Sluait Mill, Utilitarianisv
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Bonheur et bonté n'ont d'autre horizon que la vie humaine. Être heureux, c'est avoir une vie à la fois facile et noble ; être bon, c'est travailler à procurer à autrui ces facilités et ces nobles jouissances. La bonté que Stuart Mill appelle idéale revient toujours à ceci: procurer en abondance aux hommes les biens (jui rendent la vie humaine heureuse. L'excellence ou la perfection n'a pas en soi un prix, une dignité; la beauté ne vaut que par le plaisir qu'elle cause ; la loi morale n'a pas une majesté qui la rende vénérable, indépendamment des satisfactions dont la vertu est la source ; le bien n'a point son origine primitive dans cette sphère tout à fait supérieure et vraiment divine oîi, l'idée même de l'homme et de toute créature possible étant écartée, une chose demeure bonne, et souverainement bonne, à savoir l'essentielle perfection et l'essentielle sainteté de Dieu. A-Ussi les maux de la vie sont-ils pour le philosophe une énigme et un scandale. Comme il ne prend que dans le pur humain toute son idée de la bonté, il se fait de la souffrance une arme contre Dieu; et pour continuer de le croire bon, il a besoin de le supposer impuissant. Combien différentes seraient ses vues, si sa philosophie ne demeurait point étrangère aux incomparables grandeurs de l'ordre moral absolu et de l'ordre divin ! Certes un Dieu qui se plairait à faire du mal à ses créatures ne serait pas Dieu, et il ne faudrait pas l'adorer. La théologie n'avait pas attendu Stuart Mill pour dire cela, et Malebranche, par exemple, a là-dessus des paroles plus fortes encore que la page de Stuart Mill que nous avons
citée*. Mais quand on sait ce que c'est que bien en soi, moralité absolue, perfection souveraine, sainteté essentielle, on ne fait pas de la bienfaisance de Dieu et de ce que saint Paul appelle sa philanthropie, (f.tXavGpti)Tria * la forme primitive et originaire de la bonté, ce n'en est qu'une suite et un libre écoulement, et elle n'en est pas pour cela moins véritable ni moins touchante ; tout au contraire, on lui trouve une profondeur et une étendue, et encore une délicatesse et une tendresse, dont les types de bonté utilitaire les plus relevés ne sauraient approcher; mais aussi on ne s'étonne point de la trouver mystérieuse: si ses voies paraissent étranges, on continue de l'adorer, parce qu'on est sûr d'elle, et l'on est sûr d'elle, non parce que le monde est toujours conforme à nos plans, mais parce qu'elle est divine et que dès lors le monde ne peut la démentir qu'en apparence. Entre cette philosophie et celle de Stuart Mill il y a un abîme. Lors donc qu'il nous semblait si près des plus hautes doctrines, c'était par quelque noble élan de l'âme qu'il s'en rapprochait, ou bien c'était par l'emploi de certains mots ; il en demeurait loin par l'esprit de
1. Voir dans notre cluip. iv, p. 198, le passage de Stuart Mill. — Voici les textes de Malebranche.Tra?<éde Morate, I, viii, 17. « Le vrai Dieu, c'est l'Être infiniment parfait, et non pas un fantôme épouvantable, un Dieu puissant, absolu, souverain, tel que les hommes souliaiteiit d'être, mais sans sagesse et sans bonté. « Et encore, U, xiv, 5. «Celui qui aimerait mieux qu'il n'y eût point de Dieu que d'y en avoir un qui se plût à rendre éternelleraeni malheureux ceux-là même qui aiment véritablement l'ordre et la raison, est Juste, parce que ce Dieu fantastique, injuste et cruel, n'est point aimable... »
2. Saint Paul, Èpîire à Tite, m, 4. «"Ots 5è -fj /p-r^aTÔxT,!; xal-fj «iXavOpw- TTÎa ÈTTStpâvï^ ToO ffwTTipoçTiiJLÛv ©ôoû... » Ces mots yor^iszôvrfi et tpi>»avOpcoma sont traduits dans la Vulgate par benignilas et Immanitas.
son système. Les mêmes pages où il exprime ses aspirations religieuses, contiennent des assertions impies, et les plus beaux mots de la morale et de la religion ne reçoivent point chez lui ou ne gardent pas longtemps leur sens le plus large et le plus profond, le plus plein et le plus élevé. Comment en serait-il autrement, à moins que le positivisme ne se reniât lui-même?
