‹ De la certitude moraleChapitre 74 sur 98 · l&giqi'c, liv. VI. ch. m, secl. .1 (ji. 5(î7 cl · texte numérisé non relu

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éloigne pas '. » Des constructions de la foi morale et religieuse, que pourrait-il dire? Qu'elles nous éloignent de la vérité, et£n une matière où l'on devrait « dennander la vérité pour elle-même. »

Ainsi on nous montre fort bien que le sentiment, la volonté, l'habitude ont de l'influence sur la croyance ; mais, comme on estime que le savoir se borne aux phéncnnènes et aux liaisons générales des phénomènes, on place les choses morales en dehors de tout savoir, et, toute base rationnelle manquant, ces influences diverses ne semblent servir qu'à fausser le jugement. La foi repose donc sur des preuves intellectuellement insuffisantes, ou plutôt défectueuses, fautives, trompeuses ; les moyens Employés pour préparer et entretenir cette foi rationnellement injustifiable, sont eux-mêmes contraires ou du moins étrangers à la raison ; enfin le résultat de cette préparation, c'est que la raison est amenée avoir ce que l'on veut, et dès lors, la foi, œuvre de la volonté plus que de l'intelligence, recèle un vice que rien ne peut corriger. Illusion et sophisme, voilà donc le dernier mot de la foi.

Comment ne pas remarquer que les motifs de cette condamnation sont précisément les motifs du jugement contraire porté sur la foi par ceux qui l'exaltent? Nous l'avons vu durant tout le cours de cette étude : la foi, séparée de la raison, opposée à la raison, affirme sans preuves ou contre les preuves. Qui peu' autoriser cette

1. Les Sens el l'Intelligence, S» édit., 1868 (trad. fr. par Cazelles, 1874). 2<! part. De l'Intelligence, cli. iv, Association constructive, § 10, Conflructions des beaux-arts. Imagination [U; fr., p. 564.)

affirmation? Une inspiration qu'on dit supérieure, un enthousiasme, si l'on veut, quelque chose enfin où la raison n'a rien à voir, Yoilà le mysticisme. On se transporte dans une sphère où les lois intellectuelles n'ont plus d'application, on pose un principe qui n'a pas de valeur rationnelle, qui est au-dessus de la raison et de la science, et celles-ci, dit-on, n'ont pas à demander de quel droit on s'y fie. Mais ce droit non justifié n'est-il pas imaginaire, ce principe soi-disant au-dessuç delà raison, n'est-il pas tout simplement en dehors d'elle et partant nul, ce qui n'a point de valeur scientifique n'est-il pas absolument sans valeur? Question nouvelle, à laquelle la réponse sceptique et positiviste est en définitive la seule possible, si le point de départ des partisans exaltés de la foi est admis. Us se disaient à l'abri de toute objection dans ces hauteurs inaccessibles où ils planaient. Le positivisme les en déloge. Le surplus d'affirmation que la foi suppose est-il légitime? leur crie-t-il, et les vérités morales s'évanouissent avec l'illusion des rêveurs et des enthousiastes.

Maintenez au contraire que les vérités morales sont objet de connaissance, et puis proclamez que c'est un devoir de se mettre en état de les connaître, l'élément intellectuel est conservé. Vous pouvez alors parler de la foi, des conditions morales, personnelles, de la certitude, sans tomber dans aucun des excès que nous avons signalés. Vous rejetez ce premier rang quç tant d'éminents penseurs, veulent donner à la foi; vous rejetez le rôle infime que lui attribue le positivisme, JNi si haut ni

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si bas. Vous n'êtes pas arrêté davantage parla prudente retenue des sages du milieu ou par l'interdit audacieux de M, Herbert Spencer. Vous pensez que la raison est faible, sans être impuissante; que la foi est indispensable sans être tout ; que la volonté a le devoir de préparer la connaissance et d'acquiescer à la vérité connue, mais que la pratique de ce devoir, bien loin de nous jeter dans l'illusion et de nous exposer au sophisme, est au contraire ce qui nous en préserve le mieux.

Avouons-le pourtant : la mesure que nous recommandons, que nous cherchons, est difficile à garder. Pascal dit quelque part de l'homme : « S'il s'abaisse ; je le vante; s'il se vante, je l'abaisse. » En toute chose ne sommes-nous pas tentés de faire cela? On abaisse la foi, nous la vantons ; on la vante, nous l'abaissons. Nous voulons réfuter ceux qui laissent dans l'ombre l'élément moral : qui nous dit que nous ne le considérons pas trop, et que nous ne négligeons pas l'élément intellectuel? Nous voulons réfuter ceux qui oublient ou sacrifient cet élément intellectuel : qui nous dit que nous ne faisons point tort à l'élément moral? Notre langage est-il toujours juste, précis, exact? Nous tendons à cette exactitude sans y prétendre ; nous travaillons à garder cette parfaite mesure, sans oser nous flatter que nous la gardons en effet. Quoi qu'il en soit, en présence des systèmes les plus opposés, tous d'accord à séparer la foi de la raison, nous avons essayé de notre mieux de rappeler et de maintenir les distinctions nécessaires sans lesquelles on brouille tout.

