'en passe lui-même. D'ailleurs elles restent rarement inoffensives, ajoute-t-on bien vite. Nées de la passion, elles sont envahissantes et prétendent dominer. Elles deviennent alors odieuses. Si tout à l'heure on en pouvait parler avec un mélange de respect et de douce ironie, maintenant c'est un rire vengeur, c'est le mépris, c'est la colère qui leur sont dûs. Ces chimères sont des idoles : la science a pour mission de les faire disparaître avec tous les débris des vieilles superstitions. Et en définitive, la foi, modérée ou violente, n'ayant aucune valeur scientifique, quel droit peut-elle avoir à subsister ? Ne faut-il pas qu'elle finisse par périr? N'est-ce pas à la science qu'il
appartient de régner seule sur les esprits affranchis, de procurer seule les vraies satisfactions, de donner seule la vraie force ? Toutes ces aspirations de l'homme encore enfant vers un monde transcendant sont in~ scientifiques, les moyens employés pour les contenter sont inscientifiques aussi : tout cela doit être, tout cela sera balayé par la science : car tout cela est inutile, ou ridicule, ou pitoyable, ou dangereux, et définitivement mauvais.
Je n'ai rien exagéré. Tel est bien l'esprit de la philosophie qui se nomme positivisme. Dès lors elle fait dans ce que nous appelons les choses morales deux parts : ou elle ramène ce qui est moral à ce qui est physique, et le fait rentrer, ainsi dénaturé violemment, dans la science même ; ou elle l'explique par la passion et l'imagination, et le traite de rêve poétique, d'illusion, de chimère.
Les positivistes ne donnent le nom de sciences qu'aux recherches sur le cours de la nature. Les branches de nos connaissances dites morales ne sont donc des sciences que si elles ont ce caractère. Déterminer les lois de l'esprit et de la société, c'est tout ce qu'il est permis de se proposer. Cette étude difficile est encore si peu avancée que certains penseurs se demandent si elle est de nature à devenir l'objet d'une science au sens rigoureux du terme. Il est vrai qu'on n'a pas encore réussi,, en cet ordre de recherches, à établir un corps de vérités à l'abri d'une dénégation et d'un doute ; mais pourquoi ne pas
espérer le succès, si on se résout à y appliquer sciemment et délibérément le même procédé par lequel les lois de beaucoup de phénomènes plus simples ont été placées, de l'aveu général, au-dessus de toute discussion ? Il faut essayer d'approprier aux connaissances dites morales les méthodes qui dans les sciences physiques ont produit de si admirables résultats ' .
La loi de causalité s'applique-t-elle aussi rigoureusement aux actions humaines qu'aux autres phénomènes ? «Les actions des hommes sont-elles, comme les autres événements naturels, soumises à des lois invariables ? Y trouve-t-on positivement cette constance de causation qui est le fondement de toute théorie scientifique des phénomènes successifs*?»
Si oui, la science est possible ; si non, nous sommes dans un autre domaine, celui de la foi, sans doute celui de la fiction et de la fantaisie.
Et écoutez Stuart Mill traitant cette question, morale au premier chef. Tout se réduit à savoir si, étant donnés les motifs présents à l'esprit, étant donnés aussi le caractère et la disposition actuelle d'un individu, on pourra prévoir sa conduite avec autant de certitude qu'un événement physique. Selon Stuart Mill, cette prévision est possible, et tout le monde, ajoute-t-il, en est convaincu. Pour prouver qu'ehe n'a
i, Sluart Mill, Système de logique déductive et inductive. Liv. VI, Delà logique des sciences morales. Cli. i, Obsenatiuns préliminaires (Irai. fr. t.^I, p. 415 et 416), et cil. m, Y a-t-ilou peut-il y avoir «ne science de la nature humaine? (p. 427 etsuiv.).