Mais ces croyances ou espérances religieuses que Stuart Mill entend nous laisser, quelles garanties leur offre-t-il? sur quel fondement, selon lui, reposent-elles? C'est ce qui doit ici arrêter particulièrement notre attention. L'effet bienfaisant et salutaire des espérances religieuses nous les recommande. Si c'est là tout, voilà une base bien fragile. Kant, qui n'osait pas faire un devoir de croire, en faisait un droit. Ici on nous accorde tout simplement la permission d'espérer. Pour Kant, les besoins de la pratique avaient une valeur rationnelle, et si les preuves morales justifiaient la foi, c'est qu'elles montraient dans les vérités religieuses des suppositions nécessaires aux fins essentielles de la raison même. Ici l'espérance est admise comme une consolation, comme un encouragement, comme une force, mais son utilité, si élevée qu'elle soit, n'est pas un argument en faveur de l'existence de son objet. Elle est avantageuse , l'homme étant fait comme il est : ces avantages n'autorisent pas à penser qu'elle doive avoir un fondement réel. Le penseur sait qu'il ne sait rien de l'origine des choses; il sait que toute idée religieuse ne s'appuie que sur de faibles probabilités ; il sait que le scepticisme eâl
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la seule attitude qui lui convienne. Et puis il se laisse aller à l'espérance. Il sait qu'il le peut, mais il sait aussi que ses espérances n'ont guère de chances d'être réalisées, et il n'a pas le devoir de les croire réalisables malgré les apparences. Il s'y laisse aller parce qu'il '.rouve cela avantageux. C'est sa nature d'homme, sans doute, qui lui fait souhaiter ou agréer ce secours ; mais, dans le domaine du sentiment, quelle large place laissée aux dispositions et au tempérament de chacun ! Vienne un homme qui se passe de ce secours. Que lui dire ? Si ce qui est utile à la foule est superflu pour lui, cela le regarde. Peut-être même verra-t-on là une marque de force; et, s'il n'y a rien par ailleurs qui assure les idées religieuses, pourquoi ne pas admirer ce stoïcisme d'un nouveau genre? Sans aucun doute, Stuart Mill l'admire. Que dis-je? il y incline ; ou mieux encore, il le professe pour lui-même, et il compte que l'humanité y arrivera. C'est même là, à son sens, ce qu'il y a de plus parfaitement religieux. La religion, épurée comme il l'entend, se réduit à cela. Ne disions-nous pas, en commençant cette étude, que l'essentiel de la religion, selon lui, c'est de concevoir un idéal du bien, c'est de compter sur le progrès et le triomphe final du bien ? Dans le cas que nous examinons, cela reste. On continue de concevoir cet idéal, on garde cette espérance. On se représente un caractère idéal parfait: c'est le premier point. On a la confiance que la victoire du bien, encore très éloignée, arrivera un jour: c'est le second point. Cela suffit. On n'a plus de "Dieu objectif: qu'importe? Ou
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plutôt tant mieux. Si tout le surnaturel est écarté, si tout essai de réaliser les conceptions de l'imagination est abandonné, n'est-ce pas plus conforme à l'esprit scientifique ? et si d'ailleurs Tidéal et l'espérance demeurent avec leur salutaire effet, n'a-t-on pas là une vraie religion, celle qui convient au penseur, à l'homme civilisé? Stuart Mill dit expressément que c'est la religion de l'avenir^ Il la nomme aussi la religion de l'Humanité, ou la religion du devoir. Enfin il dit qu'elle est
