‹ De la certitude moraleChapitre 59 sur 98 · Système de logique, liv. VI, cli. ii (p · texte numérisé non relu

Système de logique, liv. VI, cli. ii (p

270 CIIAPITRK V.

d'autre fin que le plaisir même ; « nous cessons de trouver dans une action du plaisir et même peutêtre de prévoir qu'un plaisir puisse en résulter ; et nous continuons de désirer l'action et par conséquent de la faire ' . » C'est par là qu'on explique le désintéressement moral. N'est-ce pas dire que ce désintéressement n'est qu'une illusion? «Le héros, moral, » comme on dit, perd de vue ou croit perdre de vue « la récompense, réelle d'ailleurs, qu'il ne peut manquer de trouver dans la conscience de bien agir ; » et comme « elle peut n'être pas l'équivalent des peines qu'il endure ou des désirs dont il a à faire le sacrifice, » sa persévérance dans la conduite choisie semble inspirée par des motifs désintéressés, quoique dans l'origine toutes ses actions volontaires no soient peut-être que des moyens sciemment employés pour obtenir quelque plaisir ou pour éviter quelque peine". La détestation désintéressée du mal a une origine semblable : elle semble un instinct, un(; passion naturelle ; ne s'explique-t-elle pas plutôt par l'association des idées et l'habitude? « Quand on a pensé longtemps qu'une peine était la conséquence d'un fait donné, ce fait s'engage dans des associations qui le rendent pénible en soi, et portent l'esprit à s'en écarter, lors même que dans le cas particulier, il n'y aurait à redouter aucune conséquence pénible. C'est

1. Si/stcme delogiqne, liv. VI, cli. ii (p. 420). 9, Siptàme de logique, liv. VI, ch. ii (p. i27).

ainsi que l'aversion pour la dépense , qui se développe quand on a de la peine à économiser, peut devenir une passion tyrannique quand celui qu'elle domine est assez riche pour n'avoir plus rien à craindre de la dépense \ » Il n'est donc pas nécessaire de chercher à la distinction du bien et du mal que supposent les sentiments moraux une origine transcendante ou mystique. Quand le bien et le mal des actions ne dépendraient que des conséquences qu'elles tendent à produire, au lieu d'être fondés sur une qualité inhérente aux actions elles-mêmes, la différence entre le bien et le mal n'en subsisterait pas moins, et il n'y en aurait pas moins une raison naturelle de préférer ie premier. Que le bien consiste à produire le bonheur, et le mal, la misère, n'est-ce pas assez pour que nous y reconnaissions une différence et que nous la jugions très importante? Un telle différence ne suffit-elle pas pour la fin de la société et pour la conscience de l'individu? Non, nous n'avons pas d'autre distinction, afliiine-t-on ; et s'il y en a d'autres , nous pouvons nous en passer. Un être humain qui a pour ses semblables un amour désintéressé et constant, qui recherche tout ce qui tend à leur faire du bien, qui nourrit une haine vigoureuse pour tout ce qui leur fait du mal, et dont les actions sont de même nature que les sentiments, un tel être n'est-il pas naturellement, nécessairement, raisonnablement, un objet

1. Examen de la philosophie de Hamilton, ch. xxvi (trad. fr., p. 339).

272 CllAI'lTRF, V.

cramour, d'admiration et de sympathie ; et celui qui n'a aucune de ces qualités ou qui les possède à un si faible degré que ses actions sont continuellement en conilit avec le bien des autres, n'est-il pas uii objet naturel et légitime d'aversion et d'hostilité? Là, nous dit-on, est le principe des distinctions morales; et la réalité de ces distinctions est indépendante de l'origine assignée aux sentiments moraux, non moins que de la solution donnée à la question de la liberté de nos volitions'. On admet donc que, l'expérience historique suppléant dans une large mesure à l'expérimentation directe, il est possible de remonter, avec une probabilité très voisine de la certitude , aux associations particulières qui ont produit les sentiments moraux. On montre que c'est telle association qui est la cause génératrice de la réprobation morale ; par telle autre association on explique le sentiment de la justice*. On reconnaît qu'il y a des manières d'agir vertueuses

