‹ De la certitude moraleChapitre 9 sur 98 · Dcsoarics, ilcdilations, m · texte numérisé non relu

Dcsoarics, ilcdilations, m

homme au moment d'agir reconnaît ou du moins sent que telle conduite est celle qu'il est tenu de suivre, quoiqu'il puisse en fait en suivre une autre, cet homme a plus ou moins nettement, mais très réellement, l'idée du devoir.

L'agent moral, c'est-à-dire l'agent soumis à la loi du devoir, est libre, c'est-à-dire capable de se déterminer par lui-même à suivre la loi, sans quoi les ordres de cette -loi n'auraient aucun sens : ne serait-il pas absurde de prescrire une certaine conduite à qui n'est pas maître de se conduire soi-même? Si la passion, par exemple, meut cet être par un secret et tout-puissant ressort, c'est peine perdue de lui imposer des prescriptions qui impliquent la résistance à la passion ; et si la raison le détermine invinciblement, à quoi bon lui ordonner de faire ce qu'il fera inévitablement par la nécessité de sa nature raisonnable? L'obligation morale suppose la volonté, c'est-à-dire un principe d'action qui soit bien à l'agent lui-même, et la volonté libre, c'est-à-dire un principe d'action non seulement exempt de toute contrainte extérieure, mais encore exempt de toute nécessité intérieure, un principe d'action qui, sollicité par la passion, puisse y résister, et éclairé par la raison, suive cette lumière par un choix personnel, et non par l'impulsion de la nature. Notre nature, c'est ce qui est né avec nous, c'est ce que nous avons reçu, c'est ce qui est en nous sans nous : l'obligation morale suppose en nous la puissance de faire quelque chose qui soit à nous, qui soit par nous, quelque chose dont notre nature ne suffise pas à rendre

O lNTnO[»UCTION.

compte, et c'est cette puissance qui s'appelle volonté, et pour marquer l'indépendance oii elle est, non pas à l'égard de la loi, mais à l'égard de la nature, on dit qu'elle est libre.

La liberté apparaît donc comme une condition de la moralité : en elle-même, c'est un fait, un fait attesté par le sens intime; considérée dans ses rapports avec le devoir qui en cst]a raison et dont elle est la condition indispensable, c'est une vérité et une vérité de l'ordre moral.

Le devoir est un commandement, un ordre qui n'a rien d'arbitraire, mais qui est souverain ; un ordre qui est l'expression d'une loi parfaitement raisonnable et parfaitement bonne, digne de tout notre respect et de toute notre obéissance : aucune force humaine, aucune force possible ne peut empêcher cette loi d'être ; aucune force humaine, aucune force possible ne peut la changer : elle est inviolable et immuable, quoique, en fait, elle soit souvent violée ou méconnue. Cette loi qui s'impose à notre esprit avec la puissance d'une vérité éternelle et à notre volonté avec l'autorité d'une règle obligatoire, ne peut avoir l'homme pour origine et pour principe. Raisonnable, elle suppose la Raison en soi; excellente, elle suppose le Bien en soi; puissante, elle suppose la volonté parfaitement sage et bonne de l'Être qui est le principe de toute Vérité et de tout Bien. Cet être, c'est Dieu.

Toutes ces vérités sont enchaînées les unes aux autres parles liens les plus étroits et les plus solides, et toutes

ces vérités sont des vérités morales : qu'y trouvonsnous en effet? la règle même de la moralité, ou les conditions qui rendent cette règle possible et intelligible.

L'agent moral est libre, et il a une loi : dès lors l'action à laquelle il se déterminera sera bien à lui, et elle ne sera pas indifférente, c'est-à-diro qu'elle lui sera imputable, qu'il devra en rendre compte, et que les diverses qualifications que pourra recevoir l'action pourront et devront servir h qualifier l'agent luimême : c'est là ce que nous appelons responsabilité, nouvelle notion morale, étroitement liée à celles que nous avons déjà énumérées, nouvelle vérité, qui est manifestement une vérité de l'ordre moral.