M. Renouvier termine une longue et vigoureuse discussion du positivisme par la page que voici :

« Enfin, demanderons-nous aux positivistes : Èles-vous en état de nous démontrer, mieux que par de vaines remontrances, qu'il est plus sage et meilleur pour nous de nous en tenir au savoir borné , — bien plus borné au fond que vous-mêmes ne le pensez, — que de nous porter et nous confier d'esprit et de cœur à des croyances, avouées telles, sur des sujets qui intéressent et passionnent en général les hommes, et touchant lesquels il est très certain que ceci est vrai, que cela est faux, encore que nous n'en ayons pas la preuve par expérience ou par raisonnement univ£rsellement convaincant? C'est une démonstration d'ordre moral que vous avez ici à nous donner: oii est-elle? Vous ne sauriez vous élever à la certitude nia rien qui en approche et nous force de

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nous rendre, quand vous ne faites en somme qu'opposer votre manière de sentirait notre, et que soutenir que, des deux, c'est la nôtre qui est la mauvaise. Votre réduction prétendue ou désirée de l'esprit humain à « la science » n'est pas une science ; c'est une croyance, négative à la vérité, mais enfin, une croyance. C'est une espèce de religion, impie, à notre avis, qui vous incline à regarder comme vos inférieures en développement humanitaire les personnes attachées à des croyances positives, philosophiques et rehgieuses, de préférence à votre croyance à vous, qui est qu'il ne faut rien croire. Mais votre parti pris d'indifférence et de négation à l'égard de tout ce que vous estimez n'être pas établi scientifiquement, n'a rien à démêler ni avec la science, ni avec la logique, ni surtout rien à apporter, rien à prétendre dans une théorie de la certitude '. »

Quand M. Renouvier proteste avec tant de force contre le positivisme, c'est au nom d'une doctrine propre, la critique, ou, comme il dit encore, le criticisme. Système étrange, puissant, très remarquable, que nous devons étudier à part. Les assertions des partisans exaltés et celles des détracteurs de la foi morale viennent s'y réunir et s'y fondre. M. Renouvier parle de la morale et de la foi comme Kant et Fichte ; il n'admet, comme Coumot, que des probabilités dans l'ordre des vérités morales ; lui qui combat si vivement les positivistes, il reste pourtant d'accord avec eux pour re-

1. Renouvier, Critique philosophique, 21 fé-vrier 1878, p. 53.

jeter hors du savoir toute réalité transcendante ; enfin

il insiste ,sur le rôle de la foi morale, mais il est

plus sévère que personne pour la foi qu'il appelle

mystique : il y voit ce qu'il nomme énergiquement un

voltige mental.

Quel spectacle plein d'enseignement pour nous ! Où

mieux voir du même coup, dans un dernier et frappant exemple, la grandeur du péril auquel s'exposent ceux qui exagèrent le rôle de la foi moralcj et le tort de ceux qui la déprécient?

Examinons donc ce que devient la certitude morale dans le criticisme personnifié en M. Renouvier*. lien fait une étude approfondie, la nommant par son nom. Ce nom, il ne s'en sert jamais dans l'acception mesquine que l'usage consacre.

Notons d'abord les vues justes et excellentes que l'auteur développe avec une rare vigueur dans cette étude. On pourrait extraire de ses livres toute une série de propositions qui textuellement reproduites formeraient une théorie de la certitude, très belle et irréprochable, ce semble, à la condition seulement qu'on supprimât certains textes voisins, et puis, qu'on eût soin de rectifier ou d'interpréter quelques mots.

Il y a trois éléments dans la certitude, « l'élément de la perception, sensible ou rationnelle, l'élément

1. Renoiivier, Essais de critique générale, 2^ édit. — Voir surtout le 28 essai, Traité de psychologie rationnelle, d'après les principes da criticisme, 3 vol. — M. Renouvier a encore étudié la question de la certitude dans neuf articles fort remarquables de sa Critique philosophique, de février à septembre 1878. Il y expose les mêmes idées que dans ses Essais.

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passioiiiiel , l'clijnunl volontaire '. » Qu'est-ce qu'une conviction entière ? a Celle qui procède tout ensemble de la « raison, » du « cœur, » et de la « volonté. » « L'homme, par rapport à l'objet quelconque de sa pensée est certain, s'il le comprend de toute l'étendue de son intelligence, et se sent porté par un instinct puissant, animé d'une volonté immuable en l'affirmant, et se complaît dans cette affirmation entièrement et sans réserve*.» « Ces trois éléments distincts sont indissolubles. » Ils peuvent bien être inégalement distribués ; mais ils sont partout présents : l'homme est entier « dans chacun de ses états et de ses actes réfléchis. » «Nulle des trois grandes fonctions humaines ne saurait. être écartée de la certitude. » « Nous ne pouvons rien affirmer systématiquement, ni sans une représentation quelconque d'un groupe de rapports comme vraie , ni sans un attrait de quelque nature qui nous porte à nous engager ainsi dans la vérité aperçue, ni s.-ms une déterminalion de la volonté qui se fixe, alors qu'il serait possible, ce semble, de suspendre le jugement, soit pour chercher de nouveaux motifs et de nouvelles raisons , soit même en s'jibandonnant simplement aux impulsions qui se présentent*. » Ktre certain, ce n'est donc pas seulement « voir et savoir : » « c'est encore croire * », et ain^i c'est tout ensemble « saisir de

1. Essais de criliq'ie générale, 2» F,s>.ii. l. II, p. 136-137.

î. Essaif..., 2e £.-;«<;», t. II, p. \;:i.

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