DE LA NATURE DES PREUVES DANS L ORDRE DES VERITES MORALES
Nous pouvons maintenant apprécier la valeur des convictions morales et religieuses.
La certitude logique, rationnelle, scientifique, a pour caractère éminent de se défendre par des arguments victorieux et de se transmettre d'une manière incontestable.
A la certitude des choses morales, dit-on souvent, ce caractère manque.
Le jugement ne repose plus, prétend-on, sur des motifs objectivement suffisants. L'usage a prévalu d'appeler « convictions morales et religieuses » l'ensemble des solutions admises par chacun touchant les grandes questions de l'ordre moral. On indique par là ce qu'il y a de profond et de sérieux, par suite de respectable, dans ces affirmations: on se contenterait de iiommer
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« opinions » ce qui aurait des racines moins vivaces dans l'âme ou ce qui concernerait des choses moins importantes. Mais ces « convictions », à parler rigoureusement , sont plutôt persuasion ; au sens précis des mots, convaincre s'oppose h. persuader, et Kant a marqué fortement cette opposition. « Je ne saurais, dit-il, exprimer comme un jugement nécessairement valable pour chacun que ce qui produit la conviction [Ueber- 2e^<^^m^). Je puis garder pour moi mo. persuasion [Ueberredimij), quand je m'en trouve bien, mais je ne puis ni ne dois la faire valoir hors de moi *. » C'est dire que les affirmations touchant les vérités morales et religieuses, si elles ne sont que persuasion et non conviction, en ce sens précis, n'ont aucune valeur objective. On ne peut réduire au silence le contradicteur. On ne peut établir la vérité de ce que l'on croit. L'objection déconcerte, ou irrite, ou affermit le croyant: mais quand arrive-t-il à la détruire complètement? Quand a-t-il le droit de dire qu'il a démontré quelque chose? Il démontre qu'il tient à ses croyances : rien de plus. Sa lumière ne devient pas la lumière des autres. Chacun chez soi, chacun pour soi : telle devrait être la devise de tous quand il s'agit des choses morales et religieuses.
Au point de notre étude où nous sommes parvenu, nous avons tous les éléments d'une réponse à cette assertion. , '
1. Kant, Critique de la raison pure. Méthodologie transcendantale, Cli. ii, 3» sect. De l'opinion, du savoir et de la foi. Kant dit que la foi est fondée sur des motifs subjectivement suffisants, mais insuffisants objectivement.
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La certitude morale ne se passe pas de la certitude rationnelle: elle la suppose, et s'y ajoute.
Le certitude morale, à la fois rationnelle et morale, naît et de la conviction et de la persuasion.
D'oii il suit que les preuves qui servent à la soutenir ou à la transmettre, ont elles-mêmes un double but : elles doivent faire voir la vérité et faire vouloir que la vérité soit.
Dès lors il est facOe de s'expliquer pourquoi ces preuves ne font pas la même impression sur tous les esprits, ni sur le même esprit en des temps différents ; pourquoi eUes ne produisent pas leur efiFet sur-le-champ; pourquoi elles ne viennent pas à bout de toutes les résistances. Elles établissent la vérité non moins légitimement que les démonstrations rigoureuses ou les vérifications expérimentales : leur valeur n'est pas moindre, leur action est autre, parce que leur nature elle-même est non pas inférieure, mais autre.
La transmission des vérités morales ne peut se faire d'un coup, par pur raisonnement, froidement: on les communique à l'enfant par l'éducation ; et si un homme qui en est bien persuadé veut les exposer aux autres, il a recours lui-même à la persuasion.
L'enfant puise dans une série de leçons proportionnées à son intelUgence les connaissances spéculatives dont il a besoin : il s'instruit. L'instruction, grâce à laquelle il se trouve pourvu de telles et telles notions, peut lui être donnée en un certain temps déterminé, et, si les matières à enseigner sont plus ou
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moins amples et étendues, selon les aptitudes ou les besoins de l'élève et selon la capacité ou la volonté du maître, c'est que justement elles sont susceptibles d'une délimitation précise. Dans l'éducation rien de semblable : c'est une œuvre de tous les moments, et la durée qu'elle doit embrasser ne saurait être fixée d'avance ; des objets sur lesquels elle porte, il n'y a point de programme arrêté: c'est une formation de l'âme, c'est une culture de l'homme : elle se propose d'aider à la croissance morale. Rien de plus varié que ses moyens, de plus souple que sa méthode : elle s'accommode aux besoins, aux circonstances ; elle se plie aux mille exigences de la nature vivante, elle en met à profit les mille ressources. C'est à ,elle qu'il appartient d'exciter, de diriger, de développer la conscience et la raison. C'est elle qui entretientl' atmosphère qui leur est favorable. Et dans ce travail incessant, délicat, difficile, son grand art c'est d'obtenir beaucoup de celui qu'il s'agit d'élever. Il faut, non se substituer à lui et le mouvoir comme par des ressorts, mais le rendre capable d'agir lui-même. Ainsi on soutient et on dirige l'enfant à qui on apprend à marcher, et ce qu'on veut, c'est qu'il devienne assez fort pour se passer de la main qui assure ses premiers pas : on lui applaudit dès qu'ilmarche seul. Les vérités morales sont donc enseignées, mais seul un enseignement pratique est efficace, parce que seul il répond à la nature de ces mêmes vérités et à la nature de l'homme. Cet enseignement est une initiation : il procède par degrés, et s'adresse à l'âme tout entière ; il s'aide même de la ma-
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chine, comme parle Pascal, il emploie la coutume, non pour asservir la raison, mais pour lui donner des moyens de défense. Il travaille à faire des vérités morales la substance même de l'homme, l'âme de son âme, la vie de sa vie.