Responsable, l'agent moral a un compte à rendre et un jugement à subir : si ce compte et ce jugement se résument dans ces mots : « il a bien agi, » il faut ajouter tout de suite : « il a mérité; » dans le cas contraire, il a mal agi, il a démérité. L'agent qui a usé de sa liberté pour faire son devoir, a gagné en valeur, en dignité, en excellence, et la justice exigeant que chacun soit traité comme il le mérite, cette valeur, cette dignité, cette excellence nouvelle et volontaire appelle et attire une récompense, c'est-à-dire un certain plaisir, une certaine jouissance qui soit donnée à l'agent moral précisément parce qu'il a bien agi : et ainsi ce bien qu'on peut appeler sensible, puisque de quelque ordre qu'il soit, et si intellectuel, si pur qu'on le suppose, il est plaisir ou joie, et comme tel, consiste

8 INTHODUCTION.

précisément à èlre goûté, h être senti, ce bien devenant le prix ou 1.1 oonséquence méritée de la bonne action, prend hii-mêmc un caractère moral.

D'un autre côté, l'agent qui a usé de sa liberté pour manquer à son devoir, a perdu en valeur, en dignité, on excellence, et, parle même principe de justice, cette déchéance volontaire appelle et attire un c/iâfwiejit, c'est-à-dire une certaine peine, une certaine souffrance, qui soit infligée à l'agent moral, précisément parce qu'il a mal agi : un mal sensible, je veux dire consistant en une souffrance, laquelle est sentie, ou n'est rien, de quelque ordre qu'on la suppose, un tel mal devenu ainsi la conséquence méritée de l'action mauvaise, prend un caractère moral. Or, la vertu, qui est la constance dans le bien moral, appelle le bonheur, qui est la continuité dans la vraie joie; et de morne la constance dans le mal moral appelle le malheur : qui s'attache d'une volonté forme au devoir et au bien, doit être heureux ; qui s'attache d'une volonté forme au mal, doit être malheureux. F.a volonté n'eùt-ellc fait que dans une seule circonstance le choix du bien ou du mal, ce choix, s'il est délibéré, s'il est fait avec entière connaissance de cause, avec pleine liberté, constitue un consentement au bien ou au mal, qui, tant qu'il n'est ni révoqué ni rétracté, est en quelque sorte continu et réclame pour l'agent bonheur ou malheur, récompense continue ou châtiment continu. Telles sont les exigences de la justice. Ce sont là autant de vérités de Tordre moral, formant une chaîne indissoluble.

En méditant ces vérités, on entrevoit l'admirable ?jarmonie des choses : la pratique du devoir exige des sacrifices ; mais la justice rédame impérieusement l'accord de la vertu et du bonheur. Dès lors, le sens de la vie présente apparaît, et du même coup la nécessité morale d'une autre vie. C'est le devoir qui doit tout dominer ici-bas ; mais le devoir fait naître l'espoir, l'espoir d'une vie meilleure, où la justice sera satisfaite, et avec la justice les aspirations les plus profondes et les plus vives de la nature humaine. En même temps, on comprend que la seule récompense digne de la vertu c'est la possession des vrais Ijiens, comme nussi le seul châtiment digne du péché c'est la perte de ces mêmes biens. Or, qui peut réaliser cet espoir de la vraie récompense ou cette crainte du vrai châtiment? celui-là seul qui peut être le juge infaillible des consciences, celui-là seul qui à cette sagesse et à cette justice joint une puissance irrésistible, celui-là seul dont la possession peut être pour l'âme le suprême bien, ou la perte le suprême mal ; celui-là enfin qui, étant l'auteur de la nature humaine, sait ce qui pour elle peut s'ajouter comme par surcroît au suprême bien ou au suprême mal, et, le sachant, a la puissance nécessaire pour rendre cela effectif. Ainsi Dieu, souverain législateur, est encore le souverain juge, le souverain rémunérateur, le souverain punisseur, et c^te vérité : Dieu existe, se montre de toutes parts à qui reconnaît le devoir : c'est au premier chef une vérité de l'ordre moral, c'est elle qui soutient toutes les autres, et si les autres servent à la révéler,

