Voir notre chapitre v, p
2. Malebranche, Traité de Morale, II, xiv, 5, et 1, vin, 17. Voir notre chapitre v, p. 299, note 1.
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il n'y a point là de quoi rendre l'athéisme innocent. Supposons que l'éducation ait donné et fortifié des préjugés contraires à la vraie idée de Dieu, en sorte que Dieu apparaisse comme un tyran plutôt que comme l'être bon par excellence : l'honnêteté même et la légitime fierté d'une âme bien née fera voir dans l'adoration de ce tyran la plus détestable des flatteries : liathéisme alors deviendra-t-il lui-même légitime ? La négation explicite, absolue, persistante de Dieu, sera-t-elle exempte de faute? Je ne le crois pas : car, à cet esprit troublé, violemment incliné vers l'athéisme, bien des choses pourtant ne sauraient manquer de présenter et d'insinuer quelques pensées contraires. Sa manière de juger devra donc lui paraître douteuse et suspecte, et ce sera pour lui un devoir d'éclaircir ses doutes. S'il déclare inacceptable la notion commune de Dieu, c'est au nom d'un idéal moral, qui est encore cette même notion sous une face choisie : il refuse à Dieu la toute-puissance, il n'est pas bien sûr de l'existence réelle de Dieu ; mais la bonté, la justice, la perfection morale, ne peuvent point, pense-t-il, ne pas appartenir à Dieu. A quelque excès qu'il s'emporte, tant qu'il conserve le respect de ces choses, il n'est point complètement athée. Ce n'est pas être tout à fait sans Dieu que d'adorer l'excellence morale, n'en fît-on qu'un idéal sans réalité. La logique peut bien montrer que cet idéal, s'il n'est rien en dehors de l'homme qui le pense, est insuffisant à fonder la religion : la reconnaissance de cet idéal n'en est pas moins, en soi, quelque chose de religieux,
et la révolte contre le tyran tout-puissant que l'on prend à tort pour Dieu, est encore, d'une certaine manière, u:i hommage rendu à la perfection divine. En un tel état, comment l'esprit ne serait-il pas rempli d'inquiétude? Comment ne se sentirait-il pas porté tour à tour dans des directions opposées? Cet idéal moral est une lumièr.; infiniment précieuse : si on la suit, si on demeure fidèle pleinement à cette idée de la perfection morale, comment n'aboutirait-on pas peu à peu à la croyance explicite en Dieu? Que si l'on arrive aune négation, comment cette négation serait-elle innocente? On ne nie point par conviction lumineuse et solide : Kant a bien remarqué qu'il n'y a jamais de certitude de la non-existence de Dieu. On nie par indifférence; on nie parce qu'on ne se donne pas la peine de chercher la lumière ; on nie parce qu'on trouve commode de demeurer dans une sorte de crépuscule* : cette indifférence n'est-elle point une faute? Ayant affaire à un athée, je n'ai pas à rechercher jusqu'à quel point il est coupable; je puis même, ou je dois, dans telle discussion purement spéculative, écarter toute question de culpabilité.: mais qu'importe? quand je parviendrais à imaginer un ensemble de circonstances qui rendraient la faute nulle, il resterait vrai que là où il n'y a pas invincible erreur, il y a faute ; or, je ne pourrais pas ne pas voir bientôt
1. «Ils restent dans leur crépuscule, » dit en parlant de certains esprits le P. Noury, dans un article intitulé : La question de bonne foi chez les dissiden/s. (Voir Études reUgiexiseSj historiques et littéraires des PP. Jésuites^ février 1867.)
qu'un pareil concours de circonstances est, en fait, chimérique : en fait, sur ce point fondamental, il peut y avoir de terribles inclinations à l'erreur, il n'y a pas d'erreur invincible. Par conséquent l'athéisme, et par là je n'entends ni l'absence de la notion de Dieu, ni une doctrine qui altère cette notion, ou qui logiquement la détruit, mais j'entends la négation explicite, réfléchie, absolue, et persistante de Dieu, l'athéisme est toujours coupable.