Revenons aux preuves : nous aurons à faire des remarques pareilles. Dans les mathématiques, la démonstration, dans les sciences physiques, la preuve qu'on peut appeler positive, ne supposent rien qu'ellesmêmes pour obtenir ou plutôt pour forcer l'assentiment. Ce n'est pas que l'attention et même la préparation ne soient nécessaires, là comme partout. Nous l'avons déjà dit, et il y a lieu de le répéter. Qu'on vous propose une vérité mathématique évidente, quand vous avez l'esprit occupé ailleurs, vous ne la reconnaîtrez pas avant d'avoir ramené sur elle votre attention. Qu'on vous expose une théorie physique incontestable, mais quelque peu compliquée, vous n'y comprendrez rien tant qu'on ne vous aura pas fourni ce qui en est la base ou l'introduction indispensable. Mais enfin Ja preuve agit d'elle-même sur l'esprit en état de la comprendre, elle y opère par sa propre vertu la conviction, elle y apporte avec elle tout ce qui est suffisant et nécessaire pour manifester la vérité. Ou elle n'est pas une preuve, ou elle est complète en soi. On distingue très bien dans le domaine des connaissances positives d'une part les pressentiments, les soupçons, les conjectures, d'autre part les théories achevées et les résultats acquis à la science. La découverte se fait
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presque toujours par des moyens extra-scientifiques, et le génie a des intuitions qui devancent les preuves; la science faite ne laisse aucune part à la liberté de l'esprit : ce qu'elle lui offre n'est ni incomplet ni indéterminé; sur le point précis où elle est science, elle n'avance rien qui ne soit accompagné de raisons topiques et décisives *. Dans Tordre moral, la preuve est incomplète : elle ne dit pas tout, elle fait penser. D'après l'importante distinction que nous avons signalée plus haut, les propositions qui énoncent la vérité sont des formules, si l'on y voit surtout des moyens d'écarter l'erreur : elles définissent l'objet, c'est-à-dire qu'elles circonscrivent le champ où l'esprit peut se mouvoir sans se heurter contre un écueil ; considère-t-on ces mêmes propositions comme expression des choses, on les trouve toujours et forcément insuffisantes : elles apparaissent plutôt alors comme des symboles que comme des formules'^. Elles n'expriment pas tout ce que sont les choses, c'est trop clair; elles ne
1. Voir, sur la ditlérenee enlre la démonstration mathématique et la vérification positive d'une part, et la "çrmM dans l'ordre des vérités morales d'autre part, les très remarquables pages de M. Caro que nous avons déjà signalées dans notre avairt-propos.
2. Le P. Newman, dans ses Sermons preached before îhe Vniversity of Oxford, 1843 (avant sa conversion au catholicisme), et publiés de nouveau en 1872, dit (p. 271-272): « Almost ail reasons formally adduced to moral inquiries, are rather spécimens and symbols of the real grounds, than thèse grounds themselves. » Et, dans son Essay in aid of a grammar of Assent, ch. IV, §1, remarquant que les philosophes ne savent pas toujours bien distinguer « a mental act or state and a scientific rule, an interior assent and a set of logic formules, » il ajoute: « They are contemplating how représentative symbols work, not how the intellect is aiïected lowards the things which th«se symbols represent. »
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rendent même pas tout ce qu'il y a dans l'esprit de celui qui parle ou qui écrit. Elles suscitent et entretiennent, en celui qui lit ou qui écoute, des pensées analogues. Voilà leur office et leur utilité. Elles indiquent une voie, elles aident à y entrer, elles y dirigent : à vous d'agir, à vous de marcher.
Pascal a dit : « On se persuade mieux, d'ordinaire, par les raisons qu'on a trouvées soi-même, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres. » C'est vrai ; et tout l'effort de l'orateur ou de l'écrivain est d'amener ceux à qui il s'adresse à trouver eux-mêmes des raisons de se persuader. L'éloquence est l'art de gagner les âmes, de les entraîner où l'on veut, •liuyaYojYÎa t-.;, sclou le mot de Platou * : c'est une sorte d'évocation et de magie. Grâce à la parole vivante qui les remue, elles agissent elles-mêmes, et elles parlent : chacun se fait un discours qui est en accord avec celui de l'orateur : celui-ci ne fait pas tout. L'homme qui démontre une vérité mathématique dit tout : il n'est pas, il ne peut pas être éloquent.
Les vérités morales admettent et même appellent l'éloquence. Elles sont si amples qu'il faut désespérer de les égaler par la parole : la parole, pour être un peu moins indigne d'elles, se multiplie en quelque sorte et se colore. La science, là où elle est vraiment science, est définitive ; la démonstration des vérités morales n'est jamais finie. Leur objet, éternellement le même, est