c'est précisément parce que toutes ont en elle, cl en elle seule, leur principe et leur raison. Mais du même coup la vraie nature de l'agent moral se montre à nous : librement soumis à la loi morale, destiné à être, dans une autre vie, citoyen du royaume moral dont Dieu est le chef, il est distinct du corps. La spiritualité de l'âme est donc encore une vérité morale ; car si c'est, en soi, une vérité psychologique et métaphysique, elle est à chaque instant supposée en morale.

Nous pouvons ramener à quatre chefs tout ce système :

V La loi morale; 2° La liberté morale ; 3° L'existence de Dieu; A" La vie future.

Ce que nous ne nommons pas expressément est impliqué dans le reste.

Il importe que ces vérités soient reconnues. Elles le sont partout où il y a civilisation. Elles ne sont pas pures chez tous les peuples civiUsés. Plus elles sont pures, plus haute est la civilisation elle-même. Là où elles s'altèrent et diminuent, tout se corrompt et baisse autour d'elles. Je sais bien qu'il y a des hommes de notre temps qui pensent le contraire. A leur sens, l'humanité, en sa virilité et maturité, doit mépriser les rêves qui ont charmé ou épouvanté son enfance, elle doit secouer le joug qui a pesé sur sa jeunesse. C'est, disent-ils, la condition du progrès; et, pour préparer l'avenir brillant qu'ils promettent au monde, il faut pré-

cisément, selon eux, renverser tout ce qui a été tenu jusqu'à présent comme élément indispensable ou immuable fondement de l'ordre social. Mais sans discuter ici ces étranges nouveautés, ne suffit-il pas de dire que l'expérience de tous les siècles les contredit? Une enquête sérieuse entreprise à travers tows les temps et tous les pays établit qu'aucun peuple ne se passe impunément des vérités morales et religieuses *. La vraie prospérité ne se trouve que là où ces vérités sont l'objet du respect et la règle de la vie. Répétons donc, malgré les dénégations et les clameurs de certaines gens, que le degré de civilisation dépend de la lumière dont ces vérités brillent dans les esprits et de l'influence qui leur est accordée dans les mœurs privées et publiques.

Ajoutons que c'est l'honneur des peuples chrétiens d'en avoir une vue nette et un sentiment profond. Nulle part, hors du christianisme, elles ne sont complètes et pures. Nulle part, sans le christianisme, elle n'ont toute leur efficace. Mais je ne me propose pas ici d'examiner ce qu'elles peuvent devoir aux influences ou aux institutions qui contribuent à les porter dans les âmes et à les y maintenir. Je ne cherche pas non plus comment on en peut faire la science. Je voudrais seulement déterminer de quelle nature est la certitude qui leur est propre, et quelles sont les conditions personnelles que cette certitude suppose. L'excellence des vérités morales et le caractère de la personne humaine font qu'ici la

