Piiscal. Pensce
qui est en cause, ce n'est pas notre intelligence prise d'une manière abstraite, c'est nous tout entiers, c'est notre personne : un appel nous est adressé : adressé par qui? par un être réel aussi, par un être personnel. Au fond, tout consiste en ceci : Tnppel de Dieu, la réponse de l'âme. C'est là toute la vie morale. Comment donc un simple raisonnement aurait-il la puissance d'opérer dans l'indifFérent un changement subit et de nouer entre lui et le divin objet des liens d'âme, si je puis parler ainsi? Écoutons Pascal: « Il faut se tenir en silence, et ne s'entretenir que de Dieu qu'on sait être la vérité ; et ainsi on se le persuade à soi-même. » On sait que Dieu est : c'est bien ; mais à quoi sert cette connaissance sèche ? Il faut croire, et « c'est à force de se dire les choses à soimême qu'on se les fait croire ». « Quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, il faut nous abreuver et nous teindre de cette créance, qui nous échappe à toute heure ; car d'en avoir toujours les preuves présentes, c'est trop d'affaire. » Et Maine de Biran dit la même chose : « Il faut que les vérités s'incorporent à nous, et nous pénètrent longtemps, comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la laine qu'on veut teindre. 11 y a une pénétration lente de chaque jour, une intussusception de la vérité qui doit nous conduire dans toute la vie, qui fait que cette vérité devient à notre âme ce que la lumière du soleil est à nos yeux, qu'elle éclaire sans qu'ils la cherchent. » Et encore: « Quand nous creusons dans la vérité pour la pénétrer, elle creuse aussi en nous pour entrer dans la substance de notre âme. Alors seulement
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elle devient pratique, et nous est comme une partie de nous-mênn'S ; autrement, nos sentiments les plus tendres et les plus vifs, nos résolutions les plus fermes, toutes nos vues momentanément claires et distinctes, ne sont que i]<' vaines ombres, des fantômes passagers \ » Descart»'- dit quelque part qu'il est très nécessaire d'avoir bi<n compris une fois en sa vie les principes de la métaphwique, mais qu'il serait très nuisible d'occuper souvent son entendement à les méditer: le meilleur est de se cuntenter de retenir en sa mémoire et en sa créance It - conclusions qu'on en a une fois tirées, puis d'employ r le reste du temps qu'on a pour l'étude aux pensées 01' l'entendement agit avec l'imagination et les sens*. C'( t un conseil tout opposé qu'il faut donner à qui veut -'• bien pénétrer des vérités morales. On ne peut trop ifS considérer. Il faut sans cesse renouveler ses pensée -. Il ne faut pas dire: J'ai bien vu cela, je tâcherai de me souvenir de cette vision. Vous ne garderez qu'uin' image morte; et, dans l'occasion, vous n'aurez ni lumière en l'esprit ni chaleur au cœur. Cette formule qui, tel jour, à telle heure, était si pleine, si féconde, vous avez cru qu'il vous suffirait de la retenir : si vous ne revenez point sur les choses qui vous l'avaient sujjgérée,. si votre pensée n'est point remise en mouvement, cette formule sera vide et inerte, et elle ne vous servira de rien. Ce sera la lettre toute pure, l'esprit
1. Maine de Biran, Journal intime, 17 novembre 1820, et octobre 1823.
2. Descarics, Uttres (à la Princesse Elisabeth), éd. Cousin, t. IX, p. 134; éd. Garniér, t. III, p. 252.
et la vie se seront retirés. Et ainsi en toutes choses. Il ne faut pas dire : Quelles clartés ! Oh! il fait bon être ici, établissons-y notre demeure. Il faudr^i redescendre de ces hautes cimes, perdre ces lumières dont on était ébloui, et puis les reconquérir par de nouveaux efforts. Ni la sagesse ni la science ne sont jamais achevées icibas : on ne peut jamais se fixer nulle part, s'établir définitivement, se reposer, jouir.
