SECONDE PARTIE
DE L'INFLUENCE DIRECTE DE LA CHARITÉ LÉGALE SUR LES DISPOSITIONS MORALES , LA CONDUITE RT LE BIEN-ÊTRE DES DIVERSES CLASSES DE LA POPULATION.
La charité légale exerce de l'influence, 1°. sur les pauvres en général, en vertu de ses principes constitutifs; 2°. sur diverses classes de personnes, en vertu des mesures administratives et réglémentaires qu’elle conduit à preadre; 3°. sur les contriljuablés qui doivent payer la taxe, en conséquence de la contrainte qui les y oblige. . |
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PREMIÈRE SECTION
De l'Influence que la Charité légale exerce en vertu de ses principes constitutifs sur les sentimens et sur la conduite des pauvres.
Loxsque la contrainte légale est employée pour lever les deniers qui doivent servir au soulagement de l’indigence, le pauvre acquiert naturel- I. 5
lement l’idée qu’il a uu droit positif à être assisté. Quels sentimens honnêtes et délicats pourraient se développer en lui sous l'influence d’une telle pensée ! Quelle reconnaissance aurait-il d’un bienfait qui n’est , à ses yeux, que le paiement d'une dette! Il n’a pas honte de réclamer l’assistance , lors même qu'il a des ressources pour subvenir à ses besoins ; il la demande avec effronterie, avec menace * , comme la ration que laloi lui accorde et qu’on ne peut lui refuser *; ils’informe si on ne lui en soustrait rien *; il dispute, il plaide pour l'obtenir #; il en détermine le mode * , il en fixe la valeur; il insiste. pour qu’on lui en assure à vie-la jouissance ,‘il offre de faire à l'amiable , avec les administrateurs, des arran-
: His Maj. Comm., 1833; Extr., etc., p. 28, 108, 156, etc. * * Angleterre. His Maj. Comm., 1833; Extr., etc., p. 28, 108, 142, 206, 587. — Danemarck. Broncasex, Die Armuth, etc, p. 63. — Massachussetts. Report of the Comm., etc., 1835, p. 16, 95, 94.
s Massachussetts. TheComm. etc.; Reports, eté., 1833, p.94.
4 Angleterre. His Maj. Comm., 1855; Extr., etc., passim. — Massachussetts. Report of the Comm. etc. ; Report, 1853, p- 97:
8 Massachussetts. Report of the Comm. ; Reporte 1833, p. 82.
PARTIR II. — SECTION I. 67 gemens à ce sujet '; il va même, au besoin, jusqu à l’extorquer par l’artifice et la violence * ; il k reçoit non seulement sans gratitude ni aucune marque de contentement * , mais avec hauteur et dédain , souvent même en raillant. « Je vais boire ceci à votre santé », disent quelquefois les mdigens aux administrateurs qui viennent de leur donner des secours ‘. Les fastes du paupérisme offrent un grand nombre de faits semblables; ces faits se multiplient d'autant plus, que l'exemple entraîneet pervertit les pauvres mêmes
qui d'abord étaient discrets et modestes. °
* Oxford. Mis Maj. Comm., 1833; KExtr., etc., p. 116. = Massachussetts. Report of the Comm., eto., 1833, p. 93.
* Angleterre. His Maj. Comm., 1833 ; Extr., etc , p. 145 et passim. |
3 Angleterre. His Maj. Comm., 1835; Eatr., etc., p. 335, 585. — Danemarck. Baorgasen, Die Armath, etc. p. 65. — Vaud. Fonxz , Journal de la Société vaud. d’atil. pub. ; déc. 1832, etc., etc.
4 Quart. Rev., avril 1858, p. 111. °
: Angleterre. Buzwen, l'Angleterre et les Anglais, t. I, p- 248. — Davison. Poor Laws, p. 72: ( Ediab. Rev.) — Quart. Rev., avril 18:18, p. 111.— Zdem, jan. 1818, p. 275. — Report of the select cornmittee on the poor laws, july 1817 ( Review, march. 1818, p. 6). — Belgique. Ducri- TAUX, Moyens de soulager l’indigence, etc., p. 16.— Da-
À l’ingratitude et à l’impudence qu'inspire à l’indigent, sous le régimé de la charité légale, l'idée qu'il a droit à être assisté , se joignent la paresse , l’imprévoyance , la dissipation , la dégradation morale, qui résultent de ce qu'il regarde cette assistance conmme lui étant assurée.
Partout où la taxe est établie, on se plaint de l'oisiveté et de la paresse des pauvres‘. En Angleterre, ils refusent souvent de profiter des moyens de travail qu'on leur offre. Ils n'acceptent pas même des terrains qu'on leur remettrait sans en exiger de loyer ”. Pourquei, di-
remarck. R. in. — Suisse. Fonzz, Journal de la Société vaud. d'util. publ. ; dée. 1832. — Schw. Gem. Ges., 1825. — Massachussetts. The Comm., etc. ; Report, etc., 1833, p. 16.