1. Nous faisons allusion ici aux ouvrages si remarquaMes de Le Play.

ccrlilude est elle-mètne d'une qualité particulière et supérieure. Il convionl de la nommer morale : c'est son vrai nom. Si l'on hésite à le lui donner, c'est que ces mots (( certitude morale » ont dans la langue commune une acception plus humble ou plus restreinte. Ils désignent en effet soit une assurance pratique, assise sur des probabilités, soit la certitude du témoignage humain, parce que, dans les deux cas, la confiance de l'esprit repose sur ce qu'on peut appeler la nature morale ' de l'homme. L'habitude d'employer ainsi ces mots d'une • manière inférieure ou toute spéciale les rend inhabiles, ce semble, à l'usage que justifie leur sens premier et naturel. L'idée qu'ils exprimeraient si bien n'est pas celle qu'ils éveillent par eux-mêmes, et, à moins d'une explication, ce n'est pas à la certitude des vérités morales, des choses morales, qu'ils font penser. Pourquoi ne serait-il pas permis de rectifier ici l'usage? C'est un grand maître en fait de langage, sans doute, el il faut en général respecter ce qu'il établit et consacre : pour parler avec plus de propriété et de précision, on risque, par des changements téméraires, de brouiller tout; mais ici un tel danger ne semble pas à craindre. Pourquoi des mots simples, nets, exacts, qu'aucun équivalent ne réussit à remplacer, ne recevraient- ils pas leur sens complet et original? Nous excluerons donc la signification vulgaire pour restituer celle qui est la vraie, et par certitude morale nous entendrons toujours la certitude propre aux vérités morales, laquelle a elle-même un caractère moral. Toute équivoque

étant ainsi écartée, nous userons sans scrupule de ces

termes courts, qui disent fort bien ce qu'ils ont à dire'.

L'étude de la certitude morale est chose difficile.

1. Kant emploie les moii certitude morale dans le sens que nous adoptons ici. Il oppose à la certitude logique (logiscrie Gewisslieil) la certitude vwrak (moraliscbe Gewissheit), liée au sentivient moral (moralisclie Gesinnung). Voir, dans la Critique de la raison pire, le chapitre intitulé : Canon de la raison pure, et, dans ce chapitre, la troisième section : De l'opinion, du savoir et de la foi. Nous étudierons plus loin les caractères attribués par Kant à cette certitude morale; ici nous signalons seulement l'emploi des mots. — Le P. Gratry, dans la Crise de la foi, parlant de la foi naturelle, de « celte foi qu'on doit avoir parce qu'on est homme » (p. 7), dit que « la vie porte en elle-même sa certitude » (p. 46), et déclare que si l'on a en soi la vie morale ou religieuse, on a celle « absolue certitude... qui est . la certitude morale, parce qu'elle est la beauté morale » (p. 8). — Nous avions terminé le présent ouvrage, lorsque les deu.x écrits que nous allons mentionner nous ont été signalés. Le P. Largent, de l'Oratoire, nous a fait connaître un traité De Vcra RcUgione, qui a pour auteur un Sulpicien, M. Brugère. L'ouvrage est de 1873. Nous y avons trouvé un Appendice (le premier) tout à fait digne d'être noté. De emdentia morali in veritatibus relirjiosis. L'auteur entend par évidence morale celle qui suppose quelque condition morale; il constate avec regret qu'on en néglige trop souvent l'étude; il en indique en sept pages la nature, les caractères, la portée, le fondement; il termine en montrant la convenance de cette évidence morale dans l'ordre des vérités religieuses. Nous n'avons rien trouvé qui eût plus de rapport à nos propres idées sur la certitude morale que celle courte et substantielle note sur l'évidence morale. — Nous devons la connaissance de l'autre écrit à M. Paul Janet. C'est un Traité des vrais principes qui senenl de fondement à la certitude moi aie, placé en tète de la seconde édition (1737) d'un Essai philosophique sur l'aine des bêtes, dont l'auteur est David- Henaud Boullier, qui fut minisire prolcstanl à Amsterdam et à Londres, et combattit avec -vigueur la philosophie sensualiste et les tendances irréligieuses du dix-huitième siècle. Il ne donne pas aux mots « certitude morale » ce que j'appelle le grand sens, mais il s'en approche. Il déclare « la matière » qu'il traite « presque neuve, quoique par son importance elle méritât bien de ne l'être plus. » Il admet « un ordre de démonstrations diiïérenl de celles de géométrie. » La certitude des faits ou des vérités contii-gentes n'est point une certitude métaphysique, mais elle est fondée sur des

principes métaphysiques, et ainsi nous pouvons parfaitement convaincre

autrui de ces faits el de ces vérités, après nous en être assurés nous-mêmes.

