‹ De la certitude moraleChapitre 60 sur 98 · Système de logique, liv. VI, ch. vt (p · texte numérisé non relu

Système de logique, liv. VI, ch. vt (p

opposé à « la science, » toute recherche relative à la connaissance des devoirs, à ^£'M/^^^e pratique, ne fait point partie des sciences morales. Ce qui s'exprime par des règles, des préceptes, et non par des assertions sur des matières de fait, est de l'art, L'Éthique est donc proprement une partie de l'art qui correspond aux sciences de la nature humaine et de la société. C'est dans les théorèmes de la science qu'on trouve les fondements de toute règle d'art. Un art se compose donc des règles et de toutes les propositions qui justifient ces règles. Audessus de tout il y a ce qu'on peut appeler des premiers principes de conduite. C'est comme une Philosophia prima particulière pour l'art, comme il y en a une pour là science'. Mais ce n'est point une métaphysique, et l'ordre moral n'est nulle part reconnu comme un ordre distinct de l'ordre physique.

Les vérités morales sont donc des vérités comme les autres. Il y a une scieitce des choses morales parce que les choses morales se traitent de la même manière que tout le reste. Ces affirmations rejettent hors de tout savoir : 1 ° la liberté morale ; 2° la loi obUgatoire , au vrai sens du mot; 3° l'existence de Dieu ; 4° la vie future. C'est tout l'ordre moral et religieux qui s'écroule. Tout se réduit à découvrh" les lois de la nature humaine et de la société, et à se rendre capable do prévoir ce que dans telle circonstance un homme fera, ou une masse d'hommes.

1. Système de logique, liv. VI, ch. xii, De la logique de la pratique, ou de l'art coiiiiiienant la morale et la politique.

L'élément moral disparaît. La philosophie morale n'existe plus.

Dès lors comment expliquer les convictions morales et religieuses? Par l'imagination.

11 y a dans la Logique de Stuart Mill le très remarquable passage que voici : c'est dans le livre qui a pour titre : Des Sophismes {on Fallacies). Je cite textuellement et sans coupure.

« Les causes morales des opinions, quoique les plus puissantes de toutes chez la plupart des hommes, ne sont que des causes éloignées ; elles n'agissent pas directement, mais par l'intermédiaire des causes intellectuelles avec lesquelles elles sont dans le même rapport qu'en médecine les causes dites prédisposantes avec les causes existantes. L'indifférence pour la vérité ne peut pas, par elle-même, produire une fausse croyance ; elle agit en empêchant l'esprit de rassembler les preuves appropriées ou de les soumettre au critère d'une induction rigoureuse ; ce qui le laisse sans défense contre l'influence des raisons apparentes qui se présentent spontanément ou que peut suggérer le moindre effort intellectuel. L'inclination n'est pas davantage une source directe de mauvais raisonnements. On ne croit pas à une proposition par cela seul qu'on voudrait ou qu'on ne voudraitpas y croire. L'inclination la plus violente à trouver vraie une chose ne rendrait pas l'esprit le plus faible capcible de la croire en l'absence absolue de toute raison, et sans une preuve quelconque, au moins apparente. Elle influe indirectement en lui présentant les motifs de croire

SOUS un aspect incomplet ou difforme ; elle le détourne de l'ennuyeux travail de l'induction rigoureuse, lorsqu'il soupçonne que le résultat pourra être désagréable, et dans la recherche telle quelle qu'il entreprend, elle lui fait appliquer, ce qui dépend dans une certaine mesure de sa volonté, son attention, d'une manière partiale, la tournant de préférence du côté des faits qui semblent favorables à la conclusion désirée et l'éloignant des faits contraires. Elle agit aussi en l'induisant à chercher avec ardeur des raisons ou des semblants de raisons, pour confirmer ou infirmer les opinions favorables ou contraires à SCS intérêts ou à ses sentiments ; et lorsque ces intérêts et ces sentiments sont communs à un grand nombre de personnes, des raisons qui ne seraient pas écoutées un instant si la conclusion n'avait rien de plus fort à alléguer en sa faveur, sont acceptées et ont cours. La partialité, naturelle ou acquise, met en honneur des théories philosophiques dont la seule recommandation est de fournir des prémisses à des doctrines de prédilection ou de justifier des sentiments favoris ; et lorsque une de ces théories est discréditée au point de ne plus pouvoir remplir cet office, il y en a toujours une autre toute prête pour la remplacer. Lorsque cette propension s'exerce en faveur d'une opinion ou d'un sentiment très répandus, elle est souvent décorée d'une épithète honorifique, et l'habitude contraire de subordonner le jugement à l'évidence' est stigmatisée des noms odieux de scepticisme, d'immoralité, de froideur et de dureté de cœur, et autres semblables, suivant la nature des cas.

Cependant, bien que les opinions de la généralité des hommes aient, quand elles ne dépendent pas de la simple habitude, leur racine dans les inclinations beaucoup plus que dans l'entendement, il faut nécessairement, pour que le penchant triomphe, qu'il fausse d'abord l'intelUgence. Toute conclusion erronée, bien que provenant de causes morales, implique le fait intellectuel de l'admission comme suffisantes de preuves insuffisantes ; et celui qui serait en garde contre toutes les espèces de preuves non concluantes ne serait pas en danger d'être induit en erreur par une inclination, môme la plus forte. Il y a des esprits si puissamment armés du côté intellectuel qu'ils ne pourraient pas fermer euxmêmes leurs yeux à la lumière de la vérité, quelque envie qu'ils en eussent réellement; ils ne pourraient pas, malgré tout le désir possible, se payer de mauvaises raisons et les prendre pour bonnes. Si la sophistiquerie de l'esprit était rendue impossible, celle des sentiments, n'ayant plus d'instrument pour agir, serait réduite à l'impuissance. En conséquence, une classification de toutes les choses qui, n'étant pas des preuves, sont susceptibles d'être prises pour telles par l'entendement, comprendra toutes les erreurs de jugement provenant de causes morales, à l'exception seulement des erreurs de pratique commises malgré une connaissance meilleure.