* Angleterre. Axraur Younc, An Inquiry into the propriety, etc. (Bibl. brit., nov. 18o1, p. 310, 513.) Bibl. brit., janv. 1802, p. 31, 52. — Bibl. brit., fév. 1904, p. 156. — Davison, Poor Laws ( Edinb. Rev. et Quart. Rev.) — Edinb. Rev., jan. 1820, Poor Laws. — Idem, mai 1828, p. 520 et suiv. — O’Conxez, Chamb. des Comm, . da: 19 juin 1852. — Nassau.
A Letter to lord Howick, p. 38, 39. — Suisse, Berne. Schw.
Gem. Ges., 1825, s. 116. — Fribourg. Conseil de l'Intérieur, ‘Circulaire du 4 nov. 1832. -— #llemagne. Grand-duché de Bade , etc., R. I. — Massachussetts. Report ofthe Comm... etc. 1853, p. 18. .
* His Maj. Comm, 18355; Extr., etc., p. 36, 37, 585.
PARTIE 1. — SECTION I. 69 sent-ils, nous tuerions-nous de peine pour assorer notre existence , quand nous pouvons sans fatigue l'obtenir de la paroisse ‘ ? Dans le Berkshire , des ouvriers qui pourraient gagner 8 ou 9skel.(fr. 9,g0c., ou fr. 11,84 c.) par semaine, en travaillant pour le compte de laboureuts, préfèrent étre employés pour 6 shel. (fr. 7 45 c.) à l'entretien des routes, parce qu'ils ‘y
sont occupés une heure et demie de moins par | joar, et que souvent ils n’y ont rien à faire *. Le nombre des personnes qui réclamaient l'assistance dôubla subitement dans une paroisse
d'Écosse , seulement parce que l’on avait Proposé d'y établir la taxe. ?
Quelque peu exigeantes que soient les paroisses , relativement à la quantité d'ouvrage qu’elles réclament des pauvres de leur ressort, encore ne peuvent-elles l’obtenir qu'en niultipliant les surveillans. Il en faut au moins un pour six ouvriers ; et, quand on confie cet office à des pauvres, il faut faire inspecter les inspecteurs .
* His Maj. Comm., 1833; Extr., etc., p- 16, 123. — * Idem, p. 205, 209.
* Edinb. Rev., oct. 1824. Poor Laws of Scotland. * His Maj. Comm , 1833; Fatr., etc., p. 208.
Selon l’Ed. Rev. , un laboureur qui n’a pas droit aux secours, et travaille à la tâche, fait quatre à cluq fois autant d'ouvrage que celui qui a part à l'assistance ‘. Un témoin bien informé assure que même dans le nord de l'Angleterre, où la taxe ne s’est pas élevée aussi haut que dans le sud, les laboureurs ne font pas les trois cinquièmes de l'ouvrage qu'ils pourraient faire *. L’opinion à cet égard est si bien établie que l’on préfère généralement aux ouvriers de l'endroit , des étrangers qui ne peuvent avoir de prétentions aux secours légaux *. À Putney, dans le Surrey, on ne se refuse pas à les payer trois ou quatre shellings de plus, par semaine 4. À Ély, dans le comté de Cambridge, leur salaire est d’une moitié plus fort que celui des ouvriers de la paroisse . A Royston, dans le même comté, tandis que l'on entretient dans l'oisiveté, aux frais du public, les indigens du lieu, tout l’ouvrage de l’agriculture se fait par d’autres individus, que
: Edinb. Rev., mai 1828, p. 320.
* His Maj. Comm., 1843; Extr., p. 182.
s Idem, p. 208, 387, etc. — Edinb. Rev., jan. 1820 ; Poor Laws.
4 His Maj. Comm., 1833; Extr., p. 208. — * Idem, p. 587.
PARTIE Il. — SECTION !. 77 l'on a soin de renvoyer, avant qu'ils acquièrent le domicile de secours. : :
L'assistance légale éteint tout sentiment d’hon: neur chez ceux qui la reçoivent, Quand on y a une fois participé, il est rare que l'on cherche jamais à se suflre à soi-même *. Dans le comté de Buckingham, des inspecteurs, voulant donner une marque d'estime. à deux laboureurs qui pourvoyaient par eux-mêmes. à l'entretien de leurs nombreuses familles , firent à chacun d'eux le don d’une livre sterling (fr, 24, 75 c.). Peu de temps après, ces mêmes hommes , qui n'avaient jamais rien demandé , vinrent implorer des secours, et des lors la paroisse n'a pas cessé de les assister *. Dans un rapport fait en 1818, l'assemblée générale d'Écosse a reconnu que le sentiment de honte qui peut stimuler l’activité, et empécher de recourir à la paroisse , diminue, et quelquefois s'éteint complétement avec :les progrès de la taxe 4. L’habitude des ouvriers allemands de demander l’aumône sur les routes provient du droit qu'ils ont dans quelques .par-
* His Maj. Comm., 1833; Extr.,etc., p. 557, 372. — * Idem, p- 26, etc. — ? Idem, p. 85.