Celle « certitude morale » est donc une vraie certitude, distincte de la pro-

Combien n'est-il pas délicat de faire la part de la volonté et des dispositions personnelles dans l'assentimenl, sans faire tort au caractère universel, absolu de la vérité! Nous l'essaierons, avec un profond sentiinenl de notre faiblesse, mais avec une très ferme conviction.

habilité, et même de la simple assurance raisonnable. Celle-ci a lieu quand il n'y a aucune raison de douter. La certitude morale exclut la possibilité du doute, non point métapbysiquement, mais moralement, en ce sens que le contraire de la chose affirmée est impossible, non en soi, mais parce qu'il viole le principe de la raison suffisante, répugne aux attributs moraux de la diviuité, renverse la sagesse et la bonté du Créateur. Dans les choses qui passent le pouvoir humain, cl qui par la toute-puissance divine pourraient être réellement autres qu'elles ne paraissent, la véracité, qui est essentielle à l'être parfait, change l'assurance en démonstration. Voilà le fondement mclaiihyaique de la certUade viorale. Beaucoup de gens, il est vrai, ne pensent pas ii cet axiome, que bieti seul ne saurail tromper : mais il y a une « idée qui est obscurément au fond de leur esprit, et qui sert d'appui secret à leur foi», et « cette idée n'est autre que celle de la boulé du premier être. » Leur croyance est fondée sur des principes solides : « ces principes que le vulgaire est incapable de développée nettement, le philosophe les saisit, les démêle et les arrange.» La certitude morale s'étend à un très grand nombre d'objets : faits historiques, causes physiques ou causes des phénomènes de la nature, uniformité et permanence des lois naturelles, e:(istence des esprits ou agents immatériels, réalité du monde intellectuel, composé d'êtres libres et intelligents, réalité du monde des corps. — On voit, par l'exemple de Bouliier, que ces mots cerlilude morale tendent depuis longtemps à d-'passer les limites étroites où les renferme l'usage ordinaire (d'après le Dictionnaire de TAcadémie française, certitude morale signifie « certitude fondée sur de fortes probabilités telle qu'on peut l'avoir dans les choses ordinaires de la vie. ») 11 est à remarquer d'ailleurs que les mots évidence, ou certilude, ou preuves morales, qui ont leur origine dans les distinctions de l'école, désignent chez les théologiens catholiques une vraie et absolue certitude (dont le témoignage est le plus fréquent, mais non le seul exemple), certitude fondée, disent-ils, sur un principe métaphysique. Consulter les Prxecliones Iheologicx du P. Perrone, éd. de Paris, 1870, t. I, p. 3 et 40, et t. IV, p. 538 et suiv. et p. 576 et «liv. Voir aussi au dix-septième siècle, entre autres, l'Espagnol Jean de Lugo (1580-1600), jésuite et cardinal, qui enseigna à Rome la philosophie et la théologie. De Fide, disp. 2, n» 40; et le célèbre jésuite Français, Denis Pelau (1583-1562), bogmala theologica. De Deo, I, i, § 4.

Nous tâcherons de montrer que, si l'adhésion est un acte oi!i il entre quelque liberté, l'objet lui-même est une réalité indépendante de nous, en d'autres termes, que nos affirmations ont, comme on dit maintenant, une valeur objective. Nous laisserons à la raison le droit et le pouvoir de reconnaître le vrai et de juger des choses. Nous nous garderons d'abandonner au sentiment le critérium de la vérité ; et nous établirons que si la volonté prépare la créance, elle ne la forme pas, et que si elle dispose l'esprit à recevoir la lumière, elle ne la fait pas naître. Les principes de vérité qui sont la règle de tous les jugements sont des principes rationnels. Le critérium suprême et sûr dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre moral est là, et non ailleurs. La foi surnaturelle elle-même suppose que la divine révélation est proposée à i'inteUigence et à la raison, et qu'elle offre des caractères assez frappants, des motifs de crédibilité assez manifestes pour que l'esprit la reconnaissant par ce moyen lui donne, avec le secours de la grâce divine, un assentiment raisonnable. Que dire donc de cette foi naturelle que nous trouverons parmi les éléments de la certitude des vérités de Tordre moral? Qu'elle supprime la connaissance? Nullement. Sans doute, « la véritable épreuve de la foi c'est de croire ce qu'on ne voit pas*. » Mais « il ne faut pas exclure la connaissance, à Dieu ne plaise ! » Non, nous