1. Eiamen de'la philosophie de llamillon, ch. xxvi (trad. fr., p. 5G0-oCl).

2. Système de logique, liv. VI, cli. iv, Des lois de l'esprit (t. II-, p. 441 . — Sliiart Mill a consacré à l'élude de l'origine des nulions morales un petit écrit fort remarquable, publié en 1863 et non encore traduit en français, Ulilitarianism, extrait du Fraser's Magazine. — Voir encore sur cette queslinn les Principes ds psychologie, de M. Ilerb?rt Spencer, 8« par!., ch. vi, vu et vrri; et The Emotions and the Will ^e M. Dain, 2« pari-, cli. xv, The etincal eutotions, or the moral sensé. L'origine des notions morales a été dcbaltv.e tiès vivement, en Anglelcrre, dans un grand nombre d'articles de rjvne?, entre les partisans de Vintnilion ou de \'a priori et ceux de Veipérience. On pourrait citer aussi beaucoup de livres. No:r.mons On the genesis of Species, de M. Saint-George Miwarl, ch. ix. Evolution nnd Elhics, et On Nutnie and Grâce, du docteur Ward, cité deux fois avec honneur par Sluart Mill qu'il avait cooiballu dans la Dublin Beview. — {VUtilitarianism a été traduit, en 1S83, sous ce titre V Utilitarisme. Note delà deuxième édition.)

dont il résulte plus de peine que de plaisir; mais dans ces cas la conduite ne se justifie que parce qu'on peut montrer qu'en somme il y aura plus de bonheur dans le monde si on y cultive les sentiments qui dans certaines occasions font néf^iiger aux hommes le bon^ heur*. Ainsi Stu art Mill prétend enlever aux vérités de l'ordre moral tout caractère propre. Et cependant, entraîné par l'honnêteté de son âme, et par cette force de la conscience morale que l'esprit de système ne. peut toujours comprimer, il nous propose un idéal moral que la seule expérience ne peut ni suggérer ni expliquer^ : le bonheur qu'il conçoit comme la fin suprême , comme le principe régulateur , comme la justification de toutes les actions, c'est un bonheur qui dépasse de beaucoup l'ordre de choses où son système semble nous retenir : il nous parle d'une « noblesse idéale de volonté et de conduite qui est, pour les êtres humains individuels, une fin à laquelle doit céder en cas de conflit la recherche de leur propre bonheur ou de celui des autres (en tant qu'il est compris dans le leur). » Refusant, comme il le fait, toute autorité vraiment impérative à la conscience, comment peut-il concevoir ces sacrifices? sur quoi s'appuie-t-il pour les admirer, que dis-je ? pour les prescrire ? « Promouvoir le bonheur du genre humain, » voilà le principe fondamental.

1. Système de lo/iqne, liv. VI, ch. xii. Le la logique et de la pratique, ou de l'art comprenant la morale et la politique (t. II, p. S60).

2. Sj/.sième de logique, liv. VI, ch. xii (t. II, p. 539-500). Nous avons déjà fait allusion à celle page dans noire ch. m, p. 123, et nous en avons cilé «ne partie. Voir aussi Vlliilitarianism, notamment le chapitre ir.

274 CHAPITRI' V.

Énoncer un tel principe , c'est déjà dépasser l'expérience. Si toute règle supérieure est supprimée comme supposant une intuition a priori chimérique, ou comme provenant d'un pouvoir mystique que la science ne connaît pas, si toute notion morale s'explique par la seule expérience, comment l'homme peut-il se proposer cette fin : procurer le bonheur du genre humain? Mais il y a plus : en quoi consiste le bonheur? N'y a-t-il pas des bonheurs d'ordres différents, de qualités diverses? S'il faut faire du bien, n'y a-t-il pas différentes façons d'entendre le bien? Question délicate, importante entre toutes. Stuart Mill la résout : il place au premier rang « la noblesse de caractère parfaite ou approchant de cet idéal ; » le bien qu'il s'agit de faire aux hommes , ce n'est pas un bien quelconque ; c'est un bien d'une nature supérieure. « Dans le sens relativement humble du mot , on est heureux par le plaisir et l'absence de douleur ; » mais avec cela, la vie peut être «puérile et insignifiante : » c'est ce qu'elle est « maintenant presque universellement : » la vie heureuse, « dans le sens le plus élevé, » c'est la vie « telle que peuvent la souhaiter des êires humains dont les facultés sont développées à un degré supérieur. » Ou je suis bien trompé, ou dans ces aspirations, dans ce choix entre les biens, dans ce mépris du bonheur présent, dans cette manière noble et délicate de juger des choses, il y a des suggestions qui viennent d'ailleurs que de l'expérience, même aidée par l'association des idées et l'habitude. C'est la

DIVKRSF.S MANIÈRES DE -lyÉPRÉCIER LA FOI MORALE. 27î;

conscience morale qui dicte ce langage : le philosophe croit développer son système ; il répète en sa langue les antiques déclarations qui se font entendre en toute âme d'homme.