Voilà donc comment les vérités morales entrent dans l'esprit et s'y maintiennent : de là des conséquences faciles à déduire et très importantes. Si l'athée, par exemple, se plaint de ne pas trouver l'existence de Dieu suffisamment prouvée, on peut lui répondre : Vous demandez plus de lumière, et ce n'est pas l'augmentation des preuves que vous devriez chercher, mais la diminution de vos passions. Passions subtiles et délicates, je le veux, car vous êtes un honnête homme ; secret orgueil dont vos semblables peut-être ne souffrent pas, mais qui vous empêche de l'endre à la vérité tout ce qui lui est dû ; invisibles faiblesses, qui peut-être ne vous font manquer à aucun de vos devoirs sociaux, mais qui vous rendent coupable de trahison envers la vérité ; enfin toutes sortes d'attaches et d'injustices, de néghgences, de lâchetés, petites, je l'accorde, mais multipliées, mais presque aussi vieilles que vous, perpétuel démenti à votre prétendue bonne volonté, perpétuel obstacle à la vérité. Vous ne croyez pas. Eh bien, laissez -moi vous faire respectueusement une question : Ètes-vous sûr de n'avoir rien à vous reprocher?
388 CHAl'ITRE VII,
Je ne vous accuse pas, je ne vous juge pas. Jugezvous vous-même. Sondez votre cœur. Examinez votre conscience. Avez-vous fait, avez-vous tâché de faire tout le bien que vous connaissiez? Sérieusement, en conscience, êtes-vous content de vous, ou mécontent? et si vous êtes mécontent, est-ce un mécontentement poétique, et comme une déception d'artiste trompé dans ses rêves et ses aspirations, ou un viril regret de n'avoir pas assez bien usé de la vie, un chagrin pratique de n'avoir pas fait tout ce que vous pouviez? Voyez, et jugez.
C'est ainsi que je parlerais à l'athée si j'entreprenais de lui rendre la foi en Dieu. Renoncerais-je pour cela à opposer à ses raisons des raisons, à ses arguments, des arguments? Ce serait folie. Mais il me serait impossible de mettre toute ma confiance dans les seules ressources de l'argumentation. Comment ne serais-je pas incomplet, insuffisant, et par suite impuissant, £i aux moyens intellectuels je n'ajoutais ou ne mêlais les moyens de l'ordre pratique et moral? Un traitement approprié à l'état d'âme dont il s'agit, est de rigueur. Cela va de soi. Je veux produire une conviction ayant un caractère moral : je ne puis espérer d'y réussir en ne m'adressant qu'à l'esprit tout seul.
Dans toutes les questions morales, la persuasion réclame l'emploi de moyens semblables. Quand l'ignorance ou l'erreur sont involontaires, l'acceptation de la vérité jusque-là ignorée ou méconnue n"a pas lieu saris
que 4a volonté agisse. Quand Terreur est volontaire, c'est un véritable mal à traiter. Ici et là, la méthode morale se joint à la dialectique rationnelle. La résistance aux preuves les plus péremptoires se prolongerait-elle indéfiniment, il ne faudrait ni s'étonner ni se troubler. C'est une suite de la nature des vérités morales que, la volonté étant rebelle ou insouciante, l'esprit puisse échapper à leurs prises par quelque endroit. Il trouve toujours des difficultés dont il profite, des obscurités dont il tire parti, des apparences de raisons contraires qu'il exploite; et cela s'explique, nous l'avons vu, par l'économie même de la vie morale : il n'y a rien à en conclure ni contre l'existence objective de la vérité ni contre la légitimité des preuves destinées à l'appuyer.
Platon dit admirablement dans le Phèdre : La démonstration que je vais faire ne sera pas admise des habiles, mais elle sera acceptée des sages. C'est une démonstration, et il y aura des gens d'esprif, des savants, des habiles, qui ne la comprendront pas : elle n'aura pas d'accès auprès d'eux, ils la repousseront ; mais les vrais sages sauront l'apprécier, ils reconnaîtront ce qu'elle vaut, et ils se rendront à l'évidence. Les premiers, malgré tout leur esprit et tout leur savoir, demeureront incrédules ; les autres croiront. 'H Sk o^ duoSei^tç ecrtat Setvotç pièv âutffToç, (TO(foT; 8s irtdTT^. C'est dénoncer l'impuissance des « gens d'esprit », qui ne sont que gens d'esprit, des raisonneurs, qui ne sont que raisonneurs, à saisir ce qui