1. Bossuet dit cela de la foi surnaturelle {hUàxiaiiom sur l'Évangile. La Cène, 2® part., 20^ et 37» jours). Nou3 pouvons l'appliquer avec justesse à la foi û a tu relie.

n'ôlcrons jamais à la raison ce qui est son droit et son propre office : discerner le ■vrai du faux. Le mysticisme exagéré et faux, la théorie sentimentale, ou toute autre théorie analogue, met à la place de la lumière de la raison quelque chose de purement subjectif et d'aveugle : c'est donner carrière aux illusions de l'imagination, rendre impossible toute preuve valable de la vérité, enfermer chacun dans sa sphère personnelle, sans permettre aucune communication entre les esprits, enfin, c'est rendre la vérité même purement relative et changeante, autrement dit toute subjective, et ainsi préparer le triomphe du scepticisme.

Nous pourrons d'autant mieux échapper à tous ces excès, et néanmoins insister sur l'importance des dispositions personnelles pour reconnaître le vrai dans les choses morales, que ces dispositions mêmes se montreront à nous comme obligatoires. Si dans l'adhésion à la vérité nous introduisons un élément de liberté, nous y introduisons du même coup un principe de fixité et d'unité, puisque cette liberté est assujettie à la loi du devoir : c'est un devoir de se mettre en état de reconnaître le vrai, c'est un devoir de se préparer à voir la lumière, c'est un devoir de s'attacher avec une courageuse fidélité aux premiers rayons qui frappent l'esprit, pour mériter de plus abondantes clartés ; c'est un devoir de rendre l'esprit apte à saisir les choses morales par une bonne volonté sérieuse, qui fasse de la vérité connue une règle pratique, et qui d'avance soumette l'âme tout entière à la vérité quelle qu'elle

soit et quoi qu'elle puisse exiger ; c'est un devoir enfin d'embrasser la vérité quand elle paraît, d'y acquiescer, d'y consentir, de se donner à elle tout entier. Or le devoir est, de soi, chose valable pour tous et visible pour tous. Ce n'est donc pas rendre la vérité subjective que de regarder comme indispensable pour l'atteindre des dispositions personnelles, subjectives assurément, mais obligatoires. Dans l'obligation, il se fait une merveilleuse alliance de l'élément subjectif et du principe objectif. L'accomplissement du devtDir est bien ce qu'il y a au monde de plus personnel, mais le devoir est aussi ce qu'il y a de plus indépendant de nous : le devoir nous domine avec une autorité souveraine. C'est de moi qu'il dépend de faire ou de ne pas faire ce que je dois : mais si je le dois, c'est en vertu d'un principe supérieur qui se fait voir et sentir avec une incomparable force.

Tel est donc notre dessein : montrer que la certitude des vérités morales est d'un ordre à part, d'une qualité spéciale, et qu'elle suppose des conditions personnelles, subjectives, sans que la vérité soit elle-même réduite à une valeur purement subjective.

Nous avons tout à l'heure parlé de foi : nous adoptons en effet ce mot pour marquer les caractères particuliers de l'adhésion aux vérités morales. On verra dans la suite de cette étude pourquoi il nous, semble juste et convenable. Ce que nous devons établir dès maintenant, avec toute la netteté possible, c'est la distinction entre deux sortes de /o/j l'une naturelle, l'autre surnaturelle.,