Est-ce donc que toute erreur volontaire naisse d'un parti pris et comme d'un choix positif du mal ? L'exemple même qui vient d'être étudié, témoigne que non ; et il convient de généraliser. Si l'âme, molle ou légère, néglige de s'approprier par la pratique les vérités morales qu'elle connaît, si, après quelques efforts peut-être, elle se lasse, et renonce à la lutte commandée parla conscience, la certitude s'ébranle à mesure que baisse l'énergie morale. Que les objections et les difficultés soulevées par une demi-science se présentent alors à l'esprit, le péril est grand : une secrète et fâcheuse connivence s'établit entre la raison surprise et les passions grandissantes ; l'éclat des vérités morales pâlit, les convictions qui semblaient si fermes chancellent et tombent. Ce n'est pas sous le poids d'arguments décisifs que disparaît la foi ; c'est plutôt sous le choc d'objections qui étonnent l'esprit pendant que les passions (et il y en a de bien des sortes) troublent le cœur. Jamais on n'acquiert la certitude que les vérités révérées tout à l'heure soient des faussetés. On a des
doutes qu'on n'éclaircit pas, des embarras d'où ron ne s'efforce pas de sortir : voilà tout. Et peu à peu l'habitude se forme de penser de cette manière perverse, je veux dire en dehors des conditions normales ; et enfin on peut arriver à une sorte d'impossibilité de reconnaître l'évidence. Qu'on parle alors da-sincérité et de bonne foi l Assurément il peut y avoir une certaine honnêteté dans l'erreijr même coupable, une certaine candeur d'âme, qui inspire la sympathie et une sorte de respect : je puis, à la condition de ne point donner aux mots leur sens plein et complet, honorer la sincérité et rendre hommage à la bonne foi de tel et tel homme dont je condamne cnergiquement les négations. Ce n'est pas pure convenance mondaine, pure politesse : c'est justice. Cethomme ne se sert-il pas avec loyauté des armes de l'argumentation? N'a-t-il pas vers la vérité de beaux et généreux élans ? N'a-t-il pas eu le courage sur tel point de surmonter un préjugé, d'avouer une erreur? Que sais-je? bien des choses décèlent la noblesse de son âme, et voilà ce que je loue, ce que j'aime en lui. Mais le même esprit de justice m'empêche devoir là celie absolue sincérité, cette parfaite bonne foi, qui, dans le for intérieur, devant la conscience, excuse complètement l'erreur. On n'a pas le droit d'exiger de moi que j'aille jusque-là, car je ne puis, pour absoudre un homme qui se trompe, accuser la vérité morale de se dérober, en ce qu'elle a de plus essentiel, à la bonne volonté qui la cherche et l'appelle. Ma conscience me défend de douter de la souveraine justice.
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Résumons cette discussion. Si la Yolonté fait tout ce qu'elle doit faire, s'il y a vraiment bomie volonté, l'évidence propre aux choses morales se produira, du moins à la longue. Tout homme de bonne volonté peut reconnaître les vérités primordiales. La bonne volonté diminue peu à peu les erreurs, et la même bonne foi qui nous excuse quand nous sommes involontairement dans le faux, est aussi le meilleur moyen d'en sortir. Mais, puisqu'il y a des vérités que la bonne volonté ne peut pas ne pas reconnaître, il y a des erreurs qui ne peuvent pas ne pas être des fautes.
Plus nous étudions les dispositions personnelles, subjectives, qui sont nécessaires pour reconnaître les vérités morales et y adhérer, plus aussi le caractère objectif de ces mêmes vérités se révèle clairement à nous. Entre le vrai et le faux, dans l'ordre moral et religieux, comme ailleurs, la différence est radicale. Plus qu'ailleurs l'intervention de la volonté est nécessaire, mais cela même prouve combien le vrai importe, et, comme en définitive la bonne volonté est celle qui s'attache au bien, l'objet fixe qu'elle suppose et l'obligation qui la lie déclarent assez l'autorité souveraine de la vérité. Si la libre adhésion est requise, rien n'est arbitraire. Chacun est responsable en son for intérieur de l'usage qu'il fait des facultés, des ressources, des moyens mis à sa disposition. Penser est chose naturelle ; bien penser dépend, en une certaine mesure, de notre libre arbitre : il y a du mérite à bien penser, et si l'on pense mal, c'est une faute ; mais, bien ou mal penser, ce
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n'est pas simplement respecter ou violer les lois de la logique : c'est surtout reconnaître ou méconnaître les vérités primordiales qui sont les objets essentiels de l'intelligcnce.