). stuart Mill, Essais sur la religion, p. 241. Voici un passage du 2^ Essai, De l'Ulilité de la religion, où la pensée de Stuart Mill est très nettement marquée. C'est à la p. 110. Il vient de dire qu'on peut regarder Dieu comme bon si on ne le regarde pas comme omnipotent. On croit que tout ce qu'il y a de mal dans le monde arrive en dépit de l'Être auquel nous soniraes redevables de toutes les combinaisons favorables que nous offre la nature. « Il n'y a, ajoute-t-il, aucune objection à faire à la tendance morale de celte croyance ; elle ne petit avoir sur ceux qui l'adoptent, d'auti* effet que d'ennoblir leur âme. Les preuves de celte croyance, si ce nom convient ici, sont trop chimériques, trop insnisissables, et les promesses qu'elle iious présente trop éloignées, trop incertaines, pour qu'elle puisse remplacer d'une façon durable la religion de l'Ilnnianité. Mais on peut les garder enfemble. Celui pour qui le bien idéal et le progrès par lequel le monde s'en rapproche, sont déjà une religion, alors même que l'autre croyance lui paraitiait dénuée de preuves, a la liberté de s'abandonner à la pensée agréable et enct nrageante qu'il est possible qu'elle soit vraie. Toute croyance dogmatique mise à part, il y a, pour ceux qni en ont besoin, une vaste région dans le domaine de l'imagination que l'on peut remplir d'hypolhèses possibles dont la fausseté ne saurait être constatée. » Cependant c'est à la religion de l'Humanilé que, dans la pensée de Stuart Mill, l'avantage demeure sur les religions surnaturelles : il nomme ainsi tout théisme. 1! accorde que le théisme permet d'espérer ea une autre vie, mais ce n'est jamais, dit-il, qu'une possibilité vague qui doit rester bien en arrière d'une conviction (p. 111), et il prétend que si la religion de l'Humanité était aussi cliligcmment cultivée que le sont les religions surnaturelles, le besoin d'une immortalité réelle ne se ferait plus sentir : les hommes se contenteraient de souliaitcr, à l'heure de la mort, de vivre d'une vie idéale dans la vie ■Je ceux qui les suivent (p. 412); et enfin, dans une condition supérieure et surtout plus heureuse de la vie humaine, l'idée de l'anéantissement n'aui:jit rien d'insupportable (p. 113).
réelle'. Tout cela s'entend pour peu que Ton considère sa philosophie. Cette religion consiste en définitive dans l'amélioration de la vie humaine. Le grande affaire, c'est que le mal diminue dans le monde. Et comment? ?;;ns doute, gTâce aux progrès de la science, grâce à une meilleure organisation de la société, grâce à une plus complète entente des lois de la vie et des conditions du bonheur, grâce enfin aune culture plus éclairée, plus constante, plus généralement répandue des diverses facultés humaines. Travailler à cela, voilà le dévouement religieux à l'humanité, voilà la religion réelle dont parle Stuart Mill. Mais le bien gagne graduellement du terrain sur le maP. On le voit. C'est cela même qui est la civilisation. Il triomphera, et il triomphera sans l'intervention d'aucune puissance surnaturelle. Voilà l'espérance qui suffît à plusieurs, qui un jour suffira à tous; voilà donc la religion de l'avenir. Écoutons ces paroles ; <( Faire quelque chose pendant la vie, même sur la plus humble échelle, si l'on n'a rien de plus à sa portée, pourhâter si peu que ce soit le triomphe final du bien, c'est la pensée la plus stimulante et la plus fortifiante qui puisse mspirer un homme'. » Nous savons maintenant tout ce que cela veut dire. Quant aux espérances surnaturelles, elles n'avaient, on le voit, qu'une valeur secondaire. Stuart Mill dit nettement « qu'étant du genre et du degré de celles que l'état d'esprit appelé par lui scepticisme