Nous condnmnons l'usage indiscret de la langue chrétienne en matière de pure philosophie. Si un même terme a une acception théologique, et aussi un sens purement naturel, l'employer dans ce dernier sens est assurément légitime, mais à la condition de dire expressément qu'il a l'autre acception, et que si on la néglige présentement, on se garde bien de la nier ou de la méconnaître. C'est ce qu'il y a lieu de faire pour la foi. La foi chrétienne suppose une révélation divine ; elle a pour objrt des vérités qui dépassent la portée de la raison ; elle a pour motif formel l'autorité de Dieu révélateur infaillible; elle a pour fin la surnaturelle béatitude. La foi dite morale, ou rationnelle, ou naturelle, a son prineipe dans la constitution même de l'homme, qui est par nature un être raisonnable et moral; elle a pour objet des choses qui sont du domaine propre de la raison; elle suppose des connaissances acquises par l'exercice de l'intelligence et par le raisonnement ; elle ne prépare point l'homme à la vision intuitive et à la possession proprement dite de Dieu. Ces différences ainsi marquées en traits précis, nous déclarons que c'est seulement de la foi naturelle ou morale que nous parlerons ici. Non que nous prétendions que l'ordre naturel suffise; mais nous y bornons notre présente étude. Nous plaçant, par l'abstraction spéculative, sur le terrain de la pure raison et de la simple nature', nous voulons

1. .Mgr Pie, évêque de Poitiers, (Euvres, quatrième édition, 1873, t. 11, p. 373 et 413.

INTRODDCTION. 19

étudier ici ies conditions de la certitude dans l'ordre des choses morales et de la religion naturelle, et cette « foi qu'on doit avoir parce qu'on est homme*. »

C'est depuis un siècle environ qu'on parle beaucoup de /(Oz naturelle, de /bz morale. Les philosophes les plus divers attribuent à la foi un rôle considérable. Jacobi et Kant, qui se combattent, l'admettent l'un et l'autre, et l'r.n et l'autre en exagèrent la portée. Fichte prétend terrasser le doute, non par la science, mais par la foi. Ampère et Maine de Biran, en France, Hami'ton et ses disciples, en Angleterre, opposent au système de nos connaissances le système de nos croyances. Plus tard, le P. Gratry développe ce que les penseurs de tous les temps ont dit des conditions morales de la connaissance, expose ce qu'il appelle la genèse de la lumière dans l'âme, et déclare qu'il y a une foi naturelle dont le principe est la voix de Dieu dans la conscience et Ifi raison ^ En d'autres écoles, où l'on ne professe point pour les vérités morales et religieuses le même respect, c'est encore de la foi qu'on les fait dépendre, et c'est à ce titre qu'on les traite d'illusions. Tout le monde sent que les choses de l'ordre moral ne sont pas saisies et affirmées de la même manière que le reste. Bien des erreurs se mêlent à cette vue ou à ce soupçon : mais c'est une chose très considérable que cette vue ou ce soupçon. La question de la foi morale

\. Gratry, Crue de la fei, p. 7.

2. Gratry, Conn. de Diai^ 2" part., cli. m, et Crise de h foi, p. 'i-12.

est, en soi, une des plus graves que la philosophie puisse agiter : on peut dire que c'est une de celles dont le temps présent réclame le plus particulièrement l'examen. Les très fortes et très remarquables études de M. Renouvier sur ce sujet suffiraient à elles seules pour démontrer que jamais la question n'offrit plus d'intérêt et ne demanda aux esprits sérieux, épris des choses morales, un effort plus énergique pour démêler autant que possible le vrai du faux, pour dissiper les confusions, pour corriger les exagérations, pour prévenir ou réparer les méprises, pour établir enfin comment la certitude dans l'ordre moral est, en un sens, d'une autre nature qu'ailleurs, mais non moins légitime : en sorte que, s'il était permis de parler de degrés quand il s'agit de certitude, il faudrait dire : loin d'être moins assurés des vérités morales que des vérités mathématiques, « nous le sommes sinon plus^ du moins wzî'ewx encore, s'il est possible * . »

1. M. Cai'O, étude sur Joufiroy, ilevuc dsi itxa mondts, 15 mars 186S.

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