« Ainsi donc, l'examen des diverses espèces d'évidence purement apparente, et des preuves concluantes en apparence, mais non en réalité, sera l'objet de la partie

de notre recherche dans laquelle nous allons maintenant entrer*. »

Est-ce que tout cela n'est pas excellent, nous dira-t-on ? Stuart Mill ne distingue-t-il pas avec précision ce qui appartient h l'intelligence et ce qui appartient à la volonté? Ne dit-il pas formellement « qu'on ne croit pas une proposition par cela seul qu'on voudrait ou qu'on ne voudrait pas y croire » ? La volonté prépare seulement à croire : n'est-ce pas ce que nous avons nous-même tâché de montrer? Que si ensuite il explique comment la passion peut fausser l'intelligence, ne devons-nous pas applaudir à cette fine analyse, et n'en pouvons-nous pas profiter? Et ses remarques ne reviennent-elles pas enfin à celles de Pascal disant dans les Pensées : « La volonté est un des principaux organes delà créance : non qu'elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par où on les regarde. La volonté qui se plaît à l'une plutôt qu'à l'autre, détourne l'esprit de considérer les qualités de celles qu'elle n'aime pas à voir : et ainsi l'esprit, marchant d'une pièce avec la volonté, s'arrête à regarder la face qu'elle aime, et ainsi il en juge par ce cju'il y voit^ )>

Je ne méconnais aucun des mérites du chapitre de Stuart Mill que nous venons de citer ; mais, après l'avoir lu et relu attentivement, le reste de l'ouvrage et l'esprit de la philosophie de l'auteur étant donnés, je me demande si la conclusion naturelle n'est point que ce

1. Système de logique, liv. V, cli. i, § 3. Les italiques sont de nous.

2. Voir encore dans Pascal le commencement de VArt de persuader.

qui n'est pas né de la science ou n'est pas réductible à la science, n'est en définitive qu'illusion. Et, comme il n'y a pas dans la Logique de Stuart Mill tout entière un seul passage où l'on trouve étudiées la formation des convictions morales et religieuses, ou la manière de les justifier par des preuves, n'est-il pas naturel aussi de penser qu'aucun des procédés réguliers servant à faire la science, n'a d'usage ici ; qu'il ne reste donc que des procédés irréguliers, et que ces procédés irréguliers n'étant considérés dans la logique qu'en tant que vicieux, les croyances en question sont le fruit d'inductions fautives et se résolvent enfin en sophismes?

J'estime que le positivisme strict et vulgaire devrait s'en tenir là. Ce n'est point ce que fait Stuart Mill. Assurément le chapitre que nous venons de citer s'applique bien, dans sa pensée, aux doctrines religieuses. Ne ditil pas ailleurs qu'elles sont toutes remplies de contradictions morales*? Dès lors, comment expliquerait-il la croyance qui s'y attache autrement que par un aveuglement à demi volontaire, par un secret désir de se tromper soi-même, par un parti pris qui seul donne à des preuves sans réelle valeur quelque crédit? Soit qu'il fasse de la rehgion une étude directe et spéciale,

1. Stuait Mill, Essais sur la religion, trad. franc., p. 23G. Ces Basais se composent de Uois opuscules dont les deux premiers ont été composés entre 1830 et 1858, et le troisième entre 1868 et 1870. Ils ont été publiés après la mort de l'auteur, en 1874, et traduits en français en 1873. Voici le titre de l'édUion anglaise : Nature, tke Vlility of Religion, and Tlieism (ce sont les titres des trois opuscules, qui n'étaient point destinés d'ailleurs à former un tout). Sur la couverture il y a Tliree Ebsays on Relujion.

soit que dans son Autobiographie^ il expose l'origine et le développement de ses idées, il déclare expressément son sentiment. S'il y a « une foi simple et innocente, elle ne peut coexister qu'avec un état dapathie et d'inaction de l'intelligence. Jamais une personne d'une intelligence exercée, n'arrivera à posséder la foi au Dieu de la nature ou au Dieu de l'Évangile que par une sophistication ou une perversion de l'esprit ou de la conscience * . » Voilà les doctrines religieuses condamnées, et, chose remarquable, c'est au nom de la morale dont Stuart Mill se fait le défenseur. Ainsi dans sa polémique avec Mansel nous l'avons déjà vu faire appel contre certaines idées religieuses à la conscience morale. Néanmoins, il entend conserver la religion, et de même (jue refusant aux idées morales toute origine transcendante, il maintient la morale, et veut en garder avec un soin jaloux la pureté, de même, ayant sur l'origine et la valeur des idées religieuses l'opinion que nous allons voir, il prétend retenir ce que la religion a d'essentiel. 11 nous présente en cela un spectacle singulièrement intéressant et instructif. Comme il unit à une trempe d'esprit peu commune une incontestable noblesse de sentiments, rien n'est plus propre que ses écrits à nous montrer ce que le positivisme de la meilleure qualité, si je puis m'exprimer ainsi, peut faire de la religion. Selon Stuart Mill', il y a dans la religion les deux élé-

1. Autobiography, \S10, 2» édit. 1873, tiad. franc., sous ce titre Mes Mémoires, 1874. ,

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