Nassau. À Letter to lord Howick, p. 29, 59. .
ties de l'Allemagne de réclamer des secours auprès des maîtres de leur métier. L’état de nonchalance et de saleté dans lequel tombent les assistés du comté de Berk est si frappant , qu’à première vue on peut juger, en entrant dans une cabane, si les habitans reçoivent des secours de la paroisse *. En vain, pour balancer cette funeste influence de la charité légale, a-ton en quelques pays fixé certaines conditions, qui seules donineut droit aux secours. Ces clanses sont mal observées, ou se prétent à plusieurs interprétations différentes , et elles ont en outre l'inconvénient de légitimer les prétentions des indigensà qui elles paraissent applicables.
: L'imprévoyance des pauvres , dans les pays à taxe complète , égale leur paresse *. On a remarqué qu'ils ne profitent presque jamais des caisses d'épargne. Dés qu'en Angleterre une manufnoture éprouve une interruption , les ouvriers qu’elle faisait vivre dans l'abondance, tombent à la charge de la paroisse parce qu’ils n'ont fait au-
: His Maj. Coram., 1835; Extr., p. 204.
* Angleterre. Davison. Poor Laws, etc., p. 65. ( Quart. Rev., jan. 1818, Poor Laws.) — Danemarck. R. in.
* Crazmmas, Christian Economy, ch. xiv.
PARTIE II. — SECTION 1. - 73 cume économie’. Cette imprévoyance, jointe souvent à l'espoir secret , et quelquefois à l’intention formellement avouée d'obtenir plus aisément des secours, hâte l'époque des mariages eten augmente le nombre’. Ces unions, formées sous les plus tristes auspices, produisent une foule d’enfans qui croissent dans l'ignorance et dans le vice; et; en faisant baisser , comme nous : le verrons, le taux des salaires , elles empêchent de se marier des personnes honorables qui seraient en état de bien élever leurs familles. Elles tendent ainsi; sous un double rapport , à déténorer la population ?, Sur cent quinze mariages qui ont été consacrés dans la paroisse de Burghfield, comté de Berk , de 1815 à 1832, il y en a eu vingt d’imprévoyans, et ils ont donné cin-
* Masruos, De ls Popalation, L. IT, ch. vi.
* Macraus., de la Population, passin. — Parliam. pap, ses., 1826-27, p. 856. — Quart. Rev., oct. 1827, p. 485. — Comte æ Wimcazisæs, Ch. des Lords du 11 nov. 1830. — Edinb. Rev., march. 1831, p. 47. — SLaxer, Ch. des Comm., du 19 join 1832. — His Maj. Comm., 1835 ; ete. p. 35 et passim. — Der Gemeinnützige Schweizer, B. 4, 8. 16. — Schw. Gem. Ges, 1825, passim.
\ Quart. Rev., jan. 18:18, p. 263, 90, 295.
quante-quatre enfans'. À Walberton, dans le comté de Sussex , on se marie à l’âge de dix-sept ou dix-huit ans °. Dans le canton de Saint-Gall , en Suisse, .on faisait quelques observations à une veuve qui avait cinq enfans, pour la détourner de l'intention de former un second mariage ;, elle répondit qu’elle laisserait: à la charge dela . commune une partie de sa famille. *
Les mêmes causes augmentent, en Angleterre et en Suisse °, le nombre des bâtards, et y donnent lieu à des spéculations immorales de.plusieurs sortes; mais ces désordres, quoiqu'ils soient une suite naturelle du système de la charité légale, n’en résultent pas si essentiellement que nous devions nous croire obligé d'en tracer ici les hideux détails.
Les mariages et l’accroissement de population parmi les indigens, sont aussi , dans ve système, les résultats d'un mouvement d'humeur. A
* His Maj. Comm., 1853; Extr., etc., p. 238. — * JZdem, p. 93.
* Schw. Gem. Ges., 1825, p. 153.
* Nassau. À Lett. to lord Howick, p. 18.-— Buzwxn. L’Angleterre et les Anglais, t. I, p. 258.
* Société suisse d'utilité pub.,,1830, p. 653.