Quoi qu'il en soit, Stuart Mill a bien le dessein de traiter des choses morales sans les considérer comme étant d'un ordre à part, et il est ainsi le fidèle représentant du positivisme. Ayant l'ambition et l'espoir de tout expliquer par les procédés des sciences positives, il rêve pour la philosophie morale un nouvel avenir. Il aspire à la débarrasser de toute métaphysique comme d'une eitrave usée. Selon lui, il n'y a entre les choses morales o.t les choses physiques aucune différence essentielle, et le premier obstacle au succès dans les recherches morales, c'est précisément la persuasion qu'on y a affaire à un ordre de vérités absolument nouveau. Il y a une science de la nature humaine, mais à la condition que toute recherche transcendante soit irrévocablement abandonnée ; il y aune science des pensées, des sentiments, des actions des êtres humains, comme il y a une science des phénomènes du monde extérieur, mais à la condition de ne s'occuper que des faits se succédant d'après des lois constantes. Cette science est encore imparfaite ; elle est comparable à la météorologie actuelle ou encore à l'astronomie telle qu'elle est quand ses calculs n'embrassent que les pliénomènes principaux et non les perturbations. Elle n'aurait la perfection scientifique idéale que si elle mettait à même de prédire comment un individu penserait, seii-

lirait ou agirait dans le cours de sa vie, avec une certitude pareille à celle de l'astronomie actuelle quand elle prédit les positions et les occultations des corps célestes. Elle ne fait rien d'approchant. Mais, plus développée, elle pourrait, comme la science des marées, par exemple, faire des prédictions se vérifiant presque toujours, et établir des propositions générales presque toujours vraies. Et toutes les fois qu'on prétendra savoir comment agira la majorité de la race humaine, ou quelque nation ou classe de personnes, ces propositions équivaudront à des propositions universelles. Or c'est là tout ce qu'il faut pour les sciences politiques et sociales * . Qu'on laisse donc toute spéculation sur la nature propre de l'esprit, toute question relative aux choses en soi ; qu'on étudie les « uniformités de succession » observables entre les états de l'esprit, qu'on s'applique à l'étude de ces « successions mentales » ; qu'on suive dans ces investigations les règles de l'observation, de l'expérimentation, de l'induction ; qu'on fasse un usage sévère des méthodes employées dans les sciences physiques, et l'on établira sur des bases solides la science de l'esprit humain : on découvrira les lois générales de la nature humaine ; on pourra ensuite trouver les lois de la formation du caractère. Le genre humain n'a pas un caractère universel, mais il y a des lois universelles

1. Système de logique, liv, VI, cli. m, Y a-t-il ou f eut-il y avoir une science de la nature humaine? cli. iv, Des lois de l'esprit; cli. v, De iélhologie, ou science de la formation du caractère ; ch. vi, Considérations générales sur la tcience sociale.

de la formation du caractère. La Psijchologie est la science des lois fondamentales de l'esprit; VÉthologie est la science ultérieure qui détermine le genre de caractère produit conformément à ces lois générales par un ensemble quelconque de circonstances physiques ou morales * . Ces deux sciences sont les sciences morales par excellence : c'est à les perfectionner qu'il faut s'appliquer, et c'est l'emploi des méthodes des sciences physiques qui en assurera le progrès. Les sciences sociales en dépendent, et elles avancent grâce aux mêmes procédés ^ L'opinion courante est que toute prétention d'établir des vérités générales touchant la politique et la société est du charlatanisme, et qu'il n'y a e^i ces matières rien d'universel et de certain. C'est une erreur : si l'on vise à constater « des séquences » universelles, non à formuler des préceptes universels, on peut établir des propositions ayant un caractère scientifique : les faits sociaux ne sont que des phénomènes de la nature humaine, produits par l'action des circonstances extérieures sur des masses d'êtres humains : ils sont donc assujettis à des lois fixes comme les faits de la nature humaine, et découvrir ces lois est chose possible pourvu qu'on emploie les méthodes convenables '. Le « mode impératif » étant le caractère de « l